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Le hameau de Noisement, rattaché à Savigny-le-Temple, est entouré par de grandes surfaces agricoles dont certaines sont traitées avec des produits phytosanitaires

Arrêtés antipesticides : poison des relations entre agriculteurs et riverains ?

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Faut-il interdire l'épandage des pesticides près des habitations ? Ces derniers temps, des dizaines d'arrêtés anti-pesticides ont vu le jour, dans la lignée de celui du maire de Langouët en Ille-et-Vilaine. Et cette question empoisonne les relations entre riverains et agriculteurs.

Le hameau de Noisement, rattaché à Savigny-le-Temple, est entouré par de grandes surfaces agricoles dont certaines sont traitées avec des produits phytosanitaires
Le hameau de Noisement, rattaché à Savigny-le-Temple, est entouré par de grandes surfaces agricoles dont certaines sont traitées avec des produits phytosanitaires Crédits : Rosalie Lafarge - Radio France

En prenant un arrêté antipesticides en mai dernier, le maire de Langouët a lancé un vaste débat et fait des émules. Même si, selon la justice, l'interdiction des produits phytosanitaires ne relève pas de la compétence d'un maire, les textes de cette nature s'accumulent depuis la décision de l'élu breton, Daniel Cueff. Et par endroit, ils viennent renforcer le sentiment d'un fossé qui se creuse entre les agriculteurs et les habitants des communes. Reportage à Savigny-le-Temple, en Seine-et-Marne, où la maire PS a pris un arrêté antipesticides le 9 septembre pour interdire l'épandage de pesticides à moins de 150 mètres des habitations.

Il y a encore 50 ans, Savigny-le-Temple était un petit village de 800 habitants. Ils sont aujourd'hui 30 000 dans cette commune bordée de forêts et de champs. Et certains, comme Jean-Claude, en ont assez de vivre au rythme des épandages. "J'ai vu cet arrêté d'un très bon œil, reconnaît cet habitant du hameau de Noisement, car je suis pour le fait d'éviter un maximum les pesticides, herbicides et autres produits. 150 mètres, cela m'a paru énorme, mais je trouve ça bien car _ce qui m'affole un peu, c'est de voir ces grands bras quand ils commencent à déverser leur brouillard de produits chimiques sur les champs, ça fait un nuage_, ça ne rase pas le sol, ça va au-delà de leurs appareils, cela fait une brume"

Quand ils déversent leurs produits, ça fait une brume. Jean-Claude, un habitant

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"Ce qui m'affole un peu, c'est de voir ces grands bras quand ils commencent à déverser leur brouillard de produits chimiques sur les champs". Jean-Claude, habitant du hameau de Noisement

Un arrêté pris au nom du principe de précaution

Une inquiétude partagée par José. Au bout de sa rue, on aperçoit de vastes champs, régulièrement traités selon lui. "Il faut quand même se dire qu'on a pris les terres des paysans pour s'installer, donc peut-être faut-il leur laisser un peu de temps pour changer les pratiques, mais ce serait bien d'arrêter", explique ce retraité. "Déjà, nous on ne peut plus acheter ces produits pour le jardin, alors je ne vois pas pourquoi les agriculteurs pourraient encore s'en servir, et puis tout le monde est malade, poursuit-il, _cela m'inquiète parce que dans la rue il y a quand même quatre ou cinq personnes qui ont eu des cancers_, deux ou trois sont décédées, cela vient bien de quelque chose"

Tout le monde est malade. José, un habitant

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Les cancers s'accumulent dans le hameau selon José, un habitant

Rien ne permet officiellement de faire le lien entre ces cancers et l'épandage des pesticides. Mais c'est tout de même en partie cela qui a poussé la maire socialiste de la ville à prendre son arrêté, au nom du principe de précaution. Ce qu'a du mal à comprendre Bruno Thirouin. Il est l'un des trois derniers agriculteurs de Savigny-le-Temple. Près de 30% de ses hectares de blé, d'escourgeon et de colza sont concernés par le texte. Et il assure prendre un maximum de précautions. 

L'incompréhension des agriculteurs

"On a été assez surpris par cet arrêté, dont on a appris l'existence par les médias, raconte l'agriculteur, il n'y a pas eu de concertation et aujourd'hui, on ne sait pas ce qu'on doit faire de ces hectares". Installé depuis 1987 à Savigny-le-Temple, il assure par ailleurs prendre un maximum de précautions lors des épandages. "On ne fait pas n'importe quoi, n'importe où, n'importe comment, _on a des cahiers des charge très stricts, on respecte beaucoup de règles_, on ne traite que quand le vent est en-dessous des 20 km/h et on fait attention à ce qu'il n'y ait pas de personnes qui se promènent, si cela arrive on attend qu'elles s'éloignent"

On ne sait pas ce qu'on doit faire des hectares concernés. Bruno Thirouin, agriculteur

Bruno Thirouin souligne également la précision de ses machines. Sur l'un de ses tracteurs, il nous montre les rampes sur lesquelles sont fixés des jets tous les cinquante centimètres. "On a des buses spéciales qui font que le produit va où on veut, on met les rampes assez près du sol pour que cela aille juste sur la culture et tout cela, avec des produits très dosés et homologués. Le risque de dispersion est donc quasiment nul, ça se disperse simplement au sol, à l'endroit où on passe"

