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Image de couverture de l'album "Suites algériennes, 1962-2019" de Jacques Ferrandez

La bande dessinée peut-elle réconcilier les mémoires algériennes ?

28 min
À retrouver dans l'émission

Entre actualité, histoire et mémoires d'un pays, rencontre avec l'auteur de bande dessinée Jacques Ferrandez, qui nous emmène en Algérie, à l'occasion de la parution du tome 1 de "Suites Algériennes (1962-2019)" et de l'intégrale de ses "Carnets d'Algérie" aux éditions Casterman.

Image de couverture de l'album "Suites algériennes, 1962-2019" de Jacques Ferrandez
Image de couverture de l'album "Suites algériennes, 1962-2019" de Jacques Ferrandez Crédits : éditions Casterman / Jacques Ferrandez / 2021

Jacques Ferrandez est né en Algérie, en 1955 dans une famille d'origine espagnole mais il n'a aucun souvenirs de ce pays puisque ses parents sont venus s'installer en France quand il avait seulement trois mois. Aucun souvenirs donc, mais des mémoires sans doute, celles de ses parents, de ses grands-parents, mais aussi de ses amis, et encore celles des écrivains, des peintres, des artistes qui ont aimé ce pays et dans lesquelles il s'est plongé il y a maintenant plus de trente ans avec les Carnets d'Orient entamés dans les années 1980. 

Au début, je n’avais pas du tout l’envie de travailler sur une période aussi longue. J’avais envie simplement de pouvoir retranscrire ce qu’étaient les récits familiaux et surtout ceux de mon grand-père maternel qui se déroulait au tournant du 19ème début 20ème en travaillant sur un mode de narration qui mêlait le récit subjectif et historique. Il me semblait que pour mieux comprendre cette période et toute cette entreprise coloniale, il était bon de revenir à ce qu’avait été la conquête puis la colonisation. Après ça, je me suis dit que vont devenir ces enfants et puis qu’est-ce qu’il advient de ce pays tout au long du 20ème siècle, y compris l’histoire de la Guerre d’Algérie. (…) Comme vous l'avez dit, à l’âge de 3 mois, je me retrouve de l’autre côté de la méditerranée et toute ma vie, peut-être depuis ce moment-là consistait à me demander pourquoi cette histoire s’est passée de cette façon-là.          
Jacques Ferrandez

Extrait des "Carnets d'Orient, 1830-1954", de Jacques Ferrandez
Extrait des "Carnets d'Orient, 1830-1954", de Jacques Ferrandez Crédits : Casterman / Jacques Ferrandez / 2019

Raconter l'Algérie ou s'intéresser au paradoxe de l'histoire

Un projet ambitieux, et titanesque, celui de raconter l'Algérie, son histoire, depuis les débuts de la colonisation en 1830, jusqu'à aujourd'hui. Le premier volume des Suites Algériennes (1962-2019) vient de paraître aux éditions Casterman. De ses Carnets d'Orients, au cycle 1 de Suites Algériennes, cette longue série résonne comme un manifeste, à l'instar de cette phrase prononcée par le personnage de Samia qui rêve d’une "Algérie qui accepte toutes les parts d’elle-même. La part berbère, juive, carthaginoise, romaine, chrétienne, vandale, arabe, turque, et française".

Moi ce qui m’intéresse dans toutes ces histoires-là, ce sont les interstices de l’histoire et la manière dont se déroule les choses souvent malgré soi. Mes personnages ne contrôlent pas grand-chose dans ce qu’il est train d’advenir. Tout au long de mes recherches sur ces sujets, je me suis rendu compte qu’il y avait un gisement inépuisable de scénarios, d’histoires qu’on pouvait raconter en les incarnant avec des personnages.        
Jacques Ferrandez

Extrait de "Suites Algériennes (1962-2019)", de Jacques Ferrandez
Extrait de "Suites Algériennes (1962-2019)", de Jacques Ferrandez Crédits : Casterman / Jacques Ferrandez / 2021

