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les étés meurtriers
Épisode 3 :

Il y a 22 ans, le Timor oriental votait pour son indépendance malgré la campagne de terreur orchestrée par l'Indonésie

4 min
À retrouver dans l'émission

Le 30 août 1999, les Timorais votaient massivement pour l'indépendance, déchaînant la vengeance de l'armée indonésienne et de ses milices sur place. Seul l'envoi d'une force de l'ONU a mis un terme aux exactions. Au bout de l'archipel indonésien, à un jet des côtes australiennes, un État est né.

Le 30 août 1999, les Timorais votent en masse pour l'indépendance
Le 30 août 1999, les Timorais votent en masse pour l'indépendance Crédits : Weda - AFP

C'est un pays entier qui se rend aux urnes, malgré les menaces, ce 30 août 1999 : 98,6% de participation. Et le résultat est sans appel. Un oui massif à l'indépendance : 78,5% des voix. C'est une humiliation pour l'Indonésie et son armée. En quelques jours de cette fin d'été 1999, le territoire du Timor oriental est incendié et pillé, quasiment réduit en cendres, sa population déplacée ou déportée à près de 75%. Au moins 1 400 civils massacrés. Le prix de la liberté après un quart de siècle d'une des occupations les plus brutales qui soit, lancée par le dictateur indonésien Suharto en 1975. Le bilan des victimes des bombardements lors de l'invasion puis de ces années d'occupation oscille entre 100 000 et 200 000 morts. L'été 99 marquait donc le début de la fin de l'oppression, le chemin vers la liberté mais à quel prix... J'étais alors correspondante de Radio France dans la région.

Vaste campagne de terreur

Je n’oublierai jamais cet été meurtrier au Timor oriental, précédé d’un printemps sanglant… Car pour comprendre le déchaînement de violences qui a quasiment anéanti l'ancienne province indonésienne, il faut en fait remonter au début de l'année. Le président indonésien Habibie, qui a succédé au dictateur déchu Suharto, accepte alors que les Timorais se prononcent sur leur avenir : autonomie au sein de la république indonésienne ou indépendance. L'Indonésie se dit sûre de conserver sa province. Mais pour ne prendre aucun risque, elle lance une vaste campagne d'intimidation dès le printemps. Elle poursuit par là même une stratégie à triple détente visant à conserver la domination de Jakarta sur Dili. Tout d'abord, empêcher le vote en déclenchant une guerre civile inter timoraise. En cas d'échec, dissuader les Timorais d'aller voter ou, à défaut, obtenir qu'ils rejettent l'indépendance par peur des conséquences. Un stratégie qui se fracasse sur la farouche volonté d'un peuple de recouvrer la liberté.

Merah Putih

Des milices aux couleurs "merah putih" rouge et blanc, celles du drapeau indonésien, sont mises sur pied, entraînées, armées par les Kopassus, les sinistres forces spéciales sous la férule du chef d'état major Wiranto. 

Le "commandant" de la milice Aitarak Eurico Guteres guide ses hommes lors d'une parade à Dili le 26 août 1999 pour clore la campagne
Le "commandant" de la milice Aitarak Eurico Guteres guide ses hommes lors d'une parade à Dili le 26 août 1999 pour clore la campagne Crédits : Weda - AFP

Je me souviens de ces cortèges qui défilaient dans des villages pétrifiés, de ces vagues de terreur, de ces corps les mains liées, décapités et jetés sur le bord des routes, de ces églises attaquées, du massacre de l'église de Liquiça en avril 1999, plusieurs dizaines d'hommes, femmes et enfants sauvagement assassinés alors qu'ils s'y étaient réfugiés, du massacre des survivants quelques jours plus tard, réfugiés à Dili la capitale dans la maison de Manuel Carrascalao, l'une des figures du mouvement indépendantiste. Je me souviens des yeux apeurés des Timorais, tremblant durant des mois de l'audace qui était la leur de rêver de liberté et d'imaginer voter pour l'indépendance. Je me souviens de l'odeur de la mort, trop familière, après chacun des rassemblements des milices pro indonésiennes. 

