LE DIRECT
Image aérienne de la mosquée construite sur la place Taksim, centre de la contestation en 2013

Comment Erdogan veut remodeler à son image la place Taksim d’Istanbul

5 min
À retrouver dans l'émission

En 2013, cette emblématique place avait été le foyer des manifestations antigouvernementales du parc de Gezi. Le président Recep Tayyip Erdoğan vient d'y faire construire une mosquée. Il en rêvait depuis des années et en a fait un symbole de revanche.

Image aérienne de la mosquée construite sur la place Taksim, centre de la contestation en 2013
Image aérienne de la mosquée construite sur la place Taksim, centre de la contestation en 2013 Crédits : Muhammed Enes Yildirim / ANADOLU AGENCY / Anadolu Agency via AFP - AFP

La Turquie compte une nouvelle grande mosquée, inaugurée vendredi 28 mai par le président Recep Tayyip Erdoğan. Elle est située dans un lieu hautement symbolique : la place Taksim d’Istanbul. Celle-là même qui avait accueilli au printemps 2013 les manifestations antigouvernementales du parc de Gezi. En y imposant ce lieu de culte, le chef de l’État turc ne réalise pas seulement un vieux rêve. Il prend aussi sa revanche sur les manifestants de Gezi, qui l’avaient empêché de reconstruire d’anciennes casernes ottomanes à Taksim.  

Elle est juste là, à l’entrée de la place Taksim, s’imposant à l’oeil, comme à l’oreille. La mosquée rêvée par Recep Tayyip Erdoğan et sa famille politique depuis des décennies.  Mehmet, un commerçant, électeur du président, est ravi : "Il y avait déjà beaucoup d’églises et de lieux de culte d’autres confessions à Taksim mais les touristes, les locaux et les étrangers nous demandaient souvent la direction d’une mosquée, car il n’y en avait aucune visible immédiatement". Ce n’est pas le cas de cette mosquée, qui arbore une coupole de 28 mètres de diamètre culminant à 30 mètres du sol, deux minarets, un tapis de prière assez grand pour accueillir 2250 fidèles.   

Huit ans après Gezi, jour pour jour 

Recep Tayyip Erdoğan avait prévu d'inaugurer la mosquée quelques semaines plus tôt, un vendredi de ramadan. Mais la Turquie était en confinement, la première prière officielle a donc eu lieu le 28 mai. Beaucoup ont du mal à croire qu’il s’agit d’un hasard. Car huit ans précisément avant cette inauguration, le 28 mai 2013, commençait en Turquie de ce qu’on a appelé le "mouvement de Gezi". 

Des émeutes ont éclaté en 2013 contre la police, ici le 31 mai. Les manifestants refusent la démolition du parc de Gezi
Des émeutes ont éclaté en 2013 contre la police, ici le 31 mai. Les manifestants refusent la démolition du parc de Gezi Crédits : Berk Ozkan / ANADOLU AGENCY / Anadolu Agency via AFP - AFP

Des centaines de milliers de personnes sont descendues dans les rues pour défendre un parc – le parc de Gezi – situé sur la place Taksim. Recep Tayyip Erdoğan, alors Premier ministre, s’était mis en tête d’y construire la réplique moderne d’une ancienne caserne ottomane. Celle-ci avait été détruite en 1909, dans l’écrasement d’une rébellion contre la Constitution de l’Empire et en faveur de la charia.

La répression de cette révolte du XXe siècle garde un goût de défaite pour les Turcs les plus religieux et les plus conservateurs. Ce souvenir explique en partie le projet de casernes de Recep Tayyip Erdoğan, mais aussi son souhait d’une mosquée, comme le souligne Mehmet Alkan, président de la Fondation d’histoire : 

Beaucoup de gens ignorent qu’une mosquée s’élevait au milieu de la caserne ottomane. Quand elle a été détruite en 1909, la mosquée a été complètement démolie. Si le pouvoir actuel avait réussi à rebâtir la caserne, il n’en aurait pas seulement fait un centre commercial. Il aurait aussi reconstruit une mosquée en son sein. Au lieu de cela, la mosquée de Taksim a été construite sur un côté de la place, juste en face de l’église grecque-orthodoxe de la Sainte-Trinité, qui était jusqu’ici le symbole religieux de Taksim. Il s’agit donc aussi d’installer sur cette place un symbole de l’islam face à un symbole chrétien.

Taksim n'est plus une place 

La mosquée de Taksim est donc une façon pour Recep Tayyip Erdoğan de s’approprier cette place, religieusement et politiquement. Le nouvel édifice accroche d’autant plus le regard qu’il ouvre sur une esplanade aussi vaste qu’insignifiante d’un point de vue architectural. La place Taksim, soumise ces dix dernières années à un projet controversé de "réaménagement urbain", n’est plus qu’une étendue de béton, lisse et sans agrément, strictement interdite aux manifestations.

L’urbaniste Tayfun Kahraman a rejoint en 2019 l’équipe du nouveau maire d’Istanbul, l’opposant Ekrem Imamoglu. Selon lui, tout en resserrant son emprise idéologique sur Taksim, le gouvernement tente de "rendre passive" cette place, qui a toujours été un lieu de contestation :  

Taksim n’est plus une place, c’est une plaque de béton géante que les Stambouliotes n’utilisent plus. Ils y passent sans s’y attarder, sans s’y rassembler, et c’était le but. Il est clair que notre mairie devait s’en préoccuper.

Dès son élection en juin 2019, le maire d’opposition a promis de rendre à Taksim son statut de "place". Un concours d’architectes a été organisé mais ces plans sont en suspens depuis mars dernier, depuis que le gouvernement a transféré à une fondation les droits de propriété du parc de Gezi. La mairie d’Istanbul a contesté cette décision, explique Tayfun Kahraman : "Vous avez, d’un côté, une volonté politique d’agir sur Taksim. Et de l’autre, une volonté politique de nous en empêcher. Le Conseil de préservation local, qui dépend du gouvernement central, doit se prononcer sur notre projet. On verra bien ce qu’il décide mais il ne fait aucun doute qu’en transférant le parc de Gezi à la Direction générale des fondations, le pouvoir envisage de remettre sur la table son projet de caserne".

Dernière pièce du puzzle : à l’autre bout de la place, en face de la mosquée, des ouvriers achèvent le chantier de reconstruction du Centre culturel Atatürk. Le gouvernement a rasé ce haut lieu de la République, qui avait été érigé en hommage à son fondateur, Mustafa Kemal Atatürk. Il bâtit à la place un nouvel opéra, dont l’inauguration est prévue le 29 octobre, jour de fête nationale.

L'équipe
Journaliste

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......