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Les dernières données officielles brésiliennes ont recensé plus de 64 000 départs de feu depuis le début de l'année dans l'Amazonie, soit une augmentation de 145% par rapport à l'an dernier

Déforestation en Amazonie : impact (limité mais non nul) de l'émoi médiatique

5 min

Fin août, Emmanuel Macron a reconnu la responsabilité de la France dans la déforestation en Amazonie, puis des dizaines d'ONG ont interpellé les entreprises françaises dans deux tribunes en les disant complices de cette déforestation. Pour quels résultats ? A quoi sert l'émoi médiatique ?

Les dernières données officielles brésiliennes ont recensé plus de 64 000 départs de feu depuis le début de l'année dans l'Amazonie, soit une augmentation de 145% par rapport à l'an dernier
Les dernières données officielles brésiliennes ont recensé plus de 64 000 départs de feu depuis le début de l'année dans l'Amazonie, soit une augmentation de 145% par rapport à l'an dernier Crédits : Joao LAET - AFP

Le cycle est le même depuis vingt ans que l'on parle sporadiquement de ce sujet :

1/ des ONG alertent et pointent du doigt des acteurs privés ou public. En 2006, c'était Mac Donald parce que les poulets de ses sandwiches étaient nourris au soja brésilien, 

2/ les médias en parlent et le grand public s'en émeut

3/ les politiques et les entreprises visées disent : on va agir.

La forêt amazonienne brûle en continue depuis des décennies. Ici vous trouverez les données officielles recensées par l'INPE, qui montrent que l'année 2019 ne sera probablement pas la pire, mais il y a bien une augmentation depuis l'arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro, le Président brésilien. 

Cet été, la même séquence s'est donc mise en place, avec pour la première fois, au G7 de Biarritz, la reconnaissance par le Président français Emmanuel Macron que la France avait sa part de responsabilité dans cette déforestation du "poumon vert de la planète". 

Des dizaines d'ONG et des parlementaires ont ensuite interpellé les entreprises françaises dans deux tribunes en les disant complices de cette déforestation. Ici sur Libération, et ici dans le Journal du Dimanche

L'impact de ces interpellations reste limité (de fait la déforestation continue), mais il n'est pas nul sur les entreprises que les ONG accusent régulièrement d'être complices. Dernier en date, un rapport publié en mars 2019 par Mightyearth sur la responsabilité des entreprises françaises de la grande distribution. 

Impossible de connaître l'origine du soja importé

La France importe chaque année 4 millions de tonnes de soja d'Amérique latine pour nourrir poulets, cochon, bœufs et tous ceux et celles qui en consomment. Sont donc concernées les entreprises qui dépendent de ses importations, de la filière animale à la grande distribution en passant par les fast food, l'alimentation collective, et aussi les banques (BNP Paribas notamment pour Cargill) qui financent les grands traders céréaliers que sont Cargill, ADM, Bunge et le français Louis Dreyfus. Ici, un ancien rapport de Greenpeace sur le rôle de Cargill dans la déforestation.  

Or, à force d'être pointée du doigt depuis quinze ans, ces entreprises n'ont pas rien fait.   

Diversifier l'alimentation animale, privilégier la filière française de soja, créer des plateformes collaboratives pour l'alimentation durable, signer des chartes, s'associer à des ONG brésiliennes...   

Depuis 2018, il y a même en France sous l'impulsion de Nicolas Hulot (alors ministre de l'Environnement) une stratégie nationale de lutte contre la déforestation importée

Le problème, et les rares entreprises qui m'ont répondu le reconnaissent (j'en ai contacté une vingtaine, et j'ai reçu trois réponses par mail, une interview OFF et une interview ON), est qu'il est actuellement impossible à ce jour de tracer l'origine du soja brésilien et son lien avec la déforestation.  Carrefour fait partie des entreprises françaises régulièrement interpellées. Le groupe a développé une stratégie zéro déforestation, "Agir pour protéger les forêts" est l'un des axes de sa stratégie RSE (Responsabilité Sociale et Environnementale). Mais pour que cette stratégie soit pleinement efficace et éviter les distorsions de concurrence (la grande crainte des entreprises qui s'impliquent) il faut que tous les acteurs de la filière soient mobilisés (en France et au Brésil). 

