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Avis de recherche des hommes les plus recherchés pour le génocide des tutsis du Rwanda, à Kigali.

La France, terre d'accueil des génocidaires rwandais ?

4 min
À retrouver dans l'émission

27 ans jour pour jour après le début du génocide des Tutsi au Rwanda, les rescapés des massacres attendent toujours que les responsables soient trouvés et jugés. Des dizaines de génocidaires présumés se cacheraient encore aujourd'hui en France.

Avis de recherche des hommes les plus recherchés pour le génocide des tutsis du Rwanda, à Kigali.
Avis de recherche des hommes les plus recherchés pour le génocide des tutsis du Rwanda, à Kigali. Crédits : Simon Wohlfahrt / AFP - AFP

Lorsqu'elle a appris, l'an dernier, l'arrestation en banlieue parisienne de Félicien Kabuga, 87 ans, considéré le financier du génocide, Jeanne Uwimbabazi s'est dit que quelque chose allait peut-être changer. "J'ai eu des frissons sur tout le corps, je me suis assise, que je me suis dit dix fois : c'est pas vrai, c'est pas vrai, c'est pas vrai..." Jeanne avait 16 ans en 1994 à Kigali. Tendons sectionnés, coup de machette dans la nuque. Laissée pour morte. Ses sœurs, ses parents, d'autres proches encore, tous massacrés.

Je me suis dit que même si il ne parlait pas, même si on n'allait pas jusqu'au procès, cette arrestation rompait la chaîne d'impunité. Pendant 27 ans, les présumés génocidaires paradaient tranquillement en France parce qu'ils sont intouchables et on met fin à ça, c'est un immense soulagement.

Le 16 mai 2020, à 6h du matin, dans une petite rue tranquille d'Asnières, Eric Emeraux, alors chef de l'Office Central de Lutte contre les Crimes contre l’Humanité est avec ses collègues qui font sauter au vérin la porte de l'appartement où les a mené des années d'enquête, accélérée par une piste médicale qui a permis d'identifier l'ADN de Félicien Kabuga, 87 ans, considéré le financier du génocide, notamment de radio Milles Collines, outil de propagande, qui appelait à la mort des "cafards" : les Tutsi.  

"Les fugitifs présumés responsables d'atrocités et de crimes contre l'humanité dans leur pays, cherchent souvent à endosser la tenue de camouflage du bon citoyen pour passer en dessous des radars. Une cavale, d'une manière générale, coûte beaucoup d'argent. La plupart du temps c'est la communauté auquel appartient l'individu qui lui vient en aide." 

Dans son livre La Traque est mon métier, Eric Emeraux raconte ces enquêtes, ce travail de fourmi. Pour Félicien Kabuga, ce sont des des faisceaux d'indices, mis en commun au sein d'une coopération de plusieurs polices européennes sous la houlette du procureur du Mécanisme pour le Rwanda, et des circonstances exceptionnelles qui ont permis de mettre fin à ces 27 ans de cavale à travers l'Afrique et l'Europe. 

Félicien Kabuga devrait être jugé cet été en Tanzanie par un tribunal pénal international.  

Vers la fin de l'impunité ?

L'an dernier, le Rwanda émettait aussi un mandat d'arrêt international contre Aloys Ntiwiragabo, chef des renseignements militaires pendant le génocide au Rwanda en 1994, à l'encontre duquel une enquête préliminaire pour "crimes contre l'humanité" a été récemment ouverte en France, où il pourrait résider. L'enquête en France a été ouverte à la suite d'un article de Mediapart affirmant avoir retrouvé cet homme, âgé de 72 ans, près d'Orléans. Le pôle "crimes contre l'humanité" du tribunal de Paris avait cherché à l'entendre comme témoin en 2012 dans une enquête et avait sollicité les autorités rwandaises. Ces dernières, selon cette source judiciaire, avaient répondu que M. Ntiwiragabo était réfugié dans un pays africain. 

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La semaine dernière, la publication du rapport accablant de la commission Duclert, chargée par Emmanuel Macron de confronter les responsabilités de la France au Rwanda a marqué un nouveau temps fort d'une histoire entre la France jusqu'ici marquée par la paralysie et le déni. 

