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Gaza city. Juillet 2021

La résistance musicale de Gaza par le rock, le rap ou le hip hop

4 min
À retrouver dans l'émission

Presque deux mois après les 11 jours de guerre, Gaza tente de reprendre vie. Pour certains, résister face à l'occupation, exprimer ses sentiments, sa souffrance, ou juste passer à autre chose, se fait par la musique. Malgré toutes les difficultés à être musicien à Gaza.

Gaza city. Juillet 2021
Gaza city. Juillet 2021 Crédits : Alice Froussard - Radio France

Être un artiste, un musicien, n'est pas une chose aisée, mais dans la bande de Gaza (minuscule bande de terre côtière palestinienne) se lancer dans la musique l'est davantage. Blocus israélien depuis 2007, restrictions de mouvements, manque d'électricité, manque d'espace, manque d’argent, sans oublier les guerres successives, le stress, la peur, et les traumatismes qui vont avec. Devenir musicien est une tâche encore plus ardue quand la musique est "différente" de la culture dominante, qu'il faut changer les perceptions d'un public conservateur, jugeant une musique trop "occidentale", ou tout simplement d’un public qui ne connaît pas, n’a pas l’habitude de ce genre musical. C’est le cas pour le rock, ou encore le rap et le hip hop. Pourtant, pour les musiciens gazaouis, c'est une manière de résister. Par les notes, par les paroles, une manière de s'exprimer, s’émanciper, qu'ils ne sont pas prêts d'abandonner. 

Alice Froussard s’est rendue dans la bande de Gaza pour donner la parole à ses musiciens.

Dans l'unique magasin de musique de Gaza

ll y a des pianos, tous les modèles de guitare, des ukulélés, des ouds, des basses, une batterie et Raji al-Jaru, jeune Gazaoui de 27 ans, qui nous fait visiter. Nous sommes dans le seul et unique magasin de musique de Gaza. C’était à l'origine un magasin d’électronique, lancé en 1978, appartenant à sa famille et qui a commencé à vendre notamment des hauts parleurs - principalement pour les mosquées de Gaza - ou de petites enceintes pour des mariages.

Guitariste, Raji commence à vouloir y vendre des instruments, ayant eu lui-même tant de difficulté à trouver sa propre guitare à cause du blocus israélien.

"J’ai beaucoup travaillé dans un petit coin du magasin, je réussissais à vendre des guitares. Enfin, je vendais plutôt du rêve aux gens : la guitare, les conseils, je leur parlais de l'effet de la musique. J'ai réussi à les convaincre, confie-t-il. Et j'ai réussi dans ce petit espace, mon père m'a fait confiance. Désormais, le magasin est varié, on a des marques, on a des instruments de musique de toute sorte, on a du matériel sonore pour enregistrer, du matériel vidéo pour publier sur les réseaux sociaux. Et maintenant, je me sens aussi un peu "ingénieur son" rit-il.

Raji al-Jaru, jeune gazaoui de 27 ans, chanteur du groupe Opsrey V, dans son magasin de musique à Gaza City. Le 1er juillet 2021.
Raji al-Jaru, jeune gazaoui de 27 ans, chanteur du groupe Opsrey V, dans son magasin de musique à Gaza City. Le 1er juillet 2021. Crédits : Alice Froussard - Radio France

On trouve désormais dans ce magasin des guitares vendues entre 200 shekels et 4 000 shekels, importées des États-Unis. Une initiative qui, selon Raji, donne la chance aux personnes d’avoir un bon instrument sans payer trop cher, car le salaire moyen des employés à Gaza tourne autour de 1 000 à 2 000 shekels par mois. "On a changé Gaza, ou du moins, on essaie d'ouvrir la route de la musique" estime-t-il.

"Le rock, personne ne connaît ici. c’est la musique idéale pour Gaza, qui peut juste refléter à quel point les gens souffrent"

Raji al-Jaru explique :

On a aucun type d’instrument ici. N’importe qui ayant besoin d’un instrument de musique doit demander à quelque en Cisjordanie, trouver quelqu’un ensuite qui va voyager et qui va le prendre pour vous.

La guitare, il l'apprend lui-même, via des vidéos sur YouTube. Car depuis ses 12 ans, Raji écoute tout type de rock.

Quand je dis "culture rock", personne ne connaît ici, ils ne savent pas vraiment ce que c’est. Mais ça vient aussi en réaction aux guerres, à toutes les souffrances que les personnes ont pu avoir. C’est la meilleure musique, vraiment, c’est la musique idéale pour Gaza, qui peut juste refléter à quel point les gens souffrent.

