LE DIRECT
Verger de pommes à Voutezac, Corrèze, mai 2021

Gel dans les vergers : et après ?

5 min
À retrouver dans l'émission

Il aura suffi de deux nuits pour que des centaines de milliers d'hectares de vignes et de vergers se retrouvent décimés. Un épisode qui a révélé la fragilité du secteur arboricole français, gourmand en main d'œuvre mais faible en revenu. Reportage dans des vergers limousins.

Verger de pommes à Voutezac, Corrèze, mai 2021
Verger de pommes à Voutezac, Corrèze, mai 2021 Crédits : AnneLaure Chouin - Radio France

Des accidents climatiques, l'arboriculture en a connu beaucoup.  Plus que d'autres filières agricoles, elle y est soumise et doit vivre avec. Mais alors que les agronomes estiment que l'épisode de gel d'avril 2020 restera dans les annales (des centaines de milliers d'hectares en ont souffert), ce genre de calamité vient pénaliser une filière déjà très fragilisée, qui doit composer avec le manque de vocations, un travail physique très dur, beaucoup de main d'œuvre à payer et des prix qui ne sont presque plus jamais au rendez vous. Des aides financières sont prévues, censées permettre aux arboriculteurs de faire le dos rond en attendant des jours meilleurs, mais elles ne sont pas encore là. Quant aux aides à l'investissement, prévues notamment dans le plan de relance agricole, elles supposent qu'il reste aux producteurs de fruits encore un peu d'argent à dépenser pour se prémunir contre le prochain accident. 

Florence Gachet et François Pommepuy, arboriculteurs à Voutezac, Corrèze, mai 2021
Florence Gachet et François Pommepuy, arboriculteurs à Voutezac, Corrèze, mai 2021 Crédits : Anne-Laure Chouin - Radio France

Dans les vergers du bien nommé François Pommepuy, seule 10 à 20% de la récolte de pêche devrait survivre à ce mois d'avril. Ses arbres sont en plein croissance et affichent un vert brillant sous le soleil corrézien revenu. Mais à l'intérieur, plus un fruit, et ceux qui restent sont presque tous nécrosés à l'intérieur. Pourtant François a bien essayé d'enfumer des bottes de foin en haut de certaines de ses parcelles, espérant que la fumée dégagée réchauffe l'ensemble. Mais cela n'a pas marché. "Sur cet arbre, montre t-il, j'aurais peut-être 20 nectarines. En temps normal, c'est 250."

Le gel arrive dans une période où l'on attendait les saisonniers pour faire l'éclaircissage (NB : enlever quelques pêches pour mieux laisser murir les autres). Et tout s'arrête. En plus, nous qui faisions de la vente directe, on va perdre le contact avec nos clients. Et ce sera difficile de le reprendre, car ceux qui nous achètent demandent de la régularité et c'est bien normal. 

Florence Gachet est une arboricultrice voisine et amie. Non issue du monde agricole, elle s'est lancé dans l'aventure de la pomme bio, et commence depuis quelques années à se diversifier : pommes raisins etc... Les années passées on été dures : gel de 2012, baisse des cours de 2009, grêle de 2010. Malgré cela Florence avance, et pour éviter de trop déprimer après le gel d'avril, elle a décidé de planter de nouveaux pommiers

On apprend à se serrer la ceinture, à embaucher le moins possible, à travailler tout le temps. Les voisins agriculteurs nous aident, pendant le gel ils m'ont aidé à couper du bois pour le faire brûler dans les vergers. J'ai pu limiter les dégâts. 

Pêche nécrosée par le gel, Corrèze, mai 2021
Pêche nécrosée par le gel, Corrèze, mai 2021 Crédits : Anne-Laure Chouin - Radio France

Quant aux aides prévues, il faut attendre qu'elles arrivent : celles qui sont débloquées pour cause de calamité ne seront pas avancées avant la fin de l'année. De plus elles sont basées sur la récolte effective, dont on ne sait pas encore estimer très précisément ce qu'elle sera. Le ministère de l'agriculture a également mis en place un fonds d'aide d'urgence de 1 milliard d'euros déblocables immédiatement, qui doit être distribué via les représentants du monde agricole aux agriculteurs qui en auront le plus besoin. Et puis il existe aussi, notamment dans le cadre du plan de relance agricole, des aides à l'investissement pour se protéger des futurs épisodes de gel. Mais ce n'est pas si simple, selon Florence :

Sachant qu'il faut compter actuellement 50 000 euros d'investissements pour un hectare de pommiers, s'il faut encore rajouter des sous pour la lutte antigel par aspersion ou bien pour des tours antigel qui ne sont pas forcément adaptées à mon type de parcelle, ces aides à l'investissement sont toujours bonnes à prendre mais encore faut-il qu'il nous reste de quoi dépenser. Or quand on est dans une merde noire, on ne peut pas. D'autant que les indemnisations se font sur une moyenne de chiffre d'affaire qui baisse d'année en année à cause des évènements climatiques. 

Et François Pommepuy de renchérir :

Depuis 2016, ça marche en dent de scie, on n'arrive pas à être réguliers. Le climat n'est plus avec nous.

Pomme ayant survécu au gel, Corrèze, mai 2021
Pomme ayant survécu au gel, Corrèze, mai 2021 Crédits : Anne-Laure Chouin - Radio France

Autre dégât collatéral, et pas des moindres, les saisonniers qui tirent habituellement leur revenu des cueillettes d'été : ils seront bien moins nombreux à venir travailler. Ces saisonniers déjà affectés par une année de Covid qui a fermé les restaurants et les stations de ski où ils travaillaient aussi, ne bénéficieront pas de beaucoup d'aides, ce qui désole les deux agriculteurs corréziens. 

Cet épisode de gel est d'autant plus difficile à vivre que la filière arboricole en France est souffrante : depuis des années elle perd des parts de marché et arrive de moins en moins à faire vivre ses arboriculteurs. Et ce malgré son indéniable intérêt environnemental, sans parler de la souveraineté alimentaire française en matière de fruits. Mais les vergers demandent énormément de main d'œuvre et d'investissements, alors que les prix de vente ne suivent plus. François et Florence écoulent bien une partie de leur production en vente directe, mais cela ne suffit pas à compenser des cours trop bas. Enfin, la filière a longtemps souffert de la toute puissance de l'aval, c'est-à-dire la grande distribution et ses centrales d'achats. Le sujet sera sans doute au menu du "sommet sur la souveraineté alimentaire" qui se tiendra le 18 mai en présence du président de la République mais en attendant le secteur enregistre un grand nombre de faillites : il a perdu 30% de ses exploitations en 10 ans. Et la déprise agricole augmente sur les vergers. 

Pour Florence, le principal problème reste encore celui du revenu.

Il faudrait que les prix soient corrects, et que lorsqu'une récolte est normale on puisse se constituer un matelas en cas d'accident. Les anciens me disent souvent qu'avant ils avaient autant de problèmes, mais qu'au moins quand une récolte était bonne elle se vendait bien. Cela permettait de voir venir. Aujourd'hui, on n'a plus ce matelas, on est toujours ric-rac. 

Pêchers touchés par le gel, Voutezac, Corrèze, mai 2021
Pêchers touchés par le gel, Voutezac, Corrèze, mai 2021 Crédits : Anne-Laure Chouin - Radio France

En attendant, il faut continuer à travailler dans les vergers, éclaircir et tailler notamment. Un travail qui ne portera pas tous les fruits espérés cette année. Mais un travail nécessaire pour préparer les années suivantes.  

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......