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A Brighton, capitale culturelle du sud de l'Angleterre, les artistes tentent de s'organiser pour créer des ponts  entre pro et anti Brexit

Grande-Bretagne : les artistes sont-ils vraiment tous contre le Brexit ?

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En 2016, la fédération des industries créatives révélait que le monde de la culture avait voté à 96% contre le Brexit. Aujourd'hui, malgré la forte mobilisation des grands noms de la culture, une récente étude de UK Music montre que 48% des artistes préfèrent ne pas se prononcer sur le sujet.

A Brighton, capitale culturelle du sud de l'Angleterre, les artistes tentent de s'organiser pour créer des ponts  entre pro et anti Brexit
A Brighton, capitale culturelle du sud de l'Angleterre, les artistes tentent de s'organiser pour créer des ponts entre pro et anti Brexit Crédits : Cécile de Kervasdoué - Radio France

Depuis que le Royaume-Uni a activé l'article 50 il y a deux ans, de grands noms de la culture britannique se sont mobilisés contre le Brexit. L'écrivain Jonathan Coe, le cinéaste Ken Loach, l'icône de la brit-pop Jarvis Cocker ont signé des tribunes, des pétitions, des appels au gouvernement pour organiser la transition vers la sortie de leur pays de l'Union européenne, ou même exiger un nouveau référendum. 

Dans le même temps, le Brexit se retrouvait dans de multiples chansons, redonnant un air contestataire à de jeunes pousses du rock anglais, comme Wolf Alice, Shame, the Idles ou Spector. 

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Le thème est si porteur que la chaîne de télévision Sky a financé à hauteur de 2 millions de livres sterling le projet Art 50 qui, durant deux ans, a permis à 50 projets artistiques autour du Brexit de voir le jour. Ils ont été présentés lors d'un grand festival, à Londres, à la fin du mois de février, et à la télévision, lors de la semaine du 29 mars, date originelle de sortie du Royaume-Uni. Mais il y a Londres, et le reste du pays...

La culture, poids lourd de l'économie 

Avec 100 milliards de livres sterling par an, le poids des industries créatives dans l'économie britannique ne cesse d’augmenter. Il croit deux fois plus vite que le reste de l'économie du pays et représente 1 emploi sur 11 en Grande-Bretagne. Depuis deux ans, ce secteur ne cesse d'interpeller le gouvernement britannique pour qu'il prépare la transition vers le Brexit. Leur crainte : un no deal qui précipiterait, disent-ils, la plupart des petites structure du secteur vers la faillite. 

Pour le secteur musical, un "no deal" serait une catastrophe ! Cela priverait les groupes de musique britanniques de la possibilité de tournées. La fin abrupte de liberté de circulation pour les ressortissants britanniques signifie la nécessité de visas, donc des délais supplémentaires, donc des annulations de dates et au final un manque à gagner important, surtout pour les petites structures qui n'ont pas les moyens d'avoir des sièges dans les capitales européennes.                  
Tom Kiehl, le directeur adjoint de UK Music

Tom Kielh, directeur adjoint de Uk Music
Tom Kielh, directeur adjoint de Uk Music Crédits : Cécile de Kervasdoué - Radio France

UK Music est l'organisation qui regroupe tout le secteur de la musique : 30 000 artistes mais aussi des producteurs, diffuseurs, tourneurs et les société d'auteurs. En tout, 140 000 emplois qui, chaque année, font venir près d'un million de touristes de la musique. 

Pourtant, l'organisation n'a jamais pris position pour un nouveau référendum. Plus pragmatique, elle voit dans la sortie de l'Union européenne l'occasion d'accords commerciaux privilégiés avec les Etats Unis. Pour l'Europe, elle demande au gouvernement britannique de négocier pour faciliter les tournées, les ventes et la promotion des artistes britanniques. Surtout, UK Music exige la mise en place dans le droit britannique de la fameuse directive européenne du droit d'auteur qui vise à faire participer les géants d'internet à la rétribution des œuvres digitales.