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La politique de la France au Rwanda entre 1990 et 1994, menée par un président et son entourage "aveuglés idéologiquement", a été une "faillite" et elle porte des responsabilités "accablantes" dans le génocide des Tutsi, explique cette commission d'expert. Les historiens reviennent sur l'engagement français durant ces quatre années décisives, au cours desquelles s'est mise en place la dérive génocidaire du régime hutu, pour aboutir à la tragédie de 1994 : quelque 800 000 personnes, majoritairement tutsi, exterminées dans des conditions abominables entre avril et juillet.
Télégrammes diplomatiques, notes confidentielles et lettres à l'appui, le rapport dessine une politique africaine décidée au sommet par le président socialiste de l'époque, François Mitterrand, et son cercle proche, un entourage motivé par des "constructions idéologiques" ou la volonté de ne pas déplaire au chef de l'Etat.
Il raconte des décideurs "enfermés" dans une grille de lecture "ethniciste" postcoloniale et décidés à apporter, contre vents et marée, un soutien quasi "inconditionnel" au régime "raciste, corrompu et violent" du président rwandais Juvénal Habyarimana, face à une rébellion tutsi considérée comme téléguidée depuis l'Ouganda anglophone.

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Les "Klarsfed du Rwanda"

Depuis vingt-cinq ans, Alain Gauthier est en connexion permanente avec le Rwanda. aux cotés de sa femme Dafroza, qui a perdu près de 80 proches dans la folie génocidaire.  Quand la justice internationale et ses gros moyens débusquent Félicien Kabuga, au nom du collectif des partis civiles pour le Rwanda, eux traquent sans relâche les autres, ceux qui sont cachés à Gisors, Toulouse, Orléans... "On apprend par internet, ou des témoins anonymes qui nous signalent la présence de personnes susceptibles d'avoir participé au génocide, explique-t-il. Puis nous partons au Rwanda enquêter nous-mêmes, trouver des témoins et rencontrer les complices des gens que nous voulons poursuivre en France." Ces complices sont des génocidaires, mais Alain Gauthier rencontre rarement des refus. "On est plutôt bien reçus car ils purgent des peines lourdes, souvent la perpétuité et ils n'apprécient guère que leurs commanditaires soient tranquillement réfugiés en France" 

Le temps joue en faveur des bourreaux.

À chaque séjour au Rwanda, Dafroza et Alain Gauthier le constatent : beaucoup de témoins ont disparu, ou ne souhaitent plus témoigner. Parfois les églises ont tenté de réconcilier, ou d'accorder leur pardon. Certains rescapés, le leur disent ;  il est temps de tourner la page. 

Réfugiés sur le sol français

Maria Malagardis, spécialiste du Rwanda au journal Libération, a raconté l’impressionnante et émouvante quête des époux Gauthier dans un livre Sur la piste des tueurs rwandais. Pour elle, le rapport de la commission Duclert (disponible dans son intégralité ici) commandé par l'Élysée sur les responsabilités françaises au Rwanda pourrait marquer un tournant pour les présumés génocidaires. "Leur fuite est la conséquence directe de la politique que la France a mené au Rwanda et qui a conduit les forces françaises à intervenir à la fin au génocide en créant les conditions pour que ces responsables du génocide puissent fuir grâce à la zone tampon que la France crée à ce moment là. Un grand nombre se sont ainsi retrouvés assurés d'avoir un accueil qui ne serait pas hostile ou menaçant pour eux."

Une trentaine de plaintes sont instruites par la justice française. Trois procès, seulement, ont eu lieu. Il reste dizaines de génocidaires présumés - à des degrés divers - réfugiés en France. C'est aussi en France que vit Agathe, la veuve du président hutu assassiné, Juvénal Habyarimana.

Agathe Habyarimana, rappelle Maria Malagardis, avait demandé le statut de réfugié en 2007, demande refusée en raison de sa "présumée éventuelle complicité dans le génocide, voire dans l'instigation du génocide." Une plainte a ensuite été déposée contre elle, toujours officiellement en cours. La veuve de l'ancien président rwandais a introduit des recours pour contester la décision du rejet de son statut de réfugié. En 2009, le Conseil d'État l'a à nouveau retoqué. "Elle vit cependant dans l'Essonne où son permis de résidence a été refusé,  la préfecture la déclarant indésirable. Elle a aussi introduit des recours qui ont fini par être également rejetés. Elle se trouve aujourd'hui comme une clandestine. Elle n'a pas de statut. Il y a une procédure judiciaire contre elle et rien ne se passe", s'étonne Maria Malagardis. Certes, précise-t-elle, Agathe Habyarimana a quitté le Rwanda très vite après le début du génocide - sous la protection de la France. "Mais un certain nombre de rapports, de télégrammes diplomatiques, de témoignages suggèrent qu'elle a pu jouer un rôle très important, elle et sa fratrie, dans la montée des périls pendant les années qui précèdent le génocide. Et que l'assassinat de son mari, qui était le président du pays sert de signal au déclenchement du génocide. Ce sont des soupçons graves, et le travail de la justice peut être particulièrement difficile dans son cas."

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