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Cette combinaison de photos créée le 23 novembre 2020 montre une vue générale de la place Tahrir au Caire le 18 février 2011 (à gauche) alors qu'elle est remplie de manifestants et le même point de vue presque dix ans plus tard (à droite).

Au Caire, retour douloureux place Tahrir

5 min
À retrouver dans l'émission

Il y a exactement dix ans, le 25 janvier 2011, commençait en Égypte une révolution de 17 jours qui allait conduire à la chute du président Hosni Moubarak. Depuis son élection en 2014, le maréchal président Abdel Fattah Al Sissi tient le pays d’une main de fer.

Cette combinaison de photos créée le 23 novembre 2020 montre une vue générale de la place Tahrir au Caire le 18 février 2011 (à gauche) alors qu'elle est remplie de manifestants et le même point de vue presque dix ans plus tard (à droite).
Cette combinaison de photos créée le 23 novembre 2020 montre une vue générale de la place Tahrir au Caire le 18 février 2011 (à gauche) alors qu'elle est remplie de manifestants et le même point de vue presque dix ans plus tard (à droite). Crédits : Pedro Ugarte, Khaled Desouki - AFP

La place Tahrir, épicentre et lieu emblématique de la révolution égyptienne de 2011. Dix ans après, Rémy Franco s'est rendu au centre-ville du Caire.

"Maintenant, je ne reconnais pas cet endroit"

Il regarde droit devant lui, les mains crispées sur le volant, au point d’en avoir oublié de s’allumer une cigarette. Ahmed Gamal Al Din, un consultant de 31 ans, a manifesté pendant deux semaines place Tahrir, où il revient avec beaucoup d’émotion. 

Tu sais quoi ? Après que la place a été rénovée, pendant deux ou trois mois, j’ai totalement évité de la regarder. Elle est totalement différente, elle sent différemment et on la sent différemment. Je ne connaissais plus la place, ses immeubles, la couleur de ses immeubles. Je ne connaissais pas ce… machin en plein milieu. Maintenant, je ne reconnais pas cet endroit. Quitter la place, c’était comme quitter le front, quitter la guerre. Elle était à nous et nous, nous appartenions à cet endroit. 

La métamorphose de la place Tahrir pour faire oublier le passé

L’endroit a été réaménagé pour faire oublier le décor de ces journées fiévreuses. Au centre, une bâche recouvre encore l’obélisque vieux de 3 500 ans transporté jusque-là et autour de lui, quatre statues de sphynx attendent dans leurs énormes caisses de bois d’être déballées. Des immeubles ont été repeints, les derniers graffitis ont été effacés. Devant le musée des antiquités du Caire, un parking extérieur et une zone piétonne avec son mobilier urbain morcellent l’espace public : il n’y aura plus de manifestations sur Tahrir a décrété le pouvoir.

Ahmed est désolé que la Révolution du 25 janvier n’ait pas débouché sur un projet politique solide qui aurait trouvé sa place entre l’Armée et les Frères musulmans.

Beaucoup de gens disent que la révolution a échoué parce que chacun venait ici avec ses espoirs à lui. Je suis venu ici parce que je voulais une vie meilleure, avoir un meilleur salaire. Je voulais participer à la vie politique. En 2011, je réfléchissais à comment changer le visage de la diplomatie égyptienne. Aujourd’hui, j’en suis juste à réfléchir à comment survivre dans ce pays. Comment vivre. 

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Comment vivre dans un pays où la police et l’armée sont partout dans les rues ? Où les journalistes travaillent difficilement ?

L’avocat Negad El Borai a 44 ans de métier derrière lui. Depuis son cabinet tapissé de caricatures qui défendent la liberté d’expression, il a vu la situation se dégrader.

A l’époque de Moubarak, de temps à autre, ils nous faisaient des problèmes. Ils pouvaient arrêter des gens pour deux jours, quatre jours et ils les relâchaient. Mais aujourd’hui, on voit des attaques directes contre les organisations de défense des droits de l’homme. Leurs responsables sont en prison, ils gèlent les comptes en banque des organisations. J’ai fait l’objet de deux enquêtes criminelles et quand ça a été terminé, ils m’ont interdit de voyager à l’étranger. 

Aujourd’hui, Amnesty International publie un rapport affirmant que 114 000 Égyptiens sont en prison dans des conditions épouvantables alors qu’il n’y a que 50 000 places. Saïd Abdel Hafez dirige une organisation officiellement non gouvernementale mais on peut en douter puisqu’il dirige aussi la délégation au conseil des droits de l’homme de l’ONU à Genève.

Ça peut être 100, 200, 500 ou un demi-million de personnes, mais moi je me base sur ce qu’on m’a appris aux Nations unies : quel est leur processus de vérification ? Ces organisations n’en ont pas. Ils n’arrivent même pas à donner 5 000 noms de soi-disant prisonniers politiques dans le pays ! Je ne leur fais pas confiance.

Monsieur Hafez emploie les mêmes mots que le régime pour dire qu’il assure la sécurité nationale et la stabilité du pays face aux terroristes et aux islamistes. "On n’est pas la Libye, la Syrie, l’Irak ou le Yémen" dit-il, ajoutant à titre personnel qu'il est "fier du Président Sissi"

Le vétéran des droits de l’homme Negad El Borai lui répond à distance : "C’est une fausse stabilité. La stabilité veut dire laissez les gens parler, discuter, critiquer et choisir entre les opinions différentes ! La stabilité, c’est arrêter les violations des droits de l’homme car un pays c’est un peuple. Et le peuple c’est notre sécurité nationale."

Sur Tahrir, Ahmed montre l’endroit où il a appris le départ de Moubarak, juste devant le musée égyptien qui abrite le trésor de Toutânkhamon. Là, il y a cru, tout comme ses amis de l’époque, dont beaucoup sont partis en exil depuis : 

La plupart vivent loin d’ici. En 2015, je suis parti quelques mois à l’étranger puis je suis revenu. Je ne sais pas, peut-être que je suis fou ? Ce n’est pas une question d’espoir car je ne suis plus naïf. Mais il y a comme un impératif éthique qui m’oblige à rester ici. Je veux être ici mais j’ai vraiment peur. J’ai vraiment peur. 

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