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Electre de Sophocle, jouée par Jane Birkin et Sophie Tellier  à Brest en janvier 2017

Théâtre antique : intérêt renouvelé, critique plus aiguisée ?

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Antigone, Electre, Oedipe-Roi, les Bacchantes, Prométhée enchaîné : la liste des pièces montées ou reprises des auteurs antiques s'allonge depuis quelques années en France. Malgré certaines "super-productions" durement jugées, l'intérêt public et professionnel est sensible. Pourquoi cet engouement?

Electre de Sophocle, jouée par Jane Birkin et Sophie Tellier  à Brest en janvier 2017
Electre de Sophocle, jouée par Jane Birkin et Sophie Tellier à Brest en janvier 2017 Crédits : Jean-Louis Fernandez - AFP

Cette année, c’est la pièce de Sophocle Antigone qui ouvrira le Festival d’Avignon : une Antigone – sur son texte original en vers – revisitée par la mise en scène du Japonais Satoshi Miyagi et résolument ancrée dans son temps : « Lorsque l’on considère qu’aujourd’hui, beaucoup affirment se battre au nom des dieux en affirmant le diabolisme de leur adversaire, présenter cette pièce qui relativise l’idéologie des hommes divisés en deux clans, l’un du côté des dieux, l’autre des démons, à la Cour d’honneur du Palais des Papes, prend un sens particulier… » Il faut dire qu’Antigone – c’est dû à la limpidité du mythe, de Sophocle et de Jean-Anouilh – reste une des pièces les plus reprises dans le monde. Une reprise antique, qui ne sera pas classique, puisqu’on sait déjà qu’il s’agit de mêler des danses et cérémonie japonaises O-Bon (fêtes des fantômes) à la trame du mythe grec.

L’événement ne sera sans doute pas anodin à Avignon, alors qu'ailleurs en France en région c'est l'effervescence tranquille des "revisitations". Parmi elles une autre version originale d’Electre – Sophocle toujours – le 15 avril au Monastère de Brou dans l'Ain, une « tragédie antique digne de Game of Thrones » écrit le site "Sortir Ain" : « une vendetta antique, ponctuée de musiques et de danses contemporaines ». Dans le même genre cette année à la Comédie de Picardie, c’est une nouvelle mise en scène des Bacchantes (pièce sur la légitimité de Dionysos et sur les femmes), « version punk » selon France Info, « une mise en scène déjantée pour un texte antique… Qui continue de nous parler aujourd’hui ». Plus tôt encore en février, le Théâtre de Montreuil remontait l’Œdipe Roi de Tilemachos Moutsadakis, déjà à Avignon l’année dernière : une pièce dont La Provence écrivait à l’époque : « Dans un décor restreint, les vers en grec (sur-titrés en français) claquent à mesure que les comédiens s’entrechoquent. Les corps brillants de sueur glissent, se croisent, se mélangent. Les personnages évoluent, entre violence et délicatesse. » Moins « punk » sans doute que Les Bacchantes, mais indice d'une même tendance dans laquelle la mise en scène ne veut plus se contenter du mythe et du texte seul mais veut montrer qu’elle s’en est emparé – presque à concurrence.

La frontière de la réécriture elle est franchie depuis longtemps mais ces dernières années elle servent aussi des réinterprétations, pt être particulièrement en France : Médée inspire toujours, la Médée réécrite par Heiner Müller en 1991 est presque un classique, bientôt au Théâtre National de Strasbourg.

Il s'agit d'une vague assez étendue, qui a peut-être commencé il y a une dizaine d’années, particulièrement marquée par deux metteurs en scène et dramaturges : Wajdi Mouawad et Olivier Py. Or, si Antigone de Mouawad en 2007 avait pu surprendre agréablement déjà l'Orestie d'Olivier Py à l'Odéon un an après avait beaucoup moins séduit : « Une épreuve pour Olivier Py et pour le spectateur » titrait sans concession Brigitte Salino dans Le Monde, un spectacle « lourd, grandiloquent et parfois grand guignolesque ». Attitude sévère des critiques lassés de « trop d'effets dissimulent l'essentiel », qui avait culminé l’année dernière à Propos du Phèdre de Christophe Warlikowski – réécrite entre autres par Wajdi Mouawad?… « Malgré Huppert, le naufrage » écrit simplement Jacques Nerson dans Le Nouvel Observateur, « un Phèdre incompréhensible et prétentieux » pour Fabienne Pascaud dans Télérama.

Il semble que pour l’antique, on se soit lassé des grands effets de texte scène : au Festival Premières en 2015 à Strasbourg, Marina da Silva dans L'humanité louait la présence de Troyennes d'Euripide « totalement aboutie et percutante » mais « dans un dispositif frontal et dépouillé » et une mise en scène qui mêle « avec intelligence » le texte original et les témoignages de femmes sur la guerre dans le Caucase.

D'ailleurs, pour Prométhée enchaîné d'Eschyle à Avignon l'année dernière, Olivier Py est revenu à une certaine sobriété « Ici pas de vidéo, pas de micro, pas de décor, pas vraiment de costume. Juste une longue estrade noire posée entre deux rangées de spectateurs qui se font dace [...] » (Fabienne Darge, envoyée spéciale du Monde à Avignon) ; seul Libération est plus critique : « une série de phrases fortes qui nous viennent de l'Antique – via une nouvelle traduction d'Olivier Py en 2012 - sur le caractère éphémère du pouvoir », etc..

Vu de loin, on peut avoir l’impression à travers certaines de ces tentatives moins d’une résurrection de l’antique que d’une célébration du théâtre par lui-même… Dans un monde qui ne croit plus aux dieux antiques, de quelle bataille esthétique ou politique la tragédie antique est-elle le masque ?

X. M.

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