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En 2019, les portes des médias restent encore trop fermées à la diversité de la société française d'après le CSA.

Diversité : les médias ferment encore la porte à une large part de la société

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En 2019, à l'heure des "gilets jaunes", la télévision française montre encore une image déformée de la société : trop blanche, trop aisée, trop citadine. Les vieux, les pauvres, les banlieusards, les ruraux, les ultramarins sont sous représentés d'après le CSA, qui salue toutefois quelques progrès.

En 2019, les portes des médias restent encore trop fermées à la diversité de la société française d'après le CSA.
En 2019, les portes des médias restent encore trop fermées à la diversité de la société française d'après le CSA. Crédits : Jacques Demarthon - AFP

Les Français sont divers mais les médias ne le sont pas et c'est un problème pour le CSA. Le Conseil supérieur de l'audiovisuel publiait jeudi 10 janvier son baromètre annuel de la diversité sur les écrans de télé et dans les médias. Résultat : les choses n'avancent pas assez vite d'après Mémona Hintermann-Afféjée, engagée sur ce dossier depuis qu'elle est arrivée au CSA il y a six ans. Pourtant, quelques progrès sont à noter et quelques initiatives changent peu à peu la donne.

La télévision ne montre pas le pays tel qu'il est

L'ancienne journaliste de France 3 Mémona Hintermann-Afféjée est chargée du dossier de la diversité au sein du CSA
L'ancienne journaliste de France 3 Mémona Hintermann-Afféjée est chargée du dossier de la diversité au sein du CSA Crédits : Bertrand Guay - AFP

"En France, quand on compare la population réelle décrite par l'Insee et la population telle qu'on la voit à la télévision, il y a une défaillance totale des chaînes de télé" : le commentaire est sévère, il est signé de Mémona Hintermann-Afféjée, ancienne journaliste de France 3 aujourd'hui investie dans la lutte pour la diversité au sein du CSA. Les chiffres donnés par l'Autorité de régulation de l'audiovisuel sont éloquents, malgré "une augmentation constante de la représentation des personnes perçues comme 'non-blanches', ces dernières ne représentaient en 2018 que 17% des personnes vues à la télévision"

Il y a bien des cas où des personnes perçues comme noires ou arabes apparaissent mais, dit le baromètre, elles sont surreprésentées dans des situations de marginalité, de précarité ou dans des rôles liés à la délinquance.

Extrait du baromètre de la diversité 2018 du CSA
Extrait du baromètre de la diversité 2018 du CSA

Plus préoccupante encore est la place donnée aux catégories aisées de la population : "les CSP représentent 27% des Français d'après l'Insee mais ils occupent 74% de la place à la télévision ! Où sont les inactifs ? Les gens qui galèrent, les femmes seules qui élèvent leur enfant, les retraités, les banlieusards, les ruraux, les habitants d'outre mer ?", demande Mémona Hintermann-Afféjée, elle-même enfant de La Réunion ayant réussi malgré tout à faire carrière dans les médias.

Extrait du baromètre de la diversité 2018 du CSA
Extrait du baromètre de la diversité 2018 du CSA

La question est centrale pour l'ancienne journaliste, qui ose même un lien avec la crise des "gilets jaunes" : "La représentation à la télévision, ça n'est pas juste pour faire joujou et ça n'est pas juste des images qui bougent ! Cela contribue à créer de la cohésion sociale, pour que chacun trouve une image, une représentation de lui-même, qui soit dans le respect, dans la considération. Il faut arrêter d'effacer et d'écraser les classes sociales en France pour sur représenter ceux qui ont du pouvoir".

Des initiatives pour changer les choses

Pour autant, la question de la diversité n'est pas récente : le CSA a créé ce baromètre en 2009 et n'a cessé de l'enrichir de nouveaux critères, la couleur de la peau et l'ethnie perçue n'étant qu'un critère parmi beaucoup d'autres. Le CSA indexe également le sexe, la classe socioprofessionnelle, l'âge, la situation de précarité et - nouveauté de 2019 - le lieu de résidence (Paris, province, centre ville ou banlieue, milieu rural, outre-mer...). Pour améliorer les choses, l'instance de l'audiovisuel ne dispose en revanche d'aucun instrument contraignant et doit compter sur la prise de conscience des patrons de médias

"Dans les discussions que j'ai avec les directeurs de chaîne, je constate enfin quelques progrès", note Mémona Hintermann-Afféjée, "certains ont compris qu'il faut désormais une politique d'ensemble. C'est un changement par rapport à l'époque de mon arrivée au CSA en 2013 où je faisais face à une grande indifférence". Parmi les initiatives, on compte notamment "La Chance aux concours", une association créée en 2007 par des journalistes choqués par l'endogamie qui régnait dans les rédactions des grands médias. 

