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Détecteurs de "bévues littéraires" aux Etats-Unis : que valent des récits sans faux-pas?

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Depuis quelques années de nouveaux acteurs s'imposent dans l'édition américaine. Ni censeurs ni éditeurs, ces particuliers appelés "lecteurs avertis" traquent les expressions porteuses de préjugés dévalorisants envers les minorités : victoire de la délicatesse ou du politiquement correct ?

Bienvenue dans "The brave new world of publishing", le meilleur des mondes de l'édition comme le dit le site Acculturated : l’histoire racontée Slate US est celle des livres de Becky Albertalli, romancière pour jeunes adultes, emblématique de ce phénomène qui touche une génération d’écrivains aux Etats-Unis et tout un milieu éditorial. Son 2ème roman a été relu 12 fois avant la publication, non par son éditeur, mais par des particuliers, tous très particuliers. En fait Becky Albertalli a opté pour une pratique de plus en plus répandue aux Etats Unis : la « relecture sensible » - sentivity reading en anglais, relecture délicate :

La presse américaine s’intéresse à ce phénomène depuis la fin de l’année dernière. Les sensitivity readers, « détecteurs de faux pas » ou de « bévue » littéraire, sont des lecteurs freelance censés repérer des fautes particulières, des lecteurs avertis : auparavant « un éditeur pouvait changer la structure, l'intrigue, la grammaire » écrit Lynn Neary de la NPR, « désormais le processus a une nouvelle couche : traquer les expressions et formules qui pourraient offenser les minorités... »

La pratique semble s'être solidement établie ces dernières années aux Etats-Unis, même si « c'est plutôt une nouvelle manière de quelque chose qui existe déjà : ces bêta-lecteurs » explique la NPR sont comme des bêta testeurs pour les jeux vidéos, mais au lieu de repérer les failles de programmation ou de gameplay, il s'agit de détecter les failles morales d'un récit, là où il devient potentiellement offensant pour un lecteur issu d'une minorité et qui participent aux USA des « micro agressions » - le terme revient partout.

Le livre de Becky Albertalli est donc « passé au prisme des LGBTQ, des noirs, des coréens-américains, de l’anxiété, de l’obésité et de la représentation des juifs entre autres »... Grâce à l'intervention conjointe de deux « détectrices » littéraires, Becky Albertalli sait qu’on ne s’appelle pas "bro" dans les milieux universitaires noir-américains.

Le phénomène touche pour l'instant surtout la littérature pour la jeunesse et « c'est un réel problème pour l'industrie », dit une éditrice pour enfants au Washington Post. Or ces relectures ont une influence non négligeable, des sites spécialisés comme Writing in the Margins font office de Wikileaks de la faute littéraire ; et les exemples de récits ainsi révisés s'accumulent : tel roman mettant en scène des esclaves aux Etats-Unis, tel décrivant des rites amérindiens, ou celui-ci, le récit de l'évasion d'une femme schizophrène qui va finir par commettre des meurtres en série, cliché bien sûr, avec un personnage « dépourvu d'authenticité ou de profondeur » dit une lectrice avertie spécialisée dans les troubles psychologiques, qui explique que lorsqu’elle a recommandé de modifier le récit, elle s'est heurté aux protestations de l'auteur : « si l'histoire n'avait pas d'antagoniste, elle ne serait pas très intéressante ».

« Experts ou censeurs ? », demande la NPR. Le débat est vif, il est transatlantique puisqu'il a aussi provoqué un éditorial dans le Guardian. Aux USA c'est « une aide pour les auteurs » selon le Huffington Post, presque un censeur pour le Washington Post… « Ce n'est pas de la censure que de dire « soyez plus respectueux, plus responsable, et soyez conscients de la manière dont vous dépeignez les autres cultures » dit au magazine Quartz Jennifer Baker, une lectrice avertie freelance, qui a créé le podcast Minorities In Publishing.

Pour Becky Albertalli, l’usage est fructueux : outre les corrections des erreurs, la relecture par des particuliers lui a permis d’insérer une péripétie supplémentaire, en faisant accueillir par un silence réprobateur l’hypothèse d’ « un type vraiment relou » qui tenait beaucoup à ce que l’homosexualité de sa camarade proviennent du fait qu’elle avait deux mères lesbiennes. Cela permet aussi d'éviter des cas trop litigieux, ou trop invraisemblables, comme ce roman en 2014, qui relatait une romance entre un nazi et une réfugiée juive, qui avait « déchiré la communauté des romanciers » relate Newsweek.

Mais derrière ce débat sur la liberté d’expression un débat plus politique sur la représentation des minorités dans la littérature : « Au bout du compte, seulement 14 % des livres pour enfants et adolescents publiés aux Etats-Unis présentent des personnages non blancs, [etc...] Et lorsqu'ils le sont, ils sont souvent produits par des écrivains établis de la majorité sociale, qui écrivent sur quelque chose dont ils n'ont pas l'expérience » écrit l'auteure Sarah Hanna Gomez sur le site The Establishment.co.

Que révèle ce système ? L'imagine-t-on transposable en France ?

X. M.

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