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Nicolas Sarkozy et Edouard Balladur durant la campagne de 1995.

De Tocqueville à Bygmalion, le pudique mot "affaires" remplace les "scandales politico-financiers"

3 min
À retrouver dans l'émission

Après une semaine marquée par le procès Cahuzac pour "fraude fiscale" et le renvoi en correctionnelle de Nicolas Sarkozy dans le cadre de l'affaire Bygmalion, zoom sur le mot "affaires" qui s'installe dans les médias dans les années 90 et remplace le terme "scandale politico-financier".

Nicolas Sarkozy et Edouard Balladur durant la campagne de 1995.
Nicolas Sarkozy et Edouard Balladur durant la campagne de 1995. Crédits : Ludovic Marin - Sipa

La pudique litote “les affaires", pluriel un peu vague et désincarné, s'est imposée dans le discours médiatique ces vingt dernières années, se substituant au plus tonitruant, "scandales politico-financiers". En partie parce que les médias ont redoublé de prudence (et intensifié l'usage du conditionnel de la présomption d'innocence) à mesure que les dossiers se juridicisaient... et que les poursuites pour diffamation éclosaient.

Mais le choix du mot "affaires" trahit d'autres dynamiques, plus profondes. Le mot "scandale" est lesté d’une dimension morale qui tend à s'estomper dans le champ politique avec le temps, alors qu'en parallèle la question de l'argent devenait moins centrale dans le répertoire critique.

Les grands scandales politico-financiers qui émaillent la Troisième République à la fin du XIXème siècle racontent souvent des histoires d'enrichissement personnel. C'est le cas par exemple de ce qui est resté dans la mémoire collective sous le nom de "Scandale de Panama" dans les années 1880. Plus de cent parlementaires et quelques patrons de presse et journalistes avaient alors bénéficié de pots de vin, faisant encore écho à Tocqueville qui écrivait ceci dans De la démocratie en Amérique en 1835 au sujet de la corruption :

"Dans les gouvernements aristocratiques, les hommes qui arrivent aux affaires sont des gens riches qui ne désirent que du pouvoir. Dans les démocraties, les hommes d’État sont pauvres et ont leur fortune à faire. Il s’ensuit que dans les États aristocratiques, les gouvernants sont peu accessibles à la corruption et n’ont qu’un goût très modéré pour l’argent, tandis que le contraire arrive chez les peuples démocratique."

Dans ses travaux, et notamment cet article intitulé "Moraliser l’argent Ce que Panama a changé dans la société française ", publié dans la revue Politix en 2005, Damien De Blic montre combien la charge contre l'argent a nettement perdu de sa vigueur dans les médias comme en politique. Et des mots comme "scandale", "argent sale" (expression utilisée jusque dans le Programme commun de la gauche, en 1981), ou encore "pots de vin" ont plutôt cédé du terrain dans les médias comme dans les meetings politiques. Au profit de la catégorie, plus floue et moins critique, "les affaires".

Les affaires ayant fini par concerner une large part du spectre des partis, on remarque aussi que leur dénonciation a peu à peu marqué le pas, y compris dans les discours du Front national, qui en fît longtemps ses choux gras au nom d'un discours anti-système. Une analyse sémantique, même rapide et parcellaire, des discours de campagne, indique bien que la corruption n'est plus centrale dans l'offensive des candidats. A cet égard, la charge de François Fillon contre "un candidat qui serait mis en examen" durant la primaire à droite a pris un relief tout à fait nouveau... et bénéficié de nombreuses reprises.

