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Le ferry Stena Horizon, venu d'Irlande, est vidé de ses remorques non accompagnées par les dockers du port de Cherbourg. Le trajet, de 18 heures, est assuré trois fois par semaine.

Le port de Cherbourg profite du Brexit

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Depuis la sortie officielle du Royaume-Uni de l’UE, la route classique pour rejoindre l'Irlande, par le tunnel sous la Manche puis la traversée de l'Angleterre, est moins rentable. Des transporteurs se tournent vers le port de Cherbourg, où des liaisons directes sont assurées vers l'île du trèfle.

Le ferry Stena Horizon, venu d'Irlande, est vidé de ses remorques non accompagnées par les dockers du port de Cherbourg. Le trajet, de 18 heures, est assuré trois fois par semaine.
Le ferry Stena Horizon, venu d'Irlande, est vidé de ses remorques non accompagnées par les dockers du port de Cherbourg. Le trajet, de 18 heures, est assuré trois fois par semaine. Crédits : Thomas Giraudeau - Radio France

Depuis le 1er janvier, le port de Cherbourg-en-Cotentin connaît un regain d'activité sans précédent. Le nombre de remorques déchargées et chargées sur les ferrys, en direction de l'Irlande, a triplé : de 3 000 en janvier 2020 à 9 000 sur la même période en 2021. La raison est à trouver 500 kilomètres au nord-est de Cherbourg, à Calais. Charlie, un chauffeur irlandais, ne passe plus du tout par le tunnel sous la Manche. 

C'est devenu infernal d'emprunter le Landbridge, c'est-à-dire d'arriver à Calais, emprunter le tunnel sous la Manche, puis traverser l'Angleterre d'est en ouest, pour prendre un bateau à Liverpool ou Holyhead, au pays de Galles, direction Dublin. C'était le trajet le plus court, entre 11 et 12 heures, contre 18 heures, ici, avec une liaison maritime entre Cherbourg et Rosslare, au sud-est de l'Irlande, ou jusqu'à Dublin. Mais avec les complexités administratives, mon dieu, on peut maintenant rester bloqué jusqu'à deux jours à la douane britannique pour entrer en Irlande. C'est trop risqué pour les marchandises, coûteux pour mon employeur. Alors, on préfère passer par Cherbourg, et rester dans le marché commun, avec cette liaison directe France-Irlande. 

Avec son camion, Charlie ne passe plus que par Cherbourg. Le Landbridge, la traversée de la Grande-Bretagne pour atteindre l'Irlande, prend trop de temps depuis le Brexit.
Avec son camion, Charlie ne passe plus que par Cherbourg. Le Landbridge, la traversée de la Grande-Bretagne pour atteindre l'Irlande, prend trop de temps depuis le Brexit. Crédits : Thomas Giraudeau - Radio France

Le Brexit entraîne une perte de temps, des frais et de lourdes charges administratives pour les exportateurs et importateurs. Alors, la solution du bateau depuis Cherbourg est de plus en plus attrayante. Pour faire face à ce pic d'activité brutal, l'exploitant du port de la Manche a embauché six personnes, formées au métier de docker, et en recherche encore quatre ou cinq. Du jamais vu pour Michel Gehanne, le responsable d'exploitation. "Nous avons jusqu'à trois départs par jour vers l'Irlande. Et de nouveaux clients, comme vous pouvez le constater depuis mon bureau donnant sur le parking", décrit-il. "Des remorques siglées FedEx, Amazon passent par ici, pour fournir les clients irlandais." Depuis le 1er janvier, des frais d'import s'appliquent pour les produits venant du Royaume-Uni. Les Irlandais se tournent donc vers les sites Internet européens d'Amazon, entre autres. 

Pas de retour sur le Landbridge

Les transporteurs locaux se frottent évidemment les mains. La société Alliance Europe, cogérée par Jean-Charles Ricart, fête son vingtième anniversaire en fanfare. Son activité de transport frigorifique a doublé depuis le début de l'année, au départ de Cherbourg. Il a investi dans des camions frigorifiques, des remorques, et embauché dix chauffeurs. 

