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Des salariés de la fonderie automobile MBF, lors d'une assemblée générale, le jeudi 8 juillet 2021, à 99 jours de mobilisation

MBF liquidé : "C'est la double peine pour Saint-Claude, qui a déjà perdu des habitants, un hôpital et une maternité"

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Les 280 salariés de la fonderie automobile MBF de Saint-Claude (Jura) vont recevoir leur lettre de licenciement mais ils n'ont pas dit leur dernier mot. Ils espèrent monter une SCOP et déposent une plainte contre leur ancien employeur, pour ne pas disparaître en silence dans un bassin déjà sinistré.

Des salariés de la fonderie automobile MBF, lors d'une assemblée générale, le jeudi 8 juillet 2021, à 99 jours de mobilisation
Des salariés de la fonderie automobile MBF, lors d'une assemblée générale, le jeudi 8 juillet 2021, à 99 jours de mobilisation Crédits : Catherine DUTHU - Radio France

La fonderie automobile MBF, qui emploie 280 personnes à Saint-Claude, dans le Jura, est à l'arrêt depuis le 31 mars dernier. Après la confirmation par la cour d'appel de Dijon, le 7 juillet dernier, de la liquidation de leur entreprise qui fabrique des carters d'huile et d'autres pièces pour boîtes de vitesse, les salariés vont recevoir leur lettre de licenciement. Mais ils ne comptent pas baisser les bras pour autant : les ex-"MBF" espèrent pouvoir monter une SCOP, permettant de reprendre la fonderie sans patron, mais sur le modèle d'une coopérative. 

Par ailleurs, ils déposent une plainte collective ce lundi 12 juillet contre leur ancien employeur, Colla, auprès de la gendarmerie de Saint-Claude. Une enquête a également été ouverte par le parquet de Lons-le-Saunier pour "abus de biens sociaux", en raison notamment "de mouvements de fonds suspects".

Les entrées du site principal de MBF Aluminium, à Saint-Claude, sont toujours bloqués
Les entrées du site principal de MBF Aluminium, à Saint-Claude, sont toujours bloqués Crédits : Catherine DUTHU - Radio France

En attendant les résultats de ces procédures, les entrées du site principal de MBF sont toujours bloqués par de grands lingots d'aluminium. Koray Sukran, délégué Sud, technicien Hygiène, Sécurité, Environnement, explique pourquoi les salariés en grève depuis trois mois et demi ont décidé de sortir la matière première de l'usine.

Il se peut qu'on nous coupe le gaz et l'électricité. L'aluminium liquide risque alors de geler dans les fours et de détruire les machines. Nous aimons notre outil de travail donc on en prend soin. Mais si l'on ne peut plus s'en servir, personne ne le pourra non plus ! C'est pour cela que des bonbonnes de gaz ont été installées", confie Koray Sukran, syndicaliste Sud

Des salariés ont installé des bouteilles de gaz dans l'usine, pour éviter la saisie de matériel, comme la presse qui fabriquait une pièce pour des voitures hybrides de Renault
Des salariés ont installé des bouteilles de gaz dans l'usine, pour éviter la saisie de matériel, comme la presse qui fabriquait une pièce pour des voitures hybrides de Renault Crédits : Catherine DUTHU - Radio France

Comme pour des vigiles qui surveillent l'usine, des employés MBF se relaient en faisant leurs 3 x 8 habituels pour occuper le site. Ils partagent leurs cigarettes et leur désarroi, depuis le placement en liquidation judiciaire, car la fonderie automobile n'a "aucune trésorerie" pour payer les salaires et fait face à un passif de 10 millions d'euros. Le 22 juin dernier, le tribunal n'a pas retenu l'unique offre de reprise, portée par l'entrepreneur français Michaël Azoulay. Selon un observateur du dossier, ce projet qui prévoyait la reprise d'un peu plus de 200 salariés a été jugé insuffisant en termes de garanties financières et il a été fragilisé par l'absence d'engagements de commandes des principaux clients de l'entreprise, Renault et PSA (Stellantis).

