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Dans la salle de cours d'Emmanuelle Deglaire, 40 étudiants sont présents, 5 chez eux. Elle porte un micro mobile pour être bien entendue. Un écran au fond de la salle lui indique si les étudiants à distance ont des questions.

L'enseignement supérieur à l'ère du distanciel

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Depuis plus d'un an, les étudiants suivent la grande majorité de leurs cours en visioconférence. Les enseignants-chercheurs ont dû repenser leur pédagogie, et les universités et écoles privées investir dans le numérique. Illustration à l'université de Lille et à l'école de commerce EDHEC.

Dans la salle de cours d'Emmanuelle Deglaire, 40 étudiants sont présents, 5 chez eux. Elle porte un micro mobile pour être bien entendue. Un écran au fond de la salle lui indique si les étudiants à distance ont des questions.
Dans la salle de cours d'Emmanuelle Deglaire, 40 étudiants sont présents, 5 chez eux. Elle porte un micro mobile pour être bien entendue. Un écran au fond de la salle lui indique si les étudiants à distance ont des questions. Crédits : Thomas Giraudeau - Radio France

En apparence, le cours de fiscalité d'Emmanuelle Deglaire ressemble à ceux du monde d'avant. Une quarantaine d'étudiants sont assis sur les chaises du petit amphi, devant elle. Mais au fond de la salle, sur un écran, on distingue cinq icônes. Comme autant d'étudiants qui suivent le cours depuis chez eux. