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"J’ai des amis à Tambov qui n’ont rien changé à leurs habitudes, ils s’en fichent." Julia, une enseignante en langues étrangères dans la ville de Tambov

Tambov, une ville russe qui tente de survivre en temps de Covid

4 min
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La Russie a dépassé les 40 000 morts du nouveau coronavirus. Si la pandémie semble se stabiliser à Moscou, beaucoup de régions souffrent davantage de cette deuxième vague. C’est le cas de Tambov et de ses 300 000 habitants, à 500 kilomètres au Sud de la capitale.

"J’ai des amis à Tambov qui n’ont rien changé à leurs habitudes, ils s’en fichent." Julia, une enseignante en langues étrangères dans la ville de Tambov
"J’ai des amis à Tambov qui n’ont rien changé à leurs habitudes, ils s’en fichent." Julia, une enseignante en langues étrangères dans la ville de Tambov Crédits : Claude Bruillot - Radio France

La semaine dernière Rosstat, l’institut fédéral des études statistiques, a reconnu 117 000 décès supplémentaires par rapport à 2019. Tambov, ville de 300 000 habitants, à 500 kilomètres au sud de Moscou, tente de survivre à cette deuxième vague qui l'a touchée durement. Ses services s'organisent, à l'image de son hôpital dans lequel s'est rendu notre reporter, Claude Bruillot. 

Une forte amende pour qui divulgue des informations dites "inexactes" sur la pandémie

Sous le regard effrayé d’une dizaine de patients en attente d’un examen des poumons, quatre aides-soignantes en parka bleue, dans le vent glacial, portent à bout de bras dans une bâche un cadavre recouvert d’un sac en plastique noir. La scène est quotidienne dans l’un des quatre hôpitaux de Tambov. Sergei et ses deux employés ne portent pas de masque, alors qu’ils chargent à proximité une cinquantaine de bombonnes d’oxygène vides, utilisées ce dernier week-end :

On est pas médecins, mais aujourd'hui c'est lundi et ils ont collecté les corps pour 3 jours... et pour 3 jours ce n'est pas beaucoup. Il y en a beaucoup plus certains jours.

"Les gens meurent... beaucoup. Je ne sais pas exactement, mais je peux dire beaucoup"

La Russie a dépassé la barre des deux millions de malades du Covid-19 mais les autorités se refusent toujours à un confinement généralisé. Et les chiffres de la mortalité seraient sous-estimés.
La Russie a dépassé la barre des deux millions de malades du Covid-19 mais les autorités se refusent toujours à un confinement généralisé. Et les chiffres de la mortalité seraient sous-estimés. Crédits : Claude Bruillot - Radio France

Le va-et-vient des ambulances se poursuit sur la plateforme des premiers secours. Une vielle femme, un masque à oxygène sur le visage, peine à grimper dans une ambulance. Une des aides-soignantes à ses côtés, perd patience : "Pour l'instant, asseyez-vous ! Allez, allez, on doit rentrer. Asseyez-vous ici grand-mère. Il faut partir, c'est loin." L’aide-soignante nous précise que la vieille femme est encore très malade. Mais elle refuse d’en dire davantage, et nous demande de nous adresser directement aux médecins de l’hôpital. Mais personne ne vient malgré nos demandes.

Au téléphone l’un d’entre eux nous laisse entendre que dans quelques jours nous serons partis, alors que lui va rester sur place. Beaucoup de praticiens craignent le nouvel article du code pénal russe qui punit de 3 000 à 7 000 euros d’amende, voire de 3 ans d’emprisonnement, celui ou celle qui divulgue des informations dites "inexactes" sur la pandémie. Un chauffeur d’ambulance, en attente d’un transfert de malades, veut bien répondre à nos questions, à condition de rester anonyme :  "Les gens meurent... beaucoup. Je ne sais pas exactement, mais je peux dire beaucoup. Aujourd'hui, c'est beaucoup. Cette fois, on fait plus vite que d'habitude. 30, 40 maintenant, mais avant c'était même 60, 70. J'ai beaucoup travaillé comme chauffeur, je dois bientôt partir à la retraite, mais là je ne peux pas laisser mon métier. Je dois faire encore un an et demi. Sinon, où vais-je aller ? Travailler comme nettoyeur ? Ou rester à la maison ? Tout le monde garde espoir, mais personne ne peut rien faire", dit ce chauffeur. 

Désinfection de l'entrée de l'un des hôpitaux de Tambov.
Désinfection de l'entrée de l'un des hôpitaux de Tambov. Crédits : Claude Bruillot - Radio France

"Tout le monde a un malade dans son entourage, famille, voisins ou collègues de travail"

Les pouvoirs locaux minimisent la situation. A l’autre bout de l’agglomération de Tambov, Julia, une enseignante en langues étrangères, parait un peu plus optimiste, et accepte de répondre à nos questions par téléphone. Elle donne tous ses cours par visio-conférence, et dit qu’elle va rarement au centre-ville avec ses deux enfants, pour éviter de prendre des risques : "Ça me fait parfois un peu peur quand je vois des gens dans les transports en commun qui ne portent pas de masque. J’ai des amis à Tambov qui n’ont rien changé à leurs habitudes, ils s’en fichent… Moi par exemple, j’ai une étudiante qui est infirmière. Elle a dû arrêter les cours de langues parce que son hôpital était débordé. Mais globalement, j’ai l’impression que le gouvernement fait ce qu’il peut pour nous protéger". Une conclusion que ne partage surtout pas Diana Roudakova. A seulement 28 ans, en tant que responsable du collectif d’opposition qui représente Alexei Navalny dans la région de Tambov, elle dénonce au contraire le manque de moyens des hôpitaux locaux, en personnel, en matériel et en médicaments. Surtout, elle accuse les autorités de la ville de minimiser la situation sanitaire :

Ici, les gouverneurs, et celui de Tambov en particulier, préfèrent donner au Kremlin une image de la situation la plus présentable possible. Il dit que tout est sous contrôle ici. Mais c'est difficile de mentir aux gens : tout le monde a un malade dans son entourage, famille, voisins ou collègues de travail. Tout le monde voit des services se fermer dans les bureaux, dans les usines, les écoles, les universités. On a l'impression que les gens sont face à une réalité, et le gouverneur en décrit une différente.

Diana Roudakov ajoute encore que les personnels médicaux de Tambov attendent toujours le versement de différentes primes de quelques centaines d’euros, promises depuis l’été par l’État fédéral. Elle se prépare à saisir la justice pour obtenir les versements.

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