En automne dernier, l'organisation a donc mené une étude sur la perception du Brexit parmi ses adhérents. Seulement 2% ont répondu que le Brexit était plutôt positif, 50% en ont une perception négative et 48% ne se sont pas prononcés.

Michael Lightfoot, artiste Brexiter à droite avec Mike Dicks, artiste anti Brexit, ont décidé autour d'un verre au Wick Inn à Brighton d'une collaboration artistique dont le thème serait le Brexit.
Michael Lightfoot, artiste Brexiter à droite avec Mike Dicks, artiste anti Brexit, ont décidé autour d'un verre au Wick Inn à Brighton d'une collaboration artistique dont le thème serait le Brexit. Crédits : Cécile de Kervasdoué - Radio France

Pour une vision positive du Brexit

Cela n'a rien d'étonnant, la plupart des artistes n'osent pas dire ouvertement qu'il sont favorables au Brexit. Beaucoup d'entre eux viennent me voir pour me féliciter d'avoir créé la plateforme mais, pour des raison de carrière, ils n'osent pas s'y engager.              
Michael Lightfoot, fondateur de la plateforme Brexit for Artists

Dans une société ultra polarisée où Londres fait office de cheval de Troie anti Brexit, les artistes pro Brexit ont du mal à exister. Pour les trouver, il faut sortir de Londres, aller dans les capitales culturelles plus petites mais non moins dynamiques. Brighton, par exemple, est une ville connue pour son dynamisme culturel. L'ancienne ville des hippies est aujourd'hui un repère pour le trafic de drogue mais aussi pour les galeries d'art.

C'est dans cette ville que l'artiste Michael Lightfoot a eu l'idée de créer en février 2018 Artists For Brexit. L'objectif : donner à entendre, voir ou lire des représentations positives de la sortie de l'UE et répondre à la grande tristesse des électeurs.

Je suis persuadé qu'il ne peut pas y avoir de grands changements sociaux sans représentations artistique positives de ces changements. Or, ce qui me fascine c'est que notre gouvernement qui se dit pro Brexit est incapable d'en donner une vision. Alors les leavers (NDRL les électeurs qui ont voté pour sortir de l'UE en 2016), sont la proie des moqueries, ils sont sans cesse accusés d'être déraisonnables ou idiots. Mais la vérité, c'est que la plupart d'entre eux sont surtout pauvres.              
Michael Lightfoot, artiste peintre, fondateur de Artist For Brexit

Les artistes, conscience d'une société trop polarisée

Artists For Brexit n'a pas réussi son pari de promouvoir le Brexit, les atermoiements du parlement britannique sur la date de sortie en sont la cause et le reflet. Les artistes qui en sont membres ont donc décidé de changer de cap et de se faire le reflet de la société. 

Pour cette raison, Michael a tenu à me présenter un autre artiste de Brighton, Mike Dicks, profondément anti-Brexit et qui depuis 2016 tient une BD sur le sujet intitulée The Brexit. Son idée, la satire des politiques qui ont mené le pays à ce qu'il appelle une catastrophe politique économique mais surtout sociale.

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"J'aimerais bien pouvoir parler d'autre chose dans ma bd mais l'art est le reflet de la société" Mike Dicks, dessinateur de la bd the Brexit

Je crois que l'enjeu aujourd'hui, c'est qu'il faut recréer une narration commune pour la nation. On ne peut rien attendre de nos politiques actuels qui sont dans leurs calculs de carrière. Alors, c'est aux artistes, au monde de la culture de faire ces liens. Si je peux discuter avec Michael sans vociférer, sans refuser à jamais de la voir parce qu'il a voté pour le Brexit, tout le monde peut le faire et c'est ce que nous devons montrer. De part et d'autre, nous avons voté par amour de notre pays, il n'y a aucune raison que nous ne soyons pas capable d'un débat sain. Si nous ne voulons pas voir des gilets jaunes dans nos rues, tous les weekends, il y a urgence.              
Mike Dicks, artiste et éditeur d'une bande dessinée papier et digitale intitulée "The Brexit Comics"

Les deux artistes de Brighton se sont donc promis une collaboration prochaine afin de montrer, par l'art, leurs différences mais aussi leurs points communs. Le plus important étant sans doute le rejet d'un establishment politique archaïque et qui ne répond pas aux vœux des citoyens.

