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les étés meurtriers
Épisode 8 :

Italie, août 2019. L’ascension stoppée de Matteo Salvini réconcilie la France et l'Italie

8 min
À retrouver dans l'émission

Dans la torpeur de l'été, Matteo Salvini, ministre de l’Intérieur tout puissant, figure de l'extrême droite européenne, se pense invincible. On dit son ascension irrésistible, il va pourtant chuter à cause d’un pari perdu.

Matteo Salvini, 12 août 2019. La crise politique qu'il déclenche l'écarte durablement du pouvoir. Mais la Lega reste le premier parti d'Italie.
Matteo Salvini, 12 août 2019. La crise politique qu'il déclenche l'écarte durablement du pouvoir. Mais la Lega reste le premier parti d'Italie. Crédits : Filippo MONTEFORTE / AFP - AFP

En cette chaude soirée du 8 août 2019, Matteo Salvini en est certain : la victoire est à portée de main. Depuis son entrée au gouvernement en juin 2018, le ministre de l’Intérieur est en campagne permanente, dans la rue, dans les medias, sur les réseaux sociaux. Ce soir-là, sa tournée des plages fait étape à Pescara, station balnéaire de la côte adriatique, dans les Abruzzes. Son meeting a débuté comme d'habitude au son de Vincero, célébrissime air de l’opéra Turandot de Puccini. Chemise blanche au col largement ouvert et manches retroussées, il Capitano comme l'appellent ses partisans répète une nouvelle fois son mantra : les Italiens d'abord et les migrants dehors. 

Son parti, la Lega, vient d'obtenir 34% des voix aux élections européennes de mai 2019, décrochant 28 sièges d’eurodéputés. Un score époustouflant, bien supérieur à celui du Mouvement Cinq Etoiles (M5S), l’allié de la Lega au sein du gouvernement, pourtant grand gagnant des élections législatives un an auparavant. Entre ces deux partenaires devenus très vite concurrents, le rapport de force s’est inversé. L’attelage tourne vinaigre. Matteo Salvini se sent entravé. Il veut forcer le destin.

À peine descendu de la tribune, il accorde une interview à quelques journalistes :

Je demande aux Italiens, s'ils en ont envie, de me donner les pleins pouvoirs pour faire ce que nous avons promis jusqu'au bout, sans ralentir et sans boulet au pied. Nous sommes dans une démocratie, ceux qui choisissent Salvini savent ce qu'ils choisissent.

Salvini échoue à provoquer des élections

Rompre l'alliance pour provoquer des élections qu'il est sûr de gagner : le pari de Matteo Salvini va se fracasser sur la volonté de trois hommes. Sergio Mattarella, tout d'abord. Le président de la République, garant des institutions, est de par la Constitution le seul habilité à dissoudre le Parlement et à convoquer de nouvelles élections. Il refuse de déclencher cette crise politique, facteur d’instabilité majeur alors que l’Italie est en plein marasme économique et budgétaire et que Bruxelles s’inquiète de ses déficits.

Giuseppe Conte, ensuite. Le président du Conseil est vu comme l’homme de paille des Cinq Etoiles et de la Ligue, choisi par Matteo Salvini et son homologue des Cinq Etoiles Luigi di Maio pour qu’il ne leur fasse aucune ombre. Mais celui que certains désignent sous le sobriquet de « monsieur personne » se révèle. Le 20 août, devant un Sénat électrique, ce juriste donne une leçon de Droit à son toujours ministre de l'Intérieur, assis à ses côtés, et fustige son "'irresponsabilité".

Le ministre de l'Intérieur poursuit des intérêts purement personnels et politiciens. Il n'a cessé de chercher un prétexte pour provoquer la crise et retourner aux urnes.

Giuseppe Conte et Matteo Savini, au Sénat italien le 20 août 2019
Giuseppe Conte et Matteo Savini, au Sénat italien le 20 août 2019 Crédits : ANDREAS SOLARO / AFP - AFP

Matteo Salvini est blême. La claque est cinglante. Elle est assénée en direct devant la représentation nationale, et sur les écrans de télévision du pays tout entier.

