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Au Sénégal comme dans la plupart des pays d'Afrique, la contamination au coronavirus s'est révélée infiniment plus faible qu'ailleurs dans le monde.

Covid-19 : pourquoi l'Afrique a-t-elle été plutôt épargnée ?

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L'Afrique est la partie du monde qui a été le moins touchée par la Covid-19. Ce continent de 53 pays et de plus de 1,2 milliard d'habitants a mieux résisté et combattu la pandémie qu'ailleurs. Deux exceptions : le Nigeria et l'Afrique du Sud, où la situation ressemble à celle de l'occident.

Au Sénégal comme dans la plupart des pays d'Afrique, la contamination au coronavirus s'est révélée infiniment plus faible qu'ailleurs dans le monde.
Au Sénégal comme dans la plupart des pays d'Afrique, la contamination au coronavirus s'est révélée infiniment plus faible qu'ailleurs dans le monde. Crédits : JOHN WESSELS - AFP

On pensait que la Covid-19 allait ravager l'Afrique, mais la catastrophe n'a pas eu lieu jusqu'à présent. Le continent a su vite s'organiser. Parce que, au plan scientifique, beaucoup de pays africains luttent déjà contre d'autres épidémies, comme Ebola, la tuberculose ou le VIH. Les États ont été très réactifs et se sont appuyés sur la coopération régionale.

Plusieurs pays africains font néanmoins exception et ont été particulièrement contaminés, à commencer par les deux plus grandes puissances économiques du continent : le Nigeria et l'Afrique du Sud.

Dans ce dernier pays, en particulier, on approche le million de cas confirmés et près de 25 000 morts. Le confinement n'est pas imposé mais certaines restrictions ont été renforcées, comme le couvre-feu et la fermeture de certaines plages. Les Sud-Africains se consolent avec la musique, comme avec Jerusalema, devenu un tube planétaire.

Reste que, pour le professeur Michel Kazatchkine, l'un des 11 experts chargés d'évaluer la gestion mondiale de la pandémie, les conséquences médicales du coronavirus en Afrique sont minimes par rapport aux conséquences socio-économiques, qui, elles, sont catastrophiques. Joint à Genève, il explique la situation toute particulière du continent face à la pandémie.

L’Afrique est-elle moins touchée par la Covid-19 qu’ailleurs et pourquoi ? 

C’est un fait. Il y a quelques mois, on pensait que la Covid-19 allait balayer l’Afrique, mais la catastrophe annoncée par les pessimistes n’a pas eu lieu. Lorsqu’on regarde la carte de la pandémie aujourd’hui, les cas de Covid-19 en Afrique représentent moins de 5 %, peut-être 2 % des cas mondiaux. L’histoire de la maladie n’est pas finie – l’avenir peut encore apporter beaucoup de surprises – mais à l’heure actuelle, il est clair que l’Afrique est beaucoup moins touchée que le reste du monde. 

Plusieurs hypothèses ont été avancées en guise d’explication, comme par exemple le fait que les connexions internationales de l’Afrique avec le reste du monde sont moins développées que celles de l'Italie du nord, de l’Europe, des États-Unis. Cela ne tient pas, pas plus que l’hypothèse du climat plus tempéré, ou parce que les gens vivent davantage dehors, ou qu’il y a d’autres formes de coronavirus qui circulent et que des protections immunitaires entre les différentes infections ont été développées. Tout cela ne me paraît pas très solide, de même que l’hypothèse d’une insuffisance des données.

Il est clair que la maladie et sa mortalité ne sont pas visibles. Et pour moi, l’un des éléments majeurs vient de la démographie et du fait que la population est jeune.

Dans nos pays, les plus de 65 ans représentent 20 % ; ils sont moins de 3 % en Afrique. Mais je crois surtout que les gens sous-estiment l’Afrique, qui, en fait, a su assez tôt et assez vite s’organiser et bien répondre à la menace épidémique.

Parce que beaucoup de pays africains luttent déjà contre d’autres épidémies comme Ebola, la tuberculose, le VIH ?

Le sida, le paludisme, le choléra récurrent, l’Ebola, la tuberculose, tout cela a structuré des réponses communautaires dans la population. À quoi s’ajoute l’effort public dont on ne parle jamais. Les États ont mobilisé 5 milliards de dollars en réponse à l’épidémie. Ils ont été très actifs.

Prenez par exemple, le Sénégal. C’est très intéressant. Dès le mois de mars 2020, son président avait appelé à une large consultation nationale du secteur public, du secteur privé, communautaire, des coutumiers, des religieux, des syndicats. Les gens ont parlé ensemble de la Covid-19. Cela a formé la base d’une loi d’habilitation qui est passée au Parlement. Ce texte a permis au Chef de l’État d’agir par ordonnances et d’imposer à ce moment-là des mesures barrières. Des mesures qui ont été bien respectées car elles avaient été acceptées en amont, avant même qu’elles ne soient promulguées en quelque sorte.

