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 A ce sujet, le ministère de la Culture dit multiplier les échanges en coulisses avec les responsables du secteur de la musique électronique. Il rappelle aussi les aides, un fonds de solidarité de 10 millions d’euros par exemple.

L'électro en mal de discothèque

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L'électro est leur passion et leur métier, ils en sont privés. Les DJ n'ont plus d'endroit pour mixer devant leur public. Et cela devrait durer : Emmanuel Macron a exclu vendredi une ouverture rapide des discothèques. "Ce serait de la folie" dit le chef de l'Etat. Les DJ crient à l'injustice.

 A ce sujet, le ministère de la Culture dit multiplier les échanges en coulisses avec les responsables du secteur de la musique électronique. Il rappelle aussi les aides, un fonds de solidarité de 10 millions d’euros par exemple.
A ce sujet, le ministère de la Culture dit multiplier les échanges en coulisses avec les responsables du secteur de la musique électronique. Il rappelle aussi les aides, un fonds de solidarité de 10 millions d’euros par exemple. Crédits : Tetra Images - Getty

Depuis le 17 mars dernier, les DJ ne peuvent plus exercer leur métier. Neuf longs mois. Alors que les théâtres et les cinéma rouvrent dans moins de dix jours, que les restaurants et les bars pourraient accueillir de nouveau du public le 20 janvier, les clubs et les discothèques vont rester fermées. Les DJ de musique électronique crient au mépris.

"Quelque chose de magique que je ne vis d'aucune autre manière"

Cela fait trois ans que Roni mixe. Quand elle en parle, elle sourit : "J'ai une influence très anglaise, j'adore l'Angleterre, j'adore tout ce qui est techno, jungle, drum and bass, bass, garage, donc voilà, je joue un peu de toutes ces musiques là mélangées"

Mais le sourire s'évanouit vite quand qu'on évoque son mal de club depuis le 16 mars dernier : 

Je me sens frustrée de ne pas pouvoir exercer mon métier parce que ça me fait vivre des émotions que je suis incapable d'exprimer avec des mots. C'est quelque chose de magique que je ne vis d'aucune autre manière. Je ne sais pas quoi vous dire... je suis, on est tous dans une impasse, ça fait neuf mois que tout le monde tourne le sujet dans tous les sens...

Quant à l'appel d'Emmanuel Macron, le chef de l'État, de "se réinventer"

C'est comme si j'allais voir quelqu'un qui a fait cinq années, six années d'études, qui a investi tout son argent, son énergie là dedans et que je lui disais "mon gars va falloir réinventer tout ce que t'as appris, le mettre de côté et faire autre chose" c'est inconcevable !

"Un vrai métier d'artiste"

Certes, Roni mixe toujours, elle fait notamment partie des résidents de la web Radio Rinse France, mais c’est en club, en discothèque que son métier d’artiste, elle insiste sur le mot, prend tout son sens : 

Le vrai savoir faire du DJ qui va être capable de transporter une foule pendant 4, 6, 8, 10, 12 heures, de créer une symbiose qui va rassembler 100, 300, 1 000, 5 000, 10 000 personnes autour des mêmes émotions, de voir une personne sourire se dire "Waou, je suis en train de procurer une émotion tellement forte et intense que la personne n'est même pas capable de dire un mot en face, elle est juste en train de vivre à l'intérieur de son corps", c'est un métier d'artiste, en fait !  

Mais un métier déconsidéré se désespèrent les DJ qui s’effondrent quand ils entendent Roselyne Bachelot répéter, comme elle le fait aux États Généraux des festivals début octobre à Avignon, que les discothèques et le monde de la nuit ne dépendent pas de son ministère de la Culture. Et qui applaudissent quand quelques semaines plus tard Laurent Garnier, star internationale des platines, publie une lettre à l’adresse de la ministre. Il y fustige "le manque flagrant de considération" et “l’ignorance” du ministère envers le secteur de la nuit. ”Que vous le vouliez ou non”, écrit-il, “les clubs et les lieux de cette culture nocturne étaient (quand ils étaient ouverts) des endroits bouillonnant de création, d’imagination et de partage”. Le même jour, même colère de Vincent Carry, directeur d'Arty Farty, association qui gère notamment le festival les Nuits sonores à Lyon annulé cet été, dans une tribune publiée dans Libération intitulée "La nuit est un espace de culture, de création et d'effervescence démocratique". 

Sans oublier l’argent que cela génère : les musiques électroniques pèsent plus 400 millions d’euros par an, estime la SACEM dans sa grande étude de 2016. Plus de 70% proviennent du chiffre d'affaire des clubs et des discothèques.

"La vraie musique d'un côté, les "zozos" de l'autre"

Rien de surprenant là-dedans. "Un vieux débat français" pour le DJ Teki Latex, habitué, avant le confinement, aux mix réguliers en Allemagne, en Pologne ou en Angleterre et qui aujourd'hui recentre son travail sur la radio (notamment pour la prestigieuse BBC Radio 1) :

Moi, j'ai un point de vue là-dessus, c'est que la France est un pays de lettres et que, en France, quand on parle de musique, on parle avant tout de paroles et d'écriture. Il y a une tradition littéraire trop importante en France pour que l'on puisse envisager que la musique soit quelque chose qui n'ait pas de parole et qui se consomme en club. En France, un artiste, un musicien, c'est Georges Brassens, ce n'est pas un producteur de techno ! C'est ancestral, cela a toujours été la vraie musique d'un côté, et les zozos qui dansent sur les DJ de l'autre ! 

Alors qu'il peut y avoir de la poésie dans un DJ set, il peut y avoir de l'art dans une sélection de morceaux et dans le fait de les mettre dans tel ordre plutôt que dans tel autre. Et puis cette musique, on l'a fait découvrir à des gens qu'ils ne l'auraient jamais connue sans nous et on la joue d'une manière qui va provoquer une euphorie sur le dance floor. Ça, ça n'a pas de prix !

Ça ne peut pas être remplacé par un juke box ni par une playlist Spotify. Le gouvernement n'a pas l'air de le comprendre.

Alors, back to 1998, année de la première Techno Parade ? "Sûrement pas" nous assure-t-on au ministère de la Culture, qui explique multiplier les échanges en coulisses avec les responsables du secteur de la musique électronique. Il rappelle aussi les aides, comme un fonds de solidarité de 10 millions d’euros dont les critères ont été assouplis pour le rendre plus accessible aux artistes électro. Il souhaite aider à la mise en place d'une étude sur les musiques électroniques en 2021 pour faire le point sur les réalités du secteur.

En attendant, les boites, lieu de mixité, de diversité, refuges pour beaucoup "qu’importe le milieu social ou l’orientation sexuelle" se souvient Teki Latex, restent portes closes : "Pour certaines personnes, l'église c'est le club et il n'y a plus ça depuis le mois de mars, c'est chiant, c'est grave !"

Les fêtes sauvages, elles, continuent de s’organiser dans des appartements, des villas, des bois ou des tunnels ferroviaires désaffectés. Et les DJ ne sauvent plus personne : "La chanson 'Last Night a DJ saved my life' pour moi, c'est du sérieux, quoi ! Ce n'est pas la blague et pour plein de gens que je fréquente, c'est pas de la blague !"

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