Syndrôme du 18 brumaire

Il faut dire qu'il est devenu moins rentable, électoralement, de dénoncer manoeuvres et montages financiers, comme le note Alain Garrigou. Historien et politiste, il fût parmi les premiers à travailler sur les affaires politico-financières, dès les années 80 :

"Dans tous nos pays voisins, les gens cités dans les grandes affaires sont hors jeu. Pas en France, où ils reviennent sans arrêt et usent même d'un mandat pour prolonger leur immunité. Sans que les électeurs soient souvent hostiles à la réélection de personnalités poursuivies voire condamnées pour corruption. C'est le syndrome Bonaparte qui reprend le pouvoir le 2 décembre 1851 pour échapper à ses créanciers, comme le décrivait Karl Marx. Aujourd'hui, on note une très faible sensibilité de l'électorat à cette question. A Nice, en pleine affaire Médecin, les sondages de Nice Matin montraient très bien que les électeurs de Jacques Médecin étaient convaincus qu'il était innocent, et souhaitaient toujours voter pour lui, alors que ceux qui n'avaient pas voté pour eux étaient certains de sa culpabilité.

Ainsi, le terme "scandale" semble aujourd'hui davantage relégué dans le registre des historiens . On évoque plus spontanément "le scandale de Panama" et le "scandale des Décorations", fin XIXème, alors que nul ne parle des "scandales du financement politique". Dans les faits, pourtant, les "affaires" désignent aujourd'hui un plus grand nombre de dossiers intimement liés au financement de la vie démocratique... et moins de feuilletons d'enrichissement personnel avéré. Les "affaires" se sont sophistiquées en même temps que leur nombre a explosé.

Les deux "affaires" revenues à la Une de l'actualité cette semaine - Bygmalion et Cahuzac- relèvent de cette ingénierie financière nouvelle. En tous cas, concernant le second cas, pour ce qui est de la ligne de défense de l'ancien ministre du Budget, qui est poursuivi pour "fraude fiscale" et "blanchiment" mais argue avoir en réalité abondé une caisse noir au profit du courant rocardien.

Les affaires, "une malédiction" selon Rocard

Le changement d'échelle de la politique, avec l'explosion du nombre de permanents dans les partis, des batailles plus féroces (y compris en interne) et des campagnes plus onéreuses, explique l'explosion des affaires, pour Alain Garrigou. Les besoins de financement augmentent ainsi au fil des années 80, et plus encore après 1990. Au PS (qui s'était pourtant montré plus offensif au Parlement pour réclamer une loi de moralisation de la vie politique à la fin des années 70), l'affaire Urba comme l'affaire Carrefour du développement racontent cette course aux financements. La droite aura ses affaires corollaires : celle des HLM de la Ville de Paris après l'aubaine de la conquête de la mairie, en 1977, ou, plus tard, Karachi, dont le scandale éclatera d'abord parce que onze ingénieurs français, employés par les Constructions navales de Cherbourg, meurent en 2002 dans un attentat et que leurs proches se porteront partie civile.

A l'époque des premières grandes affaires de financement politique, la loi fait encore l'impasse sur les besoins de trésorerie des partis. Officiellement, aucun don n'est possible à un parti. Officieusement, les valises de billets circulent, sans que la chose ne débouche devant les tribunaux. C'est l'époque où l'on use davantage du doux euphémisme de "financement occulte" que de "financement illégal" dans les médias.

C'est seulement à partir de 1990 que la France se dote d'un arsenal juridique dont cet article du politiste Eric Phélippeau détaille bien l'impact sur les partis. La loi Rocard vient délimiter les contours du financement des partis cette année-là, complétée en 1995 par l'interdiction du financement d'un parti par une entreprise, "pour éviter la ploutocratie", note Alain Garrigou.

Avant cela, on recense pas moins d'une trentaine de tentatives en l'intervalle d'une décennie, pour légiférer sur la moralisation du financement politique. En vain : la classe politique se révèle très frileuse en la matière, et rares sont les hommes politiques à ne serait-ce que nommer la fraude. Dans cette archive de 1979 issue de l'émission "Dialogues", sur France Culture, vous entendrez Michel Rocard résumer combien l'absence de financement public pour les partis a contribué à ancrer "les affaires" comme "une malédiction". A l'image d'une maladie congénitale de la vie démocratique à la française :

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9 min
Quand Michel Rocard estimait les partis condamnés à "la misère ou la fraude"en 1979 dans "Dialogues"

Le tournant dans les affaires intervient peu après l'époque à laquelle Michel Rocard s'exprime, résume Alain Garrigou:

"La grande période des affaires, c'est à partir des années 80. Parce qu'elles éclatent davantage à ce moment-là, mais aussi parce qu'il y en a plus. Les périodes de cohabitation, que les politistes regardent comme des "échanges de jeu relâchés", créent un pic. Les affrontements fratricides au sein de la même famille politique un autre."