Un militant pro indonésien tire sur des pro indépendantistes en août 1999
Un militant pro indonésien tire sur des pro indépendantistes en août 1999 Crédits : Terence White - AFP

Et ce 30 août, dès l'aube de ces files immenses devant chaque bureau de vote. Malgré la terreur que font régner les Indonésiens, le peuple timorais sort en masse pour décider de son destin. Avant même le soir, l'île s'est comme vidée, chacun est parti se cacher dans les montagnes ou se terre dans sa maison. Car nul n'en doute, l'indépendance l'emportera et l'on redoute la colère des forces d'occupation et de leurs milices. 

A Dili, les Timorais sortent en masse pour voter sous un soleil brûlant
A Dili, les Timorais sortent en masse pour voter sous un soleil brûlant Crédits : Emmanuel Dunand - AFP

Les résultats sont sans appel : 78,5% de la population choisit l'indépendance, 98% des électeurs ont bravé la peur pour déposer leur bulletin. 

Partout comme ici à Liquiça, théâtre d'un massacre dans une église quelques mois plus tôt, les Timorais sortent en masse pour voter
Partout comme ici à Liquiça, théâtre d'un massacre dans une église quelques mois plus tôt, les Timorais sortent en masse pour voter Crédits : Weda - AFP

Une destruction planifiée

Jakarta lance alors la campagne de destruction totale soigneusement préparée. L'ONU ne peut qu'assister impuissante à la mise à sac du territoire, aux nouveaux massacres... Je me souviens de ces villages comme retournés par la main d'un géant maléfique, qui aurait secoué les maisons, les routes, les édifices, je me souviens de ces routes jonchées de meubles, du contenu des maisons déversés, de ce silence partout, de cette haine palpable, de ces corps encore... 

Une femme devant les décombres de sa maison le 28 septembre 1999 à Liquiça, à l'ouest de Dili
Une femme devant les décombres de sa maison le 28 septembre 1999 à Liquiça, à l'ouest de Dili Crédits : John Hargest/News Limited - AFP

L'armée indonésienne a préparé un nettoyage ethnique et se livre à des déportations massives, elle a aussi prévu de réduire en cendre toutes les infrastructures, des matières inflammables ont été placées à proximité des maisons et bâtiments officiels.  Les représentants de l'ONU qui ont supervisé les opérations de vote et de dépouillement se barricadent dans leur quartier général. Cibles eux aussi de la colère des perdants. Ils en ouvriront les grilles aux réfugiés qui se jettent contre les barbelés, espérant une protection. Mais ils devront se résoudre à les abandonner lorsque, devant l'ampleur des violences, l'ordre d'évacuation est donné depuis New York. 

Une force de paix des Nations unies

Je me souviens aussi de ces jours où chacun retient son souffle, où Xanana Gusmao, le charismatique leader timorais, retient la main de ses guérilleros qui brûlent de répliquer, afin de ne pas donner de prétexte à l'Indonésie d'intervenir officiellement pour mettre un terme à une "guerre civile". De ces discussions à l'ONU. Et puis finalement de l'envoi d'une force d'interposition sous commandement de l'Australie voisine. Près de trois semaines plus tard, le 20 septembre 1999. 

En septembre 1999, les pro indonésiens continuent à incendier tous les bâtiments officiels. Un soldat australien monte la garde dans le centre de Dili
En septembre 1999, les pro indonésiens continuent à incendier tous les bâtiments officiels. Un soldat australien monte la garde dans le centre de Dili Crédits : Emmanuel Dunand - AFP

Encore trois ans de transition, puis en ce mois de mai 2002, l'ONU peut saluer ce nouvel Etat. Le 191e à être admis en son sein.

"Un petit miracle démocratique"

Près de vingt ans plus tard, comment cette moitié d'île grande comme une fois et demie la Corse et ses quelque 1 million 300 000 habitants ont donc empoigné cette liberté si chèrement payée ? De l'avis de tous les observateurs, le Timor oriental est un "petit miracle démocratique", comme l'écrivait récemment le Monde. 

L'une des principales réussites sur le plan interne est le maintien de la paix,

explique Christine Cabasset, chercheuse à l'IRASEC (Institut de Recherches sur l'Asie du Sud-Est contemporaine) spécialiste de l'Indonésie et du Timor oriental.. Et c'est d'autant plus remarquable que, comme on le sait, un pays post-conflit a malheureusement beaucoup de risques de retomber dans le conflit. Plusieurs pays dans le monde ont fait la triste expérience et les dirigeants du Timor-Leste ont vraiment placé beaucoup de soin dès le départ, dès l'indépendance, dans cette restauration et dans ce maintien de la paix et de la sécurité". Un véritable défi, poursuit Christine Cabasset, et _une réussite d'autant plus remarquable encore que la vie politique est très animée au Timor-Oriental_. Les Est-Timorais sont très politisés. Il y a une pluralité de partis politiques. De vifs débats qui ressemblent assez à ceux dont on a l'habitude en Europe, mais qui sont très inhabituels à l'échelle du Sud-Est asiatique."

