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Dans son cargo, Gustavo transporte des repas, des fleurs, des produits en vrac, parfois même des matelas. Il travaille pour la coopérative Olvo depuis janvier 2020, en CDI.

Des livreurs à vélo en CDI !

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Dans un secteur dominé par des plateformes (Uber Eats, Deliveroo) faisant travailler des auto-entrepreneurs, d’autres acteurs décident d'embaucher massivement des coursiers à vélo en CDI. Protection sociale, équipements, revenu garanti... Les avantages sont nombreux.

Dans son cargo, Gustavo transporte des repas, des fleurs, des produits en vrac, parfois même des matelas. Il travaille pour la coopérative Olvo depuis janvier 2020, en CDI.
Dans son cargo, Gustavo transporte des repas, des fleurs, des produits en vrac, parfois même des matelas. Il travaille pour la coopérative Olvo depuis janvier 2020, en CDI. Crédits : Thomas Giraudeau - Radio France

Il fait très froid ce matin-là de février à Paris. Quelques millimètres de neige tiennent bon sur la route et sur les trottoirs le long du canal de l'Ourcq. La chaussée est glissante mais cela n'empêche pas Gustavo Daniel Gonzales de rouler. Bien équipé pour affronter les températures hivernales, ce jeune homme de 31 ans achève sa tournée de livraison. Il tient dans sa main un bouquet de fleurs. Sourire aux lèvres et gaieté dans la voix, il le délivre à la cliente, avant d'enfourcher son vélo-cargo. Direction l'entrepôt d'Olvo, la coopérative qui l'emploie en CDI depuis un an

C'est un voisin qui m'a parlé d'Olvo. Il y travaille. Pendant dix ans, j'ai été barman. J'avais besoin de stabilité, et la coopérative me l'a apporté. J'ai pu avoir un appartement, je cotise à la sécurité sociale. J'ai pu plus facilement obtenir une carte d'identité française. Et puis, même si je suis en contrat de 35 heures, je peux parallèlement poursuivre ma carrière de danseur hip-hop. C'est mon deuxième métier. Car Olvo adapte vraiment mes horaires en fonction. Les membres de la coopérative sont très à l'écoute. 

Créée en 2015, Olvo est une société coopérative. Cela signifie que les vingt-deux coursiers, salariés sociétaires, ont le même pouvoir de décision. Ils déterminent, ensemble, les orientations stratégiques, peuvent destituer les dirigeants. Tous sont en CDI. Olvo compte aussi dix autres salariés, non sociétaires, en contrat à durée indéterminée. Une dizaine d'auto-entrepreneurs travaillent aussi pour la coopérative, de façon plus ponctuelle, et sont rémunérés à l'heure, et non pas à la course, comme sur les célèbres applications Uber Eats ou Deliveroo. 

Des protections indispensables pour un métier risqué

La coopérative de livraison à vélo Olvo occupe un entrepôt au nord de Paris. Les aliments secs en vrac côtoient des matelas enroulés dans des cartons, des fleurs, et les vélos-cargos électriques.
La coopérative de livraison à vélo Olvo occupe un entrepôt au nord de Paris. Les aliments secs en vrac côtoient des matelas enroulés dans des cartons, des fleurs, et les vélos-cargos électriques. Crédits : Thomas Giraudeau - Radio France

Les locaux d'Olvo se situent au nord-est de Paris. C'est un grand entrepôt dans une zone commerciale vieillissante. A l'entrée, des plantes attendent d'être livrées. Un peu plus loin, des aliments secs, en vrac, rangés sur des étagères, côtoient des matelas enroulés dans de grands cartons. "On entrepose tous les produits de nos clients entreprises ici, afin de partir directement livrer chez le client particulier. Sauf pour les repas bien sûr", explique Leeroyd Lévi, le co-gérant et fondateur d'Olvo. 

