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Jonathan Demme au Festival International du film de Toronto, pour la première de son documentaire "Justin Timberlake + The Tennessee Kids" le 13 septembre 2016

Jonathan Demme : la vie à hauteur d'yeux

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Le réalisateur américain Jonathan Demme est mort à l'âge de 73 ans d'un cancer de l'oesophage. Hollywood a tenu à saluer les qualités humaines de ce professionnel de la caméra, qui a toujours servi au mieux Hollywood en imposant discrètement sa vision du monde et des hommes.

Jonathan Demme au Festival International du film de Toronto, pour la première de son documentaire "Justin Timberlake + The Tennessee Kids" le 13 septembre 2016
Jonathan Demme au Festival International du film de Toronto, pour la première de son documentaire "Justin Timberlake + The Tennessee Kids" le 13 septembre 2016 Crédits : KEVIN WINTER / GETTY IMAGES NORTH AMERICA - AFP

A travers Jonathan Demme apparaît d'abord une série de contrastes : Entre la « pluie d’hommage » et le caractère relativement méconnu de Jonathan Demme (le NY Times lui même prend la peine d'expliquer comment prononcer son nom) ; entre une carrière relativement discrète, « en dents de scie » (E Neuhoff et E Sorin dans Le Figaro) mais qui a remporté 6 oscars en 2 films Le silence des agneaux et Philadelphia : tous ses acteurs principaux l’ont eu : Jodie Foster, Anthony Hopkins, Tom Hanks, que seraient-ils s’il n’avaient pas eu ces rôles et ces films ? 3) Contraste enfin dans le travail du réalisateur qui est passé par tous les genres, des films de prisons de femmes, des documentaires politiques, des concerts filmés et des thrillers à la limite de la comédie ou le contraire… Une carrière d’acteur – presque – mais celle d’un réalisateur… Les trois principaux quotidiens français ont souligné que Demme avait débuté dans les productions de Roger Corman « écurie » pour de nombreux jeunes réalisateurs aujourd’hui affirmés, mais aussi sur le plan de la production « usine à série B » et donc école de la contrainte budgétaire.

Intéressant deuxièmement : les hommages vont autant à l’homme qu’au réalisateur, ce qui est plutôt rare à Hollywood. Aux Etats Unis ces trois acteurs ont été parmi les premiers à dire leur perte, « le plus grand des hommes » selon Antony Hopkins. Des dizaines d’autres s'ajoutent, dont Meryl Streep, Martin Scorsese et David Byrne le chanteur des Talking Heads sur lesquels Jonathan Demme avait réalisé un documentaire.

Il y a au moins trois manières de regarder le travail et les films de Demme : si Le Monde axe sur sa place dans l’histoire d’Hollywood « un habile réalisateur susceptible de capter un air du temps pour produire d’excellents films sans forcément bâtir une œuvre », Libération préfère évoquer son style : « une signature visuelle : les gros plans sur le visage de ses stars, filmés comme des regards caméra intenses, et qui font sans doute 80 % de la réussite du Silence des agneaux… ». « La première fois que j'ai vu un gros plan qui ressemblait à l'idée que je me faisais d'un gros plan, c'était dans le Silence des agneaux » dit Paul Thomas Anderson dans Slate ;On pourrait dire autant de Philadelphia :« Un maître du less is more » écrit Libération en référence à son passage chez Corman.

Cela se traduit aussi dans l’art de la rupture de ton explique Jean-François Rauger dans Le Monde : rupture visible dans certaines scènes mémorables, telles que la scène de danse de Dangereuse sous tous rapports, où l’on passe du badinage amoureux au thriller inquiétant en un regard de l'acteur Ray Liotta , ou La scène de Philadelphia à 5 minutes du début où le regard de Tom Hanks change lorsqu'il attend ses examens sanguins, la musique cesse puis reprend quand il remet ses écouteurs.

Plus que cela pour le NY Times, Demme est aussi un cinéaste des USA, et plutôt que de l'épopée des USA, c'est le chant d'une Amérique des marges et de la formation de l'esprit d'aventure fragile qui va avec. Demme a puisé ses sujets dans « la sous-culture américaine », les « héros sans personne pour les chanter » dont parle David Byrne dans sa lettre publiée dans Slate. En témoignent (toujours pour le NY Times) son rapport intense à la musique, « plus particulièrement au Rock et à ses avatars caribéens » , le choix de certains premiers personnages (Melvin and Howard ) ou situations : par exemple la rencontre entre le repris de justice rocker Ray Liotta et le Yuppie Jeff Nichols sur le tapis de danse ; mais aussi l’attention particulière apportée aux costumes – une sorte de « marmite de bric et de broc tape à l’œil, de bijoux de la plus grossière pacotille et de costumes si effrayants qu’ils vous coupent le souffle »… On ne pourrait pas dire mieux du Silence des Agneaux , où l'effroi et le grotesque se chevauchent dans certains plans, par exemple l’image de Buffalo Bill, le tueur affublé d'un manteau de peau humaine, le gros plan sur l'anneau au téton gauche, et le plan plus large sur le corps qui se veut désespérément androgyne (le papillon dans sa chrysalide), les bras tendus en croix comme une victime offerte à un rite inconnu.

Jonatham Demme, dit Jean-François Rauger dans Le Monde appartiendrait à cette « ultime génération de cinéastes hollywoodiens susceptibles de doper régulièrement un système à bout de souffle sans véritablement le remettre en cause ». Finalement porté par Corman, lui aussi aura avec peu de moyens porté au plus haut des acteurs et une manière de voir : à hauteur d’yeux ou d'homme. De ce point de vue qu'est-ce qui distingue un habile faiseur dans l’air du temps d'un grand cinéaste ?

X. M.

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