L'ancien chef de guerre Taur Matan Ruak, nouveau Premier ministre du Timor oriental
L'ancien chef de guerre Taur Matan Ruak, nouveau Premier ministre du Timor oriental Crédits : VALENTINO DARIELL DE SOUSA - AFP

Réconciliation avec l'Indonésie, ouverture à l'international

Ses dirigeants, dont le prix Nobel de la Paix José Ramos Horta, n'ont jamais oublié que la cause de l'indépendance a beaucoup dû à l'internationalisation de la cause timoraise, poursuit Christine Cabasset. Ils ont donc investi la relation avec les pays étrangers, le grand voisin australien en premier lieu, mais aussi la Chine, le Japon, l'Union européenne...

Dans le même temps, conscients de l'importance d'un environnement apaisé, les dirigeants est-timorais ont normalisé les relations avec l'ancien occupant et ennemi : l'Indonésie. remarquable, note la chercheuse, quand on voit l temps qu'il nous a fallu, à nous Français, pour retrouver des relations apaisées avec l'Allemagne. Ce rapprochement spectaculaire, voulu par Xanana Gusmao et José Ramos Horta, notamment, fut accompagné par le président indonésien Susilo Bambang Yudhoyono qui dirigeait l'archipel entre 2004 et 2014. 

Ressources pétrolières: un atout, une vulnérabilité

Sur la scène intérieure, note Christine Cabasset, le Timor oriental a su aussi créer un État providence, pour ses retraités notamment, profitant de la manne pétrolière. Car ce petit territoire est doté de ressources pétrolières. Une manne qui, explique la chercheuse, "lui a permis d'asseoir ses vingt premières années de développement. Il n'en reste pas moins que c'est aussi un point de vulnérabilité, car le budget de l'État repose à 80 - 90% sur les ressources pétrolières. 

Des pêcheurs est timorais près de la plage de Coconut en avril 2012
Des pêcheurs est timorais près de la plage de Coconut en avril 2012 Crédits : SONNY TUMBELAKA - AFP

D'où la nécessité de diversifier l'économie. L'agriculture (café), le tourisme sont des pistes qui restent à investir. C'est d'autant plus urgent que la principale manne pétrolière et donc financière du pays provient du gisement pétrolier de Bayu-Undan, dont on estime qu'il devrait être épuisé en 2022. Le pays bénéficie encore d'un champ gazier gigantesque, Greater Sunrise, situé sur la frontière entre l'Australie et le Timor oriental. Mais il n'est pas encore entré en exploitation. Les retombées financières ne sont donc pas pour tout de suite. 

Une vendeuse au marché de Dili en mars 2013
Une vendeuse au marché de Dili en mars 2013 Crédits : VALENTINO DARIELL DE SOUSA - AFP

Et les défis restent nombreux : plus du tiers de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, la part du budget consacré à l'éducation et à la santé reste trop faible, mais quel chemin parcouru en vingt ans !

Sans doute ce petit territoire a-t-il bénéficié de ressources naturelles, de dirigeants éclairés et de la bienveillance active de l'ONU, autant de bonnes fées penchées sur son berceau, d'une population d'une résilience exceptionnelle, mais en vingt ans, le Timor oriental a aussi fait la preuve que cette indépendance si longtemps rêvée et chèrement acquise était aussi pleinement méritée.   

Infographie publiée en mars 2017.
Infographie publiée en mars 2017. Crédits : Gal Roma, Laurence Chu - AFP

Bibliographie

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Timor-Leste contemporain : L'émergence d'une nationChristine Cabasset, Frédéric Durand et Benjamim de Araújo e Corte-RealLes Indes savantes / Institut de recherche sur l’Asie du Sud-Est contemporaine (Irasec), 2014

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L’Asie du Sud-Est 2021Christine Cabasset et Claire Thi-Liên TranLes Indes savantes et l'Institut de recherche sur l’Asie du Sud-Est contemporaine (IRASEC), 2021

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