Sur les 280 employés de MBF, certain.e. se relaient pour maintenir le site occupé
Sur les 280 employés de MBF, certain.e. se relaient pour maintenir le site occupé Crédits : Catherine DUTHU - Radio France

Fondeur de père en fils, du thermique à l'hybride

Parce que MBF est le premier employeur privé de Saint-Claude, des familles entières ont travaillé dans la fonderie automobile depuis plus de soixante-dix ans. "Mon papa a fait toute sa carrière ici, moi, ça fait 22 ans que j'y travaille", raconte Koray Sukran. "C'est aussi beaucoup de sous-traitants qui vont être obligés de licencier parce que MBF n'existera plus", s'inquiète le syndicaliste en présentant son site. Il confie avoir un gros "gros coup de bourdon" quand il voit du matériel flambant neuf abandonné ; comme des presses fabriquant la pièce DB-35 pour des voitures hybrides de Renault. Preuve, pour le représentant du personnel, que MBF avait su prendre le virage de la transition énergétique.

L'Etat a donné des milliards à Renault et PSA, il faut aussi qu'il aide MBF et qu'il réindustrialise la France, au lieu de laisser filer la production automobile à l'étranger.

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Visite du site principal de MBF avec Koray Sukran, technicien Hygiène, Sécurité, Environnement et délégué syndical SUD

Les commerçants craignent un nouveau coup dur pour le centre-ville

Avec la liquidation de MBF, Caroline Leguyadère, fleuriste, plaint "avant tout les familles qui se retrouvent au chômage". Mais elle se demande aussi "si, à ce rythme-là, il restera beaucoup de boutiques à Saint-Claude". En ajoutant la crise sanitaire et les confinements successifs, son "chiffre d'affaires fait le yo-yo" et elle a dû mettre son employée au chômage. La fleuriste ne peut que déplorer les changements qui se sont opérés dans le centre-ville.

Je suis arrivée il y a trente-quatre ans à Saint-Claude. Tous les commerces étaient ouverts mais aujourd'hui, il y en a plein qui ferment", regrette celle qui dirige Florentine Fleurs.

Vue de la rue du Pré, principale rue commerçante de Saint-Claude, au pied des montagnes du Jura (également capitale de la pipe, d'où la forme originale des poubelles publiques)
Vue de la rue du Pré, principale rue commerçante de Saint-Claude, au pied des montagnes du Jura (également capitale de la pipe, d'où la forme originale des poubelles publiques) Crédits : Catherine DUTHU - Radio France

Dans la rue du Pré, la principale artère commerçante de Saint-Claude, les habitants comme les touristes trouvent en ce mois de juillet beaucoup de rideaux baissés, des boutiques fermées en pleine journée et des pancartes "à vendre ou à louer". Georges Roat, à la tête de l'Union des commerçants indépendants de Saint-Claude, en souffre dans sa bijouterie.

Faute de potentiel dans la ville, des marques de montre refusent de nous distribuer leurs produits", se désole Georges Roat, bijoutier-horloger, dans sa ville proche de la frontière suisse.

La bijouterie Roat, à Saint-Claude
La bijouterie Roat, à Saint-Claude Crédits : Catherine DUTHU - Radio France

Le tourisme d'hiver ou d'été ne suffit pas à compenser la morosité économique qui touche Saint-Claude depuis plusieurs années, estime encore le président de l'Union des commerçants indépendants.

Impossible, pour le maire, d'arrêter l'hémorragie démographique

Comme une spirale infernale pour le maire Divers droite (DVD) de Saint-Claude, Jean-Louis Millet a déjà vu l'hôpital et la maternité fermer ces dernières années. La liquidation de MBF ne fera, selon lui, qu'aggraver une hémorragie démographique qu'il n'arrive pas à arrêter depuis trois mandats. L'édile divers droite nous dessine un cercle vicieux : MNF, initialement entreprise familiale, est passé d'un millier d'employés à 280. La fonderie a été éprouvée par les repreneurs successifs et par la crise automobile de 2008. Saint-Claude, qui accueillait également des salariés de Smoby, fabricant de jouets, a également été affectée par la perte de 600 emplois dans ce groupe.

