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Grumes de chêne dans une scierie de l'Indre, juillet 2021

La fuite du chêne français en Chine

5 min
À retrouver dans l'émission

La filière bois française lance un cri d'alarme : les volumes de chêne français achetés par la Chine en ce moment pourraient bien mettre le secteur en péril. Ces exportations massives constituent autant de matière première que ne pourront pas travailler les scieries et les artisans français.

Grumes de chêne dans une scierie de l'Indre, juillet 2021
Grumes de chêne dans une scierie de l'Indre, juillet 2021 Crédits : Anne-Laure CHOUIN - Radio France

La France laisse t-elle partir ses chênes vers la Chine ?  Depuis quelques mois, avec la hausse de la demande en bois et l'envolée du cours des matières premières, on assiste à une ruée des acheteurs étrangers, particulièrement chinois, sur le chêne français. Notamment parce que la Russie, grand producteur de chêne, a décidé de stopper ses exportations. Mais également parce que la Chine souhaite préserver ses forêts.

C'est donc en partie la France qui répond à la demande internationale, au détriment de sa propre filière bois. Les scieries et les artisans craignent de ne bientôt plus pouvoir se fournir.

"Des conséquences graves et immédiates"

La pétition qui circule pour demander que les grumes (les arbres une fois qu'ils sont abattus et n'ont plus de branches) de chêne ne soient plus exportés massivement, a déjà recueilli plus de 13 000 signatures d'entreprises, y compris en Pologne et en Allemagne. Une pétition lancée par la FNB, la fédération nationale du bois, qui craint que d'ici quelques semaines, certaines de ses entreprises de transformation n'aient plus la possibilité de se fournir en chêne français. Un comble quand on sait que la forêt française est largement en capacité de fournir en chêne la filière nationale. Pourquoi la pénurie guette-elle alors ? Parce que le marché du bois en général, et du chêne en particulier, est au plus haut en ce moment : la demande explose, et les prix aussi. Une demande dont les volumes atteignent des sommets du côté de la Chine, en pleine relance économique, qui doit se fournir en matière première. Le 9 juillet dernier les chiffres des douanes chinoises sont tombés, confirmant que l'hémorragie du bois français continue : entre janvier et mai 2021, il est parti 187 167 m3 de chêne français en Chine directement de la forêt française sans aucune transformation. C’est  42% de plus par rapport à 2020. La Chine est le principal acheteur, mais pas le seul. Et le chêne le principal bois vendu, mais pas le seul. 

Samuel Deschaumes, dirigeant de CBM, fabricant parquets en chêne massif dans le Cher, juillet 2020
Samuel Deschaumes, dirigeant de CBM, fabricant parquets en chêne massif dans le Cher, juillet 2020 Crédits : Anne-Laure CHOUIN - Radio France

Les conséquences de cet insatiable appétit chinois, Samuel Deschaumes, patron de l'entreprise CBM, qui fabrique près de la forêt de Tronçais dans le Cher, des parquets en chêne massif issus de forêts locales, est en en train de les constater : "les conséquences sont graves et immédiates. Ce matin je recevais encore un mail d'un de mes plus gros fournisseurs, qui m'annonçait qu'ils ne pourrait sans doute pas me fournir. Demain, c'est toute une filière qui sera menacée."

C'est un véritable choix de société : est-ce qu'on veut être autonome en chêne demain, est-ce qu'on décide de garder cet or vert en France car environnementalement parlant on ne fait pas mieux? Ou est-ce qu'on veut laisser partir notre chêne en Chine ? On sera gagnant de quelques centimes de plus à court terme, mais perdant à plus long terme, c'est une certitude. 

De fait, laisser partir autant de bois français à l'export est une forme d'hérésie écologique : 230 000 m3 de forêt exportée, depuis 5 mois,  sans transformation, c’est selon la filière bois, 300 000 tonnes de CO2 déstocké du puit de carbone. Or le même bois transformé en France aurait permis le stockage définitif de 276 000 tonnes de CO2.  On rappelle au passage que la France vient d'être condamnée par le Conseil d’Etat pour inaction climatique. 

Manque de visibilité à l'export

Benoit Rachez, directeur adjoint de la coopérative forestière Unisylva, Cher juillet 2020
Benoit Rachez, directeur adjoint de la coopérative forestière Unisylva, Cher juillet 2020 Crédits : Anne-Laure Chouin - Radio France

Qui vend à la Chine ? Pour l'essentiel des propriétaires particuliers. La forêt française est détenue à 75% par une multitude de propriétaires privés, qui délèguent le plus souvent l'exploitation de leurs parcelles à des coopératives forestières. Ces dernières vendent les chênes sur pied soit par appel d'offre-un système d'enchères-soit par contractualisation. La première méthode est la plus utilisée : les lots de chêne partent ainsi au plus offrant, sans possibilité de savoir exactement qui est l'acheteur final qui se fait représenter par un trader ou un négociant. C'est pourquoi les coopératives forestières proposent d'élargir les contrats d'approvisionnement pour plus de transparence : cela revient à déterminer sur plusieurs années les volumes de bois à fournir, à quel prix, et surtout, à quel client final. 

Les scieries français sont importantes pour la propriété forestière française. Nos clients ont besoin d'avoir des débouchés locaux, pérennes, qui les sécurisent sur le futur de leur forêt et son entretien. C'est pour cette raison qu'il faudrait élargir ce mode de commercialisation par contrats d'approvisionnement : ainsi tout le monde est sécurisé dans le temps.

Mais pour l'heure, pas de préférence nationale pour les vendeurs privés de chêne français. Et pour cause, la France n'a pas interdit les exportations de ses grumes pour la période actuelle, comme l'a fait par exemple la Roumanie. L'hémorragie continue donc. 

Un marché déséquilibré

Bertrand Robert, à la tête de son entreprise d'abattage et de sciage, Indre, juillet 2020
Bertrand Robert, à la tête de son entreprise d'abattage et de sciage, Indre, juillet 2020 Crédits : Anne-Laure CHOUIN - Radio France

Sur le marché du bois "brut", scieurs français et traders ne jouent pas avec les mêmes armes. C'est ce que déplore notamment Bertrand Robert, qui dirige l'entreprise familiale dans le centre de la France, et se fournit en chêne un peu partout sur le territoire.  "Nous, scieurs, avons tout un tas de normes à respecter, environnementales et sanitaires notamment, ce sont des charges d'entreprises. Les traders, qui achètent sur catalogue et mettent dans des containers, n'ont pas ces charges et ne sont pas soumis à ces normes. C'est un marché qui est assez déloyal " se plaint-il. 

On ne sait pas quel volume de bois part au grand export. Les chiffres, ce sont les chinois qui nous les donnent. 

Bertrand Robert réclame, comme ses collègue de la filière, un moratoire sur les exportations de grumes de chêne. Et fait remarquer que les autres bois aussi sont menacés, résineux et feuillus de toutes espèces. D'autant qu'en plus de ce phénomène de fuite de matière première dont les qualités écologiques sont reconnues par tous, et même mises en avant au travers de la règlementation française (la règlementation environnementale RE 2020), la forêt française souffre d'un autre mal, celui du dépérissement, qui fera sans doute drastiquement baisser la production dans les années à venir. 

Le ministère de l'Agriculture, en charge du sujet, a réuni juin dernier les acteurs de la filière pour tenter de trouver une solution au problème. Il n'est pas question pour l'instant de moratoire sur les exportations, la France attend de trouver une solution au niveau européen. Mais les discussions continuent. 

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