Des industriels ont anticipé et choisi de passer par Cherbourg depuis le deuxième semestre 2020. Ils nous ont contacté, en quête de solutions. Et celle que nous proposons convient parfaitement à la période actuelle et à la caractéristique du trajet entre Cherbourg et Rosslare, ou entre Cherbourg et Dublin. Nous avons un modèle non-accompagné. Un chauffeur français transporte la remorque jusqu'à Cherbourg. Puis celle-ci est embarquée, seule, sur le bateau. Arrivé dans le port irlandais, un chauffeur irlandais la prend en charge et la transporte jusqu'à sa destination. Cela évite de payer un chauffeur à "ne rien faire" le temps de la traversée, et en ce moment, aucun n'a besoin d'un test PCR négatif, car chacun reste dans son pays respectif et personne ne franchit la frontière. 

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Jean-Charles Ricart, cogérant de la société de transport Alliance Europe : "Des clients ont totalement abandonné la traversée de la Grande-Bretagne pour rejoindre l'Irlande."

Selon lui, même si les lenteurs et complexités douanières se résorbent progressivement d'ici quelques semaines ou mois avec le Royaume-Uni, ses clients ne reprendront pas le Landbridge pour atteindre l'Irlande. "Ils ont entrepris des changements majeurs, investi beaucoup d'argent, d'énergie, de temps, pour transformer leur mode de fonctionnement", détaille-t-il. 

Ils ne feront pas machine arrière, d'autant que tous les opérateurs ont su proposer des flux réguliers et garantis au départ de Cherbourg.

A l'image de la compagnie Brittany Ferries. En très grande difficulté, en raison du Covid-19, de l'arrêt du transport de passagers, et du Brexit, le premier armateur français a lancé, avec deux mois d'avance, une liaison entre Cherbourg et le port de Rosslare. Jean-Marc Roué, le président du conseil de surveillance de Brittany Ferries, a vu son téléphone surchargé d'appels de transporteurs, inquiets de ne pas trouver de ferrys vers l'Irlande. "Avec cette liaison depuis Cherbourg, et d'autres depuis Saint-Malo et Roscoff, nous servons tout l'ouest de la France, l'Espagne, l'Italie", explique-t-il. "Cela ne suffira pas à rattraper notre année 2020 catastrophique, car notre modèle économique est essentiellement basée sur le transport de passagers. Et l'Irlande n'est qu'un pays de cinq millions d'habitants et de consommateurs. Mais l'activité fret à Cherbourg va clairement croître, au moins jusqu'en 2022."

Les postes de police aux frontières sont de nouveau actifs, pour contrôler les papiers d'identité des touristes et chauffeurs en partance ou à l'arrivée du Royaume-Uni.
Les postes de police aux frontières sont de nouveau actifs, pour contrôler les papiers d'identité des touristes et chauffeurs en partance ou à l'arrivée du Royaume-Uni. Crédits : Thomas Giraudeau - Radio France

Six millions d'euros de travaux

Pour pouvoir gérer cette hausse brutale du trafic, mais aussi bien distinguer les camions partant en Irlande, sans barrières douanières, et ceux allant au Royaume-Uni, soumis aux contrôles, Ports de Normandie, propriétaire du port de Cherbourg, a dépensé six millions d'euros. "Les guérites des douaniers, disparues à l'instauration du marché intérieur, en 1993, ont été réinstallées, un bâtiment construit pour les contrôles phytosanitaires, des postes-frontières. Et puis, il a fallu démultiplier les voies de circulation", détaille Bertrand Marsset, vice-président de Ports de Normandie : 

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Bertrand Marsset, vice-président de Ports de Normandie : "Nous avons dû agrandir la taille des parkings, et démultiplier les voies de circulation."

A la mairie de Cherbourg-en-Cotentin, l'édile, Benoît Arrivé, du PS, se réjouit des emplois déjà créés sur le port, et se projette dans l'après-Covid, pariant sur les retombées économiques du boom de trafic portuaire sur les commerces du centre-ville. Il s'est saisi du Brexit pour lancer des projets communs avec des villes irlandaises : échanges universitaires, culturels, et économiques. Benoît Arrivé parie notamment sur l'usine de production d'éoliennes en mer de General Electric. Installée sur le port, elle produit des pales de 107 mètres de long, les plus grandes au monde. 

Un grand programme de ferroutage est également en cours. Brittany Ferries devrait lancer, en avril 2021, une ligne reliant Cherbourg à la frontière espagnole, à Bayonne, permettant le transport par rail de remorques de poids lourds. 

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