La ville tournait autour de 12 000 habitants jusqu'en 2005, contre 9 300 aujourd'hui. Ce sont des taxes foncières en moins, des consommateurs en moins et une double peine car nous perdons des dotations importantes de l'Etat depuis que nous sommes passés sous la barre des 10 000 habitants", explique le maire DVD de Saint-Claude.

La ville a perdu un million d'euros de dotation globale de fonctionnement sous la présidence de François Hollande, se souvient Jean-Louis Millet, ainsi qu'1,3 million d'euros de dotation de solidarité urbaine. Dans le même temps, le maire ne se voit pas renoncer à l'entretien du gymnase, de la piscine. Il indique alors consentir à des économies de fonctionnement au niveau municipal, réduisant ainsi le personnel de 300 à 250 agents. "Est-ce qu'il faut aller jusqu'à faire des économies sur les services à la population ?" s'interroge l'élu qui en est à son troisième mandat.

Le troisième mandat à la tête de Saint-Claude est le plus éprouvant pour J.L. Millet : après un quintuple pontage coronarien en mai 2021, il a répondu à des interviews sur MBF depuis son lit d'hôpital
Le troisième mandat à la tête de Saint-Claude est le plus éprouvant pour J.L. Millet : après un quintuple pontage coronarien en mai 2021, il a répondu à des interviews sur MBF depuis son lit d'hôpital Crédits : Catherine DUTHU - Radio France

On a un sentiment d'injustice avec la fermeture de l'hôpital et de la maternité. C'est la même politique idiote et inhumaine que pour MBF, qui ne tient pas compte des populations pour aller au moins cher". Le maire de Saint-Claude ne décolère pas.

Jean-Louis Millet, qui dit aller au bout de ses forces pour sa ville, suivant le dossier MBF y compris depuis son lit d'hôpital, après avoir subi un quintuple pontage coronarien en mai dernier, estime que la même logique de profit est à l'œuvre sur le plan économique et sanitaire à Saint-Claude, notamment. "D'un côté, avec l'automobile, il y a des intérêts privés qui cherchent le moins cher dans la sous-traitance de certaines pièces. De l'autre, avec la fermeture de l'hôpital et de la maternité, l'Etat veut faire des économies sans tenir compte du fait que nous sommes une ville-centre d'une région de montagne, il nous faut des délais de transport importants. Cela explique que depuis le début de l'année à Saint-Claude, 10 femmes ont accouché au bord de la route", détaille le maire DVD. 

Plusieurs banderoles, dans Saint-Claude, réclament la réouverture de la maternité de la ville
Plusieurs banderoles, dans Saint-Claude, réclament la réouverture de la maternité de la ville Crédits : Catherine DUTHU - Radio France

L'Etat promet de nous accompagner. La première chose que l'on m'a dite, quand on m'a annoncé que la liquidation de MBF se profilait, c'est qu'on allait mettre en place une cellule psychologique. Mais j'en ai rien à f*** d'une cellule psy ! Ce qu'on veut, c'est du boulot pour les salariés, ils n'auront pas besoin d'une cellule psychologique", s'agace Jean-Louis Millet.

Ce proche de Philippe de Villiers, qui fait sienne la devise du général vendéen Charette - "Combattu souvent, battu parfois, abattu jamais" - , promet de livrer bataille sur les plans économique et sanitaire. Il continue de fustiger des décisions prises de manière unilatérale, à Paris ou Bruxelles et note, par ailleurs, un ras-le-bol de ses administrés face aux politiques. L'abstention aux élections régionales et départementales, en juin dernier, pourrait annoncer une désertion des urnes à la présidentielle de 2022, selon lui. Ou bien une colère qui pourrait s'exprimer en dehors des urnes.

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Entretien, en longueur, avec Jean-Louis Millet, maire DVD de Saint-Claude, proche de Philippe de Villiers
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