Bruno Thirouin, l'un des trois derniers agriculteurs de Savigny-le-Temple
Bruno Thirouin, l'un des trois derniers agriculteurs de Savigny-le-Temple Crédits : Rosalie Lafarge - Radio France
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"On ne fait pas n'importe quoi, n'importe où, n'importe comment", explique Bruno Thirouin, agriculteur à Savigny-le-Temple

La FDSEA pointe un manque de dialogue

Des machines de plus en plus précises, des produits de plus en plus contrôlés, c'est aussi ce sur quoi insiste Cyrille Milard. Pour le président de la Fédération départementale des syndicats d'exploitants agricoles de Seine-et-Marne, ces arrêtés antipesticides relèvent avant tout du coup politique et viennent creuser un fossé entre les agriculteurs et les riverains. "Il ne faut pas se leurrer, selon Cyrille Milard, c'est avant tout, dans le cadre des élections municipales, une posture politique pour certains maires". Mais ce qu'il regrette surtout, "c'est le manque de dialogue". _"Comment peut-on envisager que tout le monde vive ensemble dans le monde rural en créant des clivages_, s'interroge-t-il, parce que c'est ça, poser un arrêté comme cela arbitrairement, c'est opposer les agriculteurs aux citadins, et on a du mal à le comprendre"

"Il n'y a aucune réflexion scientifique pour dire qu'il y a un risque pour les populations, poursuit l'agriculteur. Les produits qu'on utilise sont homologués en prenant en compte l'exposition des riverains. Si on peut utiliser des produits en bordure des zones d'habitation, c'est que cela a été validé". Le président départemental de la FDSEA relève également l'existence d'une "charte de bon voisinage signée en mai" qui engage les agriculteurs de Seine-et-Marne à épandre les produits tôt le matin ou tard le soir quand il n'y a personne dehors. 

Les arrêtés antipesticides, un coup politique ?

Pour justifier l'existence de zone d'interdiction d'épandage, "il faudrait qu'on nous démontre que les produits phytosanitaires sont dangereux", explique encore Cyrille Milard qui tranche : "s'ils le sont, il faut les supprimer purement et simplement, mais aujourd'hui, les produits sont homologués au niveau européen puis de nouveau au niveau français"

Il y a une vraie méconnaissance du monde agricole. Cyrille Milard, FDSEA

Pour lui, c'est donc évidemment politique : "C'est pour avoir la paix sociale, les agriculteurs sont très minoritaires dans les villages, à Savigny-le-Temple, ils ne sont plus que trois agriculteurs, donc prendre un arrêté pour que les 30 000 habitants soient en pseudo sécurité, et mettre dans l'impasse trois agriculteurs, ce n'est pas un problème (...) et _ça fait toujours bien sur le C.V. pour les prochaines élections_", analyse le représentant syndical, qui dénonce une "vraie méconnaissance du monde agricole et de ses pratiques"

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"Ces arrêtés antipesticides, c'est pour avoir la paix sociale", selon Cyrille Milard de la FDSEA de Seine-et-Marne

Des maires "lanceurs d'alerte"

Mais la maire socialiste de la ville, Marie-Line Pichery, rejette l'argument du "coup politique". "Il ne faut pas s'enfermer dans des discours de politique politicienne car la santé publique mérite mieux", soupire l'élue. "Je ne comprends pas qu'on puisse toujours tout ramener aux municipales et aux élections dans notre pays, la vie citoyenne meurt de ce type de réflexion permanente, je ne suis pas dans la dynamique de faire un coup politique et ceux qui disent cela n'ont pas compris qu'il y avait un autre sujet : celui de la santé des citoyens"

L'objectif, c'était qu'on en parle. Marie-Line Pichery, maire de Savigny-le-Temple

"Je rencontre tous les jours des habitants qui me disent que j'ai eu raison de prendre cet arrêté et de mettre, avec d'autres maires, ce sujet sur la place publique, ce sont des arrêtés lanceurs d'alerte", abonde Marie-Line Pichery pour qui l'objectif était "qu'on en parle et qu'on puisse faire évoluer les choses pour faire autrement et faire mieux"

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"Ce sont des arrêtés lanceurs d'alerte", explique Marie-Line Pichery, maire PS de Savigny-le-Temple

L'arrêté de Langouët annulé par la justice

Après des discussions avec des agriculteurs venus manifester à Savigny-le-Temple contre cet arrêté, l'élue a décidé d'en suspendre les effets. Visée par deux procédures "sur le fond et sur la forme, engagées par madame la préfète", Marie-Line Pichery raconte être passée, sur la forme, "au tribunal administratif de Melun il y a une dizaine de jours", regrettant que l'Etat n'ait été "ni présent ni représenté"

"On peut supposer que l'arrêté sera suspendu sur la forme, on verra comment cela est motivé par le tribunal et ensuite nous irons sur le fond (la date d'audience n'a pas encore été fixée)", assure la socialiste. La semaine dernière, la justice a tranché le cas de l'arrêté de Langouët. Et selon le tribunal administratif, l'interdiction des produits phytosanitaires n'est pas de la compétence d'un maire.

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