J'ai fait partie des dix premiers coursiers Deliveroo en France. Au début, la plateforme nous écoutait. Nous avions un droit de regard. Et puis, quand la masse critique du nombre de coursiers a été atteinte, nous avons perdu ce privilège. Et on s'est mis à subir ce que la plateforme nous imposait. Le paiement à la tâche, le fait que l'on ne soit pas assuré. Beaucoup d'éléments nous posaient problème et c'est ce qui nous a poussé à créer Olvo. On adore le métier de la livraison, on souhaite le valoriser le plus possible et éviter qu'il tombe uniquement dans les mains des grandes plate-formes uberisées. On a donc décidé de salarier nos coursiers et d'offrir des conditions de travail dignes de ce nom. Le métier de livreur à vélo est risqué. On est à l'extérieur, exposé aux éléments, à la circulation. Un accident du travail est vite arrivé, et donc des arrêts maladie. Ici, chez Olvo, nous fournissons une mutuelle payée à 100% par la coopérative. On fournit les repas du midi. Ils sont confectionnés à tour de rôle, par chacun des salariés. On fournit aussi des équipements, un vélo. Quand on est auto-entrepreneur, on est livré à nous-mêmes. Il faut tout financer soi-même, son matériel. Si on veut prendre des vacances, ce sont des semaines sans revenu. C'est beaucoup plus compliqué d'avoir un appartement à Paris. Donc pour nous, le salariat est la seule façon d'exercer ce métier convenablement, de façon pérenne.

"Un mécanicien se charge de l'entretien du vélo", ajoute Jérémy Moutou, un des sociétaires d'Olvo, ex-coursier lui aussi chez Deliveroo. "Ici, _on fonctionne en bonne camaraderie_. Il y a une bienveillance naturelle de tous. Comme on est tous sociétaire et propriétaire de notre outil de travail, on en prend soin. Et puis, chacun fait à manger pour les collègues. On partage de bons moments autour d'une table, ce qui n'est pas forcément possible en ce moment, alors que les restaurants sont fermés, pour les coursiers à vélo auto-entrepreneurs." 

Pas d'algorithme, des cerveaux humains créent les tournées

Régulièrement, Jérémy est au dispatch, à la répartition des tournées de livraison. Chez Olvo, pas d'algorithme. Un logiciel centralise sur une carte de Paris et de la proche banlieue l'ensemble des points de collecte et de livraison pour la journée. A lui, et ses collègues dispatcheurs, de créer les tournées les plus logiques, pour chaque coursier. Et comme tout le monde chez Olvo, y compris les dirigeants, Jérémy enfourche un vélo et va faire des livraisons, au moins une fois par semaine. Il peut ainsi créer des tournées adaptées au terrain. 

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Jérémy Mouttou, dispatcheur et coursier chez Olvo : "En alternant les deux fonctions, je peux mieux adapter mes tournées selon le type de produits à livrer."

Malgré ses coûts salariaux et patronaux importants, la coopérative est rentable. Elle a généré un million d'euros de chiffre d'affaires en 2020, et tout juste assez d'excédents pour financer sa croissance. Si elle vise le grand public, Olvo livre aujourd'hui essentiellement à des clients plutôt haut de gamme. Pourtant, la commission prise sur chaque livraison n'est pas forcément plus élevée que celle des géants Uber Eats ou Deliveroo. 

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Leeroyd Levy, cogérant d'Olvo : "Nous prenons une dizaine d'euros sur les livraisons de repas, mais amorties sur des livraisons groupées, cela peut revenir moins cher que les grandes plateformes."

Attirer ceux qui ne veulent pas être autoentrepreneurs

A une échelle bien plus large, un des géants du secteur, Just Eat, va embaucher en CDI 4 500 livreurs en France d'ici la fin de l'année.

Il en a déjà 22 000 partout dans le monde. Les autres coursiers de la plateforme sont soit déjà salariés par un restaurant, soit indépendants. Les futurs coursiers en CDI toucheront une rémunération brute de 10,30 euros de l'heure, même quand ils attendent qu'une livraison leur soit attribuée. Selon la directrice générale de Just Eat France, Meleyne Rabot, un coursier en CDI à plein temps gagnera environ 1 600 euros nets. Mais Just Eat propose aussi des contrats à temps partiel de 10, 15, 20 ou 24 heures, pour ceux qui souhaiteraient cumuler avec un autre emploi ou avec leurs études.