La question des mémoires est très actuelle. Au mois de janvier, Benjamin Stora a rendu public le rapport que lui avait commandé Emmanuel Macron sur les mémoires de la colonisation, on se souvient que le Président de la République avait il y a quelque temps qualifié la colonisation de "crime contre l’humanité". Et récemment, le président algérien Abdelmadjid Tebboune a appelé la France à un acte officiel de repentance. Le 8 mai 2021, l'Algérie a commémoré pour la première fois, la Journée nationale de la Mémoire. Les mémoires et les époques s'imbriquent dans cette histoire algérienne, que Jacques Ferrandez raconte pour la première fois, en donnant ses propres traits au personnage principal, un journaliste, descendant des personnages des précédents volumes.

J’étais à Alger le premier week-end de novembre 2019 qui coïncidait avec le 1er novembre 1954 jour du début de l’insurrection, une date que tous les historiens considèrent comme un écho à ce qui s’est passé le 8 mai 1945 et on peut faire remonter les choses plus loin car dans mes albums, j’ai beaucoup décrit les différents soulèvements à différents moment depuis le début de la conquête. Etant sur place du 1er au 4 novembre 2019 à Alger, j’ai pu lire la presse et voir que cette manifestation était conséquente. Et il se trouve que c’était le moment que j’avais choisi pour faire la première fois un pèlerinage personnel et familial. Et le fait de me retrouver en situation au moment de ce mouvement de l’Hirak, ça a donné le début de mon récit. C’est la première fois que je me suis dessiné, je sais qu’il y a une grande mode de l’autobiographie en bande dessinée, j’ai toujours essayé de me tenir à distance de ça, mais le fait de commencer à raconter quelque chose qui m'était réellement arrivé, c’était plus commode. Et puis c’est la première fois depuis que je travaille sur ce sujet, que je peux faire intervenir mes propres rencontres, ça a donné une crédibilité et une épaisseur au personnage.    
Jacques Ferrandez 

Extrait des "Suites Algériennes (1962-2019)", de Jacques Ferrandez
Extrait des "Suites Algériennes (1962-2019)", de Jacques Ferrandez Crédits : Casterman / Jacques Ferrandez / 2021

Sans jamais s'éloigner de l'Algérie, Jacques Ferrandez a également adapté plusieurs récits d'Albert Camus, à commencer par L'Hôte en 2009, puis L'Etranger en 2013 et Le Premier homme en 2017, tous trois parus aux éditions Gallimard. Il vient d'illustrer Le désert sans détour, de l'écrivain algérien Mohammed Dib, à paraître aux éditions Actes Sud BD

Mohammed Dib dit beaucoup de choses de cette proximité que beaucoup d’algériens ressentent avec l’œuvre et la personne d’Albert Camus, qui fait qu’on peut aussi considérer qu’Albert Camus est un algérien. Je connaissais un peu l’œuvre de Mohammed Dib, et en cherchant dans sa bibliographie, je suis tombé sur "Le désert sans détour" que je ne connaissais pas et qui m’est apparu tout de suite comme un conte oriental, on est à la fois chez Cervantès avec ces deux personnages qui errent dans le désert et ce conte a plusieurs significations et lectures possibles.
Jacques Ferrandez

Illustration de Jacques Ferrandez, du roman "Le désert sans détour", de Mohammed Dib, à paraître aux éditions Actes Sud
Illustration de Jacques Ferrandez, du roman "Le désert sans détour", de Mohammed Dib, à paraître aux éditions Actes Sud Crédits : Actes Sud / Jacques Ferrandez

Musiques et archives

  • Algérie, mon beau pays, de Slimane Azem
  • Le journaliste Slimane Zeghidour, sur TV5 Monde le 8 mai 2021
  • Mohammed Dib au micro de Pierre Minet, dans l'émission Albert CAMUS, l'Algérien, sur France Culture, le 19 juin 1972
  • Ecoute-moi camarade, de Rachid Taha, de l'album Diwân 2 (2006)
Intervenants
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