Sur le sujet de la déforestation, on ne peut être que humble. Ce qui est important, c'est qu'on parle d'une même voix, qu'il y ait un accord sur ce que sont des matières premières non issues de la déforestation, et il faut que cette définition, portée par la France, soit aussi partagée avec le Brésil, et là on est beaucoup plus fort. Si on arrive à avoir cet alignement, on peut travailler ensuite dans la mise en oeuvre concrète avec nos fournisseurs, vérifier que ce soit respecté, et c'est le même standard pour tout le monde. Agathe Grossmith, directrice de la RSE de Carrefour.

Quand la mobilisation paie

Cette mobilisation générale pour la forêt amazonienne a déjà eu lieu en 2006 suite à une campagne de Greenpeace contre Mac Donald et ses poulets nourris au soja brésilien. Cela a débouché sur un moratoire conclu entre négociants, gouvernement et ONG brésiliennes. Moratoire qui exclut des circuits commerciaux les fournisseurs cultivant du soja sur des parcelles récemment déboisées.   

Aujourd'hui, seulement 1,2% de la déforestation en Amazonie est dûe au soja, preuve que la mobilisation d'alors a payé. Mais cela a déplacé le problème : aujourd'hui, on déforeste pour planter du soja dans le Cerrado, au sud de l'Amazonie.  

Et la déforestation se poursuit en Amazonie, pour y élever les boeufs (non concernés par le moratoire).    

A chaque solution donc son nouveau problème... Voilà pourquoi les entreprises n'ont pas intérêt à prendre des engagements sous le feu de l'émotion médiatique. Fin août, plusieurs marques de mode ont dit cesser leurs importations de cuir brésilien, mais cette promesse est-elle tenable dans le temps ? 

Le cuir voyage beaucoup, vous pouvez donc acheter du cuir à une tannerie en Chine, et la peau viendra du Brésil.... et l'entreprise ne le saura pas forcément, sauf si une ONG met le doigt dessus. Il faut donc faire attention, ça ne veut pas dire qu'il ne faut rien faire, mais si on cesse d'acheter un produit, il faut dire par quoi on le substitue, encore plus si on a pris une décision soudaine, car la solution que l'on trouve très vite, ce n'est pas forcément la plus durable. C'est donc complexe pour les entreprises, la bonne nouvelle c'est qu'on ne leur demande pas d'être parfaites, on leur demande d'être honnête et de dire ce qu'elles savent, ce qu'elles ignorent et comment elles s'engagent à progresser. Elisabeth Laville, fondatrice d'Utopie, une agence qui aide les entreprises dans leur stratégie de développement durable.

Solutions plus radicales proposées par Greenpeace : cesser d'importer du soja d'Amérique latine (en juin 2019, les activistes ont bloqué l'arrivée d'un bateau de soja au port de Sète), et réduire sa consommation de viande (car relocaliser toute la production de soja importé en France représente la superficie de trois départements). Dans une note publiée en septembre, Attac propose de remettre en cause les politiques commerciales actuelles et de mieux réguler les multinationales. 

Pour le moment, la seule pression que peuvent exercer les ONG sur les entreprises c'est la mise à mal de leur réputation. Ce risque "réputationnel," c'est l'arme des ONG mais elle ne marche pas avec toutes les entreprises, reconnaît l'avocat William Bourdon, fondateur de Sherpa, l'une des ONG qui a interpellé les entreprises françaises début septembre.   

Qu'est-ce qu'ils en ont à faire le secteur des mines de paraitre comme les protecteurs des Amérindiens ? Ils en ont rien à faire, ils ne sont pas en contact avec le consommateur... alors que ce sont des acteurs extrêmement importants. Par ailleurs, les entreprises que l'on essai d'inviter, de gré ou de force, à être vertueuse, nous répondent : on nous demande de créer des richesses, des emplois, et on a des compétiteurs du Brésil, de Turquie.. de Chine, qui eux font un dumping social ethique permanent. William Bourdon, fondateur de l'ONG Sherpa.

La vraie solution est donc mondiale. Or le sommet de l'ONU de septembre a montré depuis que l'on était loin d'ébaucher des réponses mondiales à la déforestation de l'Amazonie... En même temps, le président Brésilien Jair Bolsonaro n'a pas encore dénoncé le moratoire conclut il y a plus de 13 ans, il n'a pas non plus remis en cause le Code forestier actuel pour autoriser (carrément) la déforestation, autrement dit, sans la pression diplomatique et médiatique actuelle, la situation pourrait donc être encore bien pire.

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