Meleyne Rabot, la directrice générale de Just Eat France, assure que l'embauche de 4 500 coursiers en CDI n'entraînera pas de hausse des prix des livraisons.
Meleyne Rabot, la directrice générale de Just Eat France, assure que l'embauche de 4 500 coursiers en CDI n'entraînera pas de hausse des prix des livraisons. Crédits : Thomas Giraudeau - Radio France

Des livreurs souhaitent travailler à temps partiel afin d'avoir un complément de revenu. Ils sont danseurs, pompiers volontaires, professeurs de langues et n'avaient pas forcément pensé au métier de livreur ou n'allaient pas faire la démarche de créer une auto-entreprise pour aller livrer quelques heures par semaine seulement. Et puis, cela répond aussi aux besoins du marché. La livraison fonctionne par pics de demande, autour du déjeuner, du dîner. L'avantage du salariat pour les livreurs, c'est qu'ils ont un salaire fixe. On est moins dans cette course à récupérer et livrer un maximum de commandes pour pouvoir faire du chiffre. Car peu importe leur nombre, la rémunération est stable. Même si des bonus sont attribués en fonction de la productivité du salarié. Les coursiers ont aussi des plannings connus à l'avance, cumulent des droits à la formation, au chômage. Et puis, ils ont des perspectives d'évolution. Ils peuvent devenir driver captain, c'est à dire diriger des livreurs sur le terrain. Ou obtenir des postes au siège, au niveau des opérations de livraison.

Si Meleyne Rabot ne l'assume pas en ces termes, la politique de recrutement en CDI de Just Eat France vise aussi à chiper des parts de marché à ses principaux concurrents, Uber Eats ou Deliveroo. En attirant des clients attentifs aux conditions de travail des livreurs, mais aussi en attirant des coursiers soucieux de travailler de manière plus stable, alors qu'ils sont aujourd'hui, pour l'essentiel, autoentrepreneurs. C'est le cas de Martin. Ce jeune comédien de 23 ans a travaillé pour deux plateformes concurrentes, sous ce statut, avant d'être embauché en CDI chez Just Eat, en octobre dernier. 

Je suis davantage posé. Mes horaires sont fixes. Je travaille aussi en vélo électrique, comme je suis en contrat de 24 heures par semaine. J'ai moins de fatigue physique qu'avec un vélo mécanique. Et puis, je me sens davantage considéré par l'entreprise. Je suis devenu driver captain récemment. Je peux aussi prendre des congés payés. Alors certes, s'il fait mauvais temps, je suis obligé d'assurer mes heures sur le vélo. Mais je suis bien équipé. L'entreprise m'a fourni des vestes, un casque, un bonnet, des gants. 

Vers un recours intensif aux intérimaires ? 

Le président du CLAP, collectif des livreurs autonomes de Paris, Jérôme Pimot, se méfie de la campagne de recrutement de Just Eat. En Allemagne, ou encore en Espagne, là où l'entreprise salarie depuis plusieurs années un certain nombre de ses coursiers, elle a aussi recours à de nombreux intérimaires, pour absorber les pics d'activité. "Les intérimaires sont des salariés, mais ils ne sont pas en CDI", précise-t-il. "Donc on surveillera cela de près, car il ne faut pas que l'on tombe dans ce genre de schéma. Selon moi, les géants du secteur ont largement les moyens de salarier les coursiers. Mais ils ne le font pas, car cela ne correspond pas à leur idéologie. Leur modèle économique est fondé sur la pseudo-indépendance des livreurs, qui est en fait un salariat déguisé. Just Eat sait très bien qu'en France, le salariat déguisé fait peur. Alors, ils arrivent un peu comme des chevaliers blancs."

Pour Jérôme Pimot, le seul avenir viable se situe dans les coopératives, comme Olvo. Les députés européens préparent actuellement un rapport sur les travailleurs des plateformes de livraison et de VTC. Il pourrait aboutir à la création d'un statut à mi-chemin entre l'autoentrepreneuriat et le salariat.

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Jérôme Pimot, président du CLAP : "Une proposition de loi européenne, en cours d'écriture, nous inquiète beaucoup car elle viabilise le modèle des grandes plateformes."
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