Marc Epstein, président de l'association "La Chance" qui propose une prépa gratuite aux étudiants boursiers qui veulent tenter les concours des écoles de journalisme
Marc Epstein, président de l'association "La Chance" qui propose une prépa gratuite aux étudiants boursiers qui veulent tenter les concours des écoles de journalisme Crédits : Maxime Tellier - Radio France

Cet organisme, désormais rebaptisé "La Chance", accompagne chaque année 80 étudiants boursiers dans la préparation des concours d'écoles de journalisme : "Notre but est d'ouvrir la porte des médias à des publics qui en étaient exclus", explique Marc Epstein, le président de l'association. "La Chance" dispose de six antennes en France : à Paris, Rennes, Toulouse, Strasbourg, Grenoble et Marseille. "Nos étudiants sont préparés pendant 8 mois aux épreuves des concours des écoles reconnues par la profession, ils sont formés par un réseau de 350 journalistes bénévoles", détaille Marc Epstein. Et d'ajouter : "Les jeunes qui sont loin de ces villes, dans les milieux ruraux, peuvent aussi être suivis à distance, par Internet"

Et "La Chance" n'est pas la seule initiative qui existe : l'Ecole de journalisme de Lille (ESJ) et le Bondy Blog ont créé en 2009 la prépa égalité des chances. De grands médias s'y sont aussi essayé, comme Le Monde qui a lancé sa propre académie entre 2012 et 2016, même si aujourd'hui l'expérience a été arrêtée : Luc Bronner, directeur de la rédaction du Monde, le confirmait le 16 décembre dernier dans l'émission Soft Power sur France Culture. "Sur la question de la diversité, nous avons encore des progrès à faire", résumait Luc Bronner, tout en se félicitant d'une réussite : "en matière de parité, il y a aujourd'hui autant d'hommes que de femmes qui sont chefs au Monde". Dans d'autres médias, le sujet agite également les rédactions, comme à Libération avec cet article paru en juillet dernier : "la rédaction de Libé est-elle blanche ?"

De nouveaux profils dans les rédactions

Pamela Rougerie lors d'un reportage. Cette jeune journaliste a accédé au métier en intégrant une école après être passé par la prépa de la Chance aux concours, association prônant la diversité.
Pamela Rougerie lors d'un reportage. Cette jeune journaliste a accédé au métier en intégrant une école après être passé par la prépa de la Chance aux concours, association prônant la diversité. Crédits : Dmitry Kostyukov

Et les initiatives produisent leurs effets. Chaque année, environ la moitié des promotions de "La Chance" réussit à intégrer les écoles et la plupart deviennent journalistes. Pamela Rougerie, 23 ans, fait partie de ces anciens : la jeune femme travaille aujourd'hui pour le site web du Parisien après être passée par la presse régionale et le bureau français du New York Times. "Je rêvais du journalisme lorsque j'étais ado mais je me disais que ça n'était pas pour moi. C'est grâce à 'La Chance' que les choses sont devenues concrètes. J'ai intégré le CFJ (Centre de formation des journalistes à Paris) en 2015 et j'ai pu me faire une place dans le métier."

Pamela Rougerie, enfant d'agriculteur du Limousin et fille d'immigrée - sa mère est venue de Madagascar - a su faire une force de ses origines en proposant un article au New York Times sur le drame des suicides d'agriculteurs. 

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Pour autant, elle souhaite avant tout être perçue comme une journaliste et pas comme une représentante de la diversité : "Avant d'entrer dans le monde des médias, j'avais cette peur de prendre la place de quelqu'un, issu de milieux plus favorisés, qui aurait fait Sciences Po... Mais aujourd'hui, j'ai fait mes preuves, j'ai de bonnes relations avec mes collègues et avec mes supérieurs, les retours sur mon travail sont positifs."

Pour changer les visages des rédactions, il faudra sans doute encore du temps mais chaque année, les étudiants issus de "La Chance" représentent environ 10% des jeunes qui intègrent les écoles de journalisme reconnues par la profession.

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