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Le bâtiment a été racheté 33 millions d'euros.

En Île-de-France, un emplacement de rêve pour la Scientologie

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La Scientologie vient d’acquérir un nouveau bâtiment dans le quartier d’affaires de la Plaine Commune, à Saint-Denis. Élus locaux, associations et riverains s’inquiètent de cette vitrine imposante tout près du Stade de France, et des installations olympiques.

Le bâtiment a été racheté 33 millions d'euros.
Le bâtiment a été racheté 33 millions d'euros. Crédits : Maud Calvès - Radio France

C’est un octogone de taille. À Saint-Denis, l’ancien siège de l’entreprise Samsung devrait bientôt accueillir quatre saunas, une bibliothèque, un auditorium de plus de 700 places, des salles de cinéma et un espace fitness pour les adeptes de la Scientologie. L’organisation rachète cet immeuble de 7 330 m² en juin 2017 par le biais d’un fonds d’investissements américain. Le bâtiment de cinq étages se situe à deux pas du Stade de France, du village olympique et de la portion d’autoroute non concédée la plus empruntée de l’Hexagone. Une signalétique est envisagée sur la façade, une croix à huit branches devrait donc bientôt fièrement trôner, visible depuis l’A1. Cette nouvelle acquisition ne plaît pas à la mairie, démunie face à la juridiction française et à la puissance du mouvement.  

Seul levier d’action possible pour la municipalité : l’utilisation de son droit de préemption, au nom d’un projet d’intérêt public. Mais les avocats de l’organisation mettent très vite en garde : “le fait que l’Eglise de Scientologie serait l’utilisateur final de cet immeuble ne saurait avoir aucune incidence quant à l’exercice ou non de votre droit de préemption”.  

La mairie alerte alors la préfecture et le ministère de l’Intérieur, eux aussi impuissants face au droit français. La préfecture reconnaît que cet investissement suscite des inquiétudes légitimes "qui ne peuvent cependant pas en elles-mêmes fonder juridiquement une annulation de vente." Les instances gouvernementales encouragent donc la mairie à faire de la prévention. “Le problème n’est pas de perdre un jugement face à la Scientologie parce qu’on les a traités de secte alors que ce n’en est pas une. C’est de savoir que si vous cassez la décision, il va falloir les payer. Vous n’avez aucune chance de gagner, c’est 33 millions, il faut mobiliser des fonds publics importants et on était sûr de perdre.” se résigne David Proult, adjoint chargé de l’urbanisme à la mairie de Saint-Denis. 

La municipalité écrit alors aux associations de quartier pour les mettre en garde contre le prosélytisme opéré par la Scientologie. Depuis plusieurs années, l’association ouvertement scientologue “Le chemin du bonheur” opère dans le quartier en tout légalité. Cette nouvelle acquisition inquiète également Antoine Mokrane. Riverain du quartier, le jeune homme a monté un collectif et mis une pétition en ligne afin de demander à la mairie de réagir. 

La scientologie opère en toute légalité

En France, la Scientologie opère sous le statut d’association loi 1901. Dans d’autres pays, l’organisation est considérée comme une Eglise. Un statut qu’elle a gagné aux Etats-Unis, après une longue bataille contre le fisc dans les années 90, lui permettant d'être exonérée d'impôts. En échange, le mouvement doit répandre ses fonds sur plusieurs projets d’intérêts publics. En se construisant un empire immobilier, l’organisation freine donc sur l’accumulation de capital : un château en Afrique du Sud, plusieurs nouvelles églises à Perth, Johannesburg, Détroit, dans la Silicon Valley… La Scientologie ouvre des “organisations idéales”, des bâtiments accueillants tous les services nécessaires pour mener à bien son parcours au sein du mouvement. Pour le moment, il en existe une dizaine : le bâtiment de Saint-Denis pourrait donc venir s'ajouter à la liste. 

La législation française ne permet pas de qualifier le terme de secte.Ce serait contraire à l’article 1er de la constitution qui dit que la France est un pays laïc. Si l’on crée une qualification de secte, cela suppose que les pouvoirs publics sont en mesure de définir ce qui est une bonne d’une mauvaise religion”, explique Francis Messner, auteur du livre “Les sectes et le droit français”. Un rapport parlementaire de 1995 qualifie pourtant la Scientologie de “secte dangereuse”. Une loi de 2001 renforce la prévention et la répression des mouvements sectaires en ajoutant à la notion d’escroquerie, l’abus de faiblesse spirituel ou psychologique. En réaction au rachat du bâtiment, la rapporteur de cette loi, Catherine Picard, en appelle aux pouvoirs publics : “Il faudra être très attentif à la surveillance des activités. On soulève le problème des Jeux Olympiques, mais ce quartier est le quartier d’installations de plus grands sièges sociaux des entreprises.

En 2013, les deux principales organisations françaises de la Scientologie ont été condamnées pour escroquerie en bande organisée. Pour la première fois, la Scientologie est jugée en tant que personne morale. Mais après que le parquet de Paris ait demandé la dissolution du mouvement, une modification du Code civil ne permettant plus de dissoudre une personne morale condamnée pour escroquerie rend la demande caduque. Le mouvement fait appel devant la Cour européenne des droits de l’Homme. 

Quels projets pour le bâtiment ? 

Coquille vide justifiant de l’exonération d’impôt aux Etats-Unis ou future organisation idéale française ? Contactée, la Scientologie n’a pas souhaité donner d’informations. Pour Roger Gonnet, ancien président du centre de Dianétique de Neuvile-sur-Saône, près de Lyon, l’emplacement ne fait aucun doute : “Il suffit qu’un sportif champion l’année d’avant les JO se fasse battre de quelques secondes sur le 100 mètres, il y en a peut-être un ou une qui aura été jugé capable de l’aborder et de tenter de lui faire rejoindre le mouvement en profitant de cette faiblesse.La Scientologie pourrait donc rechercher son nouveau Tom Cruise français afin de recruter davantage sur le territoire. Pour la préfecture de Saint-Denis, ce rachat “semble correspondre davantage à une démonstration de puissance de l’organisation qu’au besoin du culte.

La Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires) estime à 2 000 le nombre d’adeptes du mouvement en France, tandis que la scientologie en revendique plus de 30 000. L’organe ministériel concède que la lutte contre la radicalisation religieuse a mobilisé ces derniers temps, au détriment des mouvements à dérives sectaires tels que la Scientologie, bien qu’il n’ait pas observé d’expansion particulière sur le territoire. La mission interministérielle voit dans ce rachat une stratégie de “reflux” plus que de “reconquête” du territoire, mais Daniel Cisco s’inquiète. Le président de l’antenne parisienne de l’Association de défense des familles et des individus victimes de sectes, s’attend à voir fleurir de plus en plus de mouvements de types sectaires, attirés par la foule générée lors des Jeux Olympiques.

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