Du coup, les conséquences médicales du coronavirus n’ont rien avoir avec les conséquences socio-économiques, qui, elles sont catastrophiques. D’abord en raison de l’embargo sur les transports, l’arrêt des transports aériens, la fermeture des frontières. Puis l’Afrique a fermé les marchés, les mosquées, les églises, interdit les réunions à plusieurs.

Les gens qui vivent au jour au jour dans le marché informel ont beaucoup souffert. Mais la mobilisation communautaire a produit des effets extraordinaires.

J’ai beaucoup d’exemples de petites communautés qui se sont organisées pour mobiliser tous les tailleurs et confectionner des masques. Il ne s’agissait pas pour le Sénégal ou le Burkina Faso d’attendre qu’on en importe. Les villages les ont préparés, les gens ont fait preuve de solidarité communautaire, à laquelle ils sont beaucoup plus préparés que nous le sommes dans nos sociétés riches et individualistes 

La gestion de la pandémie en Afrique se fait-elle en coopération régionale ?

Très rapidement, les pays africains se sont épaulés à l’échelle régionale, et l’Union africaine s’est vraiment organisée. Les pays d’Afrique de l’Ouest, par exemple, ont désigné un coordinateur, le président du Nigeria, qui a mis à disposition des avions cargos. La réponse a été assez solidaire. L’Afrique s'est aussi mobilisée au plan scientifique, bien qu’on n’en parle peu.

Comment se pose la question des vaccins en Afrique ?

Ici [en Europe, ndlr], nous n’entendons parler que des progrès des vaccins Pfizer, Moderna, AstraZeneca. Mais on ne parle pas du vaccin chinois, qui est maintenant utilisé dans de nombreux pays du monde. Et on sourit quand on évoque le vaccin russe, bien que des dizaines de pays africains, d’Amérique latine, d’Asie, soient en train de l’acheter au même titre que nous achetons les autres vaccins. Nous sommes restés dans un modèle très occidental et le regard sur l'Afrique reste encore très vertical et très condescendant.

Les pays africains sont aussi dans une alliance qu’on appelle "Covax", sous l’égide de l’OMS, qui va apporter des vaccins "du nord", dirais-je.  Mais les vaccins du nord disponibles ne sont pas faits pour l’Afrique, puisque [certains] doivent être conservés à une température de -80°C. Ce sont aussi des traitements qui préviennent les symptômes, sans qu’on sache encore s’ils préviennent la transmission.  On va sans doute devoir attendre un petit peu, et peut être trouvera-t-on des vaccins plus adaptés au contexte africain. 

Pourquoi le Nigeria et l’Afrique du Sud sont en tête des pays contaminés ?

Le Nigeria et l’Afrique du Sud sont les deux plus grandes puissances économiques du continent. Ce sont les pays les plus urbanisés, avec de grandes métropoles comme Lagos, Durban, Le Cap, Pretoria.... On est là dans un environnement épidémiologique avec de nombreux contacts internationaux, un contexte qui est beaucoup plus proche du contexte épidémiologique d’un pays européen. Je ne suis donc pas étonné que l’épidémie dans ces pays soit très différente de ce qu’elle est dans les autres États d’Afrique de l’Ouest ou orientale.

Les problèmes d’hospitalisations, de lits disponibles, ont-ils été les mêmes que chez nous ?

Le système de santé, ce n’est pas que l’hôpital. En Afrique, le système de santé, c’est aussi le système de santé communautaire. Comment les antiviraux du sida parviennent-ils dans les villages ? Grâce à un système très décentralisé.

Prenons l’exemple de l’Éthiopie : c’est un pays où le système de santé est fait de petites entités de 1 000 à 1 500 personnes. Chaque groupe dispose d’un agent de santé qui sait prendre la tension artérielle, suivre les grossesses, assurer les vaccinations, enseigner l’hygiène, distribuer les antiviraux, donner les médicaments de la tuberculose. Et maintenant, cet agent de santé a appris à répandre dans ces communautés les mesures et les gestes de barrières qu’il faut appliquer. Il ne faut pas réagir à l’aune de nos systèmes de santé.

Mais, si on revient vers les grandes villes comme Lagos, Pretoria ou Durban, on est effectivement dans des situations plus proches de nos pays. 

Il ne faut pas oublier non plus que l’Afrique doit lutter sur tous les fronts. Elle lutte contre le Sida. Bien que des progrès colossaux aient été faits, l’épidémie est encore là. Les jeunes femmes et filles africaines continuent à être infectées tous les jours. L’Afrique doit lutter contre la tuberculose et contre le paludisme. La fermeture des frontières, l’arrêt des transports aériens, le fait que les fonds internationaux se sont réaiguillés en urgence sur le coronavirus, nous ont fait perdre du temps.

Pour l’Afrique, il ne s'agit pas de choisir entre la Covid-19 et autre chose, mais bien de lutter simultanément contre toutes les questions de santé auxquelles elle est confrontée.

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