"L'histoire des affaires, une histoire de fuites"

Souvent, on présente aussi l'éclosion des affaires au grand jour comme un corolaire de l'émergence d'un journalisme d'investigation, à la fin des années 70. Un hebdomadaire comme Le Canard enchaîné s'est beaucoup raconté à travers cette belle histoire qu'Alain Garrigou tient à nuancer :

"Ce que les affaires ont en commun, c'est qu'elles sortent. Le "scandale" qualifie l'irrégularité alors qu'"affaires" nomme la polémique qui en vient. La publicité est donc centrale pour une "affaire". Mais attention à la mythologie : les journalistes ne sont pas des Rouletabille qui ont eu le nez creux pour tomber sur les bons documents à photocopier. L'histoire des affaires, c'est d'abord une histoire de fuites. Des fuites dont se chargent des gens proches du pouvoir ou en marge. En 1986, l'affaire Carrefour du développement sort parce qu'il y a des fuites."

A partir de cette charnière des années 90, "financement occulte" et "financement illégal" deviennent synonymes. Les partis sont désormais dotés d'un financement public, et davantage contrôlés. C'est en tous cas le principe, car la pratique tarde en réalité à s'installer. Ainsi, Roland Dumas, qui présidait le Conseil Constitutionnel en 1995, lorsque les comptes de campagne de la campagne présidentielle ont été soumis au Conseil, a-t-il sciemment validé les comptes de Jacques Chirac et d'Edouard Balladur alors même qu'il savait ces comptes entachés d'illégalité. L'avocat de François Mitterrand le reconnaîtra lui-même bien plus tard dans un livre.

Il existe une trace de cet épisode dans les archives radiophoniques, à travers ce témoignage de Jacques Robert, qui siégeait au Conseil constitutionnel en 1995 et s'est confié à Benoît Colombat sur France Inter en 2015 :

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38 sec
Jacques Robert, du Conseil Constitutionnel, sur les comptes de la campagne 1995.

Vingt ans plus tard, Roland Dumas continue d'affirmer qu'il a "sauvé la République" en fermant les yeux. Cette grille de lecture a longtemps perduré, y compris dans la magistrature. Mais l'émergence d'une nouvelle génération de juges bien décidés à se saisir des dossiers de corruption a contribué à l'éclosion des affaires au grand jour, comme le montrent en 2002 les travaux de la chercheuse en science politique Violaine Roussel, publiés à La Découverte sous le titre Affaires de juges.

La loi s'installant, les moeurs ont tout de même évolué peu à peu et le contrôle s'est intensifié. Ainsi le Conseil Constitutionnel, présidé par Jean-Louis Debré, a-t-il lui-même fini par invalider les comptes de campagne de Nicolas Sarkozy en 2012. C'était le début de l'affaire Bygmalion.

A découvrir également sur les affaires politico-financières :

"La vilaine affaire", un documentaire de Claire Pouly et Doria Zénine diffusée dans "La Fabrique de l'histoire" le 16/02/2010 et consacré à l'affaire dite de la "Garantie foncière", dont Henri Salvador tirera même une chanson en 1971 :

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51 min
"La vilaine affaire", documentaire sur le scandale de la Garantie foncière de 1971, dans "La Fabrique de l'histoire", 16/02/2010.
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1 min
Henri Salvador chante "Ah la Garantie foncière" en 1971.

et "Affairisme et politique", une émission de "Concordance des temps", en 2000 sur France Culture :

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58 min
Concordance des temps "Affairisme et politique" le 27/01/2000 sur France Culture

Archives INA - Radio France, avec l'appui documentaire d'Anne Delaveau et Isabelle Fort.

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