L'art pour dépasser le traumatisme du Brexit

Moi, j'ai voté contre le Brexit mais je ne suis pas un artiste militant qui vient faire la leçon. Nous allons quitter l'Union européenne. Je ne sais pas de quelle manière, mais nous "brexiterons". Nos vies vont en être changées mais, nous allons nous en sortir ! Notre pays est extraordinaire, notre musique, nos paysages, notre état de droit, nous devons nous appuyer sur tout ça et arrêter de déprimer.
Jonathan Maitland, dramaturge, auteur de la dernière tentation de Boris Johnson.

Jonathan Maitland, dramaturge.  "Je voudrais que les spectateurs sortent de ma pièce sur le Brexit en se disant, en fait, ça va aller!"
Jonathan Maitland, dramaturge. "Je voudrais que les spectateurs sortent de ma pièce sur le Brexit en se disant, en fait, ça va aller!" Crédits : Cécile de Kervasdoué - Radio France

Que serait la Grande-Bretagne dix ans après la sortie de l'UE ? C'est la question que pose Jonathan Maitland, ancien journaliste devenu dramaturge. Sa pièce, la dernière tentation de Boris Johnson sera jouée partir du mois de mai au Park Theater dans le nord de Londres. Il veut parvenir à faire réfléchir les 10% de citoyens qui vont au théâtre, sur le Brexit. leur permettre de dépasser la rengaine des chaînes d'information qui ne parlent que de cela pour les faire réfléchir.

Je crois que nous avons ce que nous méritons avec le Brexit. Ce qui se prépare, c'est l'éclatement du Royaume-Uni et une longue récession. La sortie de l'Union a toujours été une chose très anglaise et ce qui va se passer, c'est une forme de séparatisme anglais. Jonathan Maitland

Un point vue que montre également en images le photographe Martin Parr Dans la grande exposition que la National Portrait Gallery de Londres consacre à son travail, le photographe a eu l'idée d'une section spéciale sur le Brexit. 

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Sabina Jaskot-Gill, conservatrice de la "National Portrait Gallery", au sujet de l'exposition du photographe Martin Parr
Exposition Martin Parr à la "National Portrait Gallery" de Londres. Comment faire rire avec le Brexit...
Exposition Martin Parr à la "National Portrait Gallery" de Londres. Comment faire rire avec le Brexit... Crédits : Cécile de Kervasdoué - Radio France

Passionné depuis le début de sa carrière par l'identité britannique, il est allé photographier les industries qui vont disparaître une fois le pays sortie de l'UE, ou les régions qui ont massivement voté pour le Brexit et qui aujourd'hui brandissent un drapeau anglais avant le britannique. Martin Parr s'est aussi intéressé aux expatriés britanniques, nostalgique du Grand Empire britannique et dont l'identité nationale n'a plus rien à voir avec le pays d'aujourd'hui.

Car ce que montre Only Human, son exposition, c'est combien le Royaume-Uni a changé en vingt ans. il met en résonance la diversité de la population britannique d'aujourd'hui avec l’archaïsme de l'organisation politique et sociale du pays. Mais il fait avec bienveillance et surtout avec cette arme fatale : l'humour ; car le Brexit peut aussi faire rire...

Une des photos de Martin Parr exposées
Une des photos de Martin Parr exposées Crédits : Cécile de Kervasdoué - Radio France
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