Monter un groupe de rock "dans l’endroit où c’est probablement le moins possible au monde"

Alors Raji partage sa passion, ce qu’il a appris. Il décide de monter un groupe de rock, qui a vu le jour en 2017, avec deux de ses amis jusqu’à un premier concert, juste après la dernière guerre.

Je voulais avoir un groupe de rock depuis que j’étais un enfant. Je me suis accroché à ce rêve jusqu’à ce qu’on arrive près du but, jusqu’à ce qu’on fasse ce groupe. On est parti de rien, on a vraiment commencé du tout début, de rien du tout, on a construit l’idée, et on l’a rendu possible, dans les conditions les plus difficiles, et dans l’endroit où c’est probablement le moins possible au monde.

Malgré les obstacles, les restrictions, malgré le blocus, malgré les guerres, malgré le manque de public, non initié à ce type de musique, Osprey V, le nom de leur groupe, a pu se développer. Ce sont des chansons en anglais qui racontent leurs souffrances, leur vie de tous les jours, mais aussi leurs espoirs, leurs rêves, explique Momen, le bassiste. Leur musique, ils le précisent, n’est pas pour les Gazaouis, qui connaissent et vivent leur souffrance, mais pour une audience internationale, d'où leurs textes en anglais.

On cherche aussi à être une source d’inspiration pour d’autres artistes ici, même ailleurs dans le monde. Partager des histoires pour montrer que, malgré des conditions difficiles, l’amour prévaudra, que malgré la haine, la paix prévaudra.
Momen

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"On voulait résister, mais on avait peur de la mort. Alors la seule solution, ça a été de le faire par la musique rap"

À Gaza, le rock n’est pas le seul genre musical qui nécessite l’éducation d’un public non habitué. Ayman Mghames est un rappeur, l’un des plus connus, le pionnier, celui qui en 2001 a fondé le mouvement hip-hop à Gaza.

C’était un vrai vrai défi. On nous traitait d’imitateurs des Américains, on nous disait qu’on essayait de changer les traditions palestiniennes… les gens parlaient beaucoup quand on a commencé. Mais on a cru en l’idée : à l’époque, c’était la seconde Intifada, on voulait faire quelque chose, on voulait parler de nos vies, de la Palestine, de notre cause et toutes ces choses… entre guillemets, on voulait résister. Résister à l’occupation, résister au régime israélien et son attitude envers les Gazaouis, le faire pour tous ces martyrs. On voulait résister, mais on avait peur de la mort. Alors la seule solution, ça a été de le faire par la musique rap.

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Ayman réussi à organiser des concerts dans l’enclave côtière, il chante lors de festivals internationaux, en France, en Tunisie, au Danemark. Belfort a été sa première expérience de concert en dehors de Gaza sous blocus israélien. Un voyage qu’il n’oubliera jamais, raconte-t-il ému : 

Voir tout ces gens que tu ne connais pas danser en rythme sur ta musique, celle que tu as écrit, lever les drapeaux de ton pays, chanter alors que ce n’est pas leur langue, car on chante en arabe… et à la fin du concert les entendre chanter en choeur "free, free Palestine"… tout ça, c’était magique.  

Pour Ayman Mghames,"Un peu comme le Bronx, où le rap est né, Gaza est un endroit idéal pour le hip hop.. Il y a tant de sujets, tant d'expériences qu'on peut écrire, faire rimer, raconter en musique" 

Ce dont il rêve désormais ?

On doit faire une révolution, une révolution de la musique et créer une industrie de la musique à Gaza. Et cette industrie serait connue dans le monde entier, et deviendrait le pont entre les artistes et la communauté internationale.

Car ici à Gaza, 99% des artistes ne vivent pas de leurs créations, à cause du blocus israélien qui les empêche de participer aisément à des festivals, d'importer leurs instruments, avoir de l’électricité pour répéter. Alors Ayman a créé Delia Arts, en 2019, une structure pour aider les artistes, leur fournir ce dont ils ont besoin.

On a désormais notre propre studio, on a une salle pour des ateliers, une salle de répétition équipée avec des instruments occidentaux. Ce centre, cet endroit, cette organisation, ça veut dire énormément de choses pour moi. À terme, on aimerait ne pas être seulement à Gaza City, mais s’étendre aussi dans le sud, à Rafah, Khan Younès, ou dans le nord de la bande de Gaza. Être présent partout en fait.

"C’est un peu comme ma maison", conclut-il. Et de préciser : "Ce qui rend Gaza unique, c’est que tout ces artistes, malgré les restrictions, n’abandonnent jamais". 

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