Un autre Matteo entre en scène

Mais le coup de grâce va être asséné par l'autre Matteo de la vie politique italienne : Matteo Renzi, ex-étoile du Parti démocrate (PD), ex-président du Conseil débarqué avec fracas en 2016, mais toujours sénateur. Il n'a rien perdu de sa verve et de son goût pour les saillies médiatiques, comme ce 14 février 2019 où, présentant son dernier livre, il dit sa "honte de voir Matteo Salvini raconter une l'histoire qui a rendu l'Italie plus raciste". 

Fin connaisseur des combinazioni à l'italienne, Matteo Renzi imagine une alliance entre les Cinq Etoiles et le Parti démocrate, conspué pourtant par les antisystème du M5S qui ont construit leur ascension sur la détestation de cette formation politique. Contre toute attente, cet attelage improbable prend forme, sous la houlette du désormais incontournable et très plastique Giuseppe Conte, qui s’accommode aussi bien du national-populisme de la Lega que du social-libéralisme pro-européen du Parti démocrate. 

Logique protestataire ou droite "responsable", le dilemme de Salvini

En attendant, Matteo Salvini se retrouve exclu sinon de la scène politique, du moins du gouvernement. "Pour lui l’été 2019 a été incontestablement meurtrier confirme Marc Lazar, professeur en histoire et sociologie politique à Sciences Po Paris et président de la School of government de la Luiss à Rome. 

Matteo Salvini s’est d'une certaine façon suicidé. Mais attention, nous sommes en Italie, le pays des miracles, et le chef de la Lega peut ressusciter : avec 20 à 22% des intentions de vote, son parti est le premier d’Italie, même s'il est talonné voire dépassé par Fratelli d’Italia, la formation post-fasciste de Giorgia Meloni, seul parti resté dans l’opposition qui double la Lega sur sa droite. Salvini a incontestablement perdu de sa notoriété, de la dynamique ascendante qui semblait irrésistible entre 2018 et 2019. Mais il est toujours dans le paysage politique. Il doit néanmoins trancher plusieurs dilemmes : continuer à essayer de s’implanter dans le sud où il rencontre des difficultés, ou se replier sur le nord. Rester dans une logique protestataire et populiste, ou incarner une droite parfois populiste, mais surtout populaire et plus responsable.

En février dernier, Matteo Salvini choisit de soutenir le gouvernement d'union nationale de Mario Draghi. Le gouvernement Conte 2 a en effet chuté, à la faveur d’une énième révolution de palais orchestrée par Matteo Renzi – toujours lui – qui s’inquiète de la popularité croissante de Giuseppe Conte. 

Lune de miel franco-italienne 

Le président de la République Sergio Mattarella appelle alors à la rescousse l’ex-président de la Banque centrale européenne Mario Draghi pour sauver l'Italie de la crise sanitaire et économique, et mettre en œuvre le plan de relance européen : 191,5 milliards d'euros, dont 68,9 milliards de dons et 122,6 milliards de prêts. Deux ans après les insultes et les rappels d'ambassadeurs, l'Italie est de retour dans le concert des nations européennes, main dans la main avec la France.

"Mario Draghi et Emmanuel Macron sont d'accord sur quasiment toutes les orientations aux niveau européen, constate Marc Lazar. Les deux hommes sont personnellement très proches et la conjoncture favorise ce rapprochement. Les électeurs allemands vont en effet désigner le nouveau chancelier dans quelques semaines et cette incertitude renforce le tandem franco-italien.

C'est une sorte de lune de miel, mais une lune de miel qui ne durera pas longtemps. Parce que pour la France, la seule véritable relation qui compte, c'est le mariage franco-allemand. L'Italie est une belle maîtresse… mais ce n'est qu'une maîtresse, pour son plus grand désespoir.

Reste qu’un traité d'amitié d’envergure, sur le modèle franco-allemand, va être scellé à l'automne entre la France et l'Italie. Ce futur Traité du Quirinal a été initié en janvier 2018, suspendu pendant l'ascension de Salvini… et remis en selle par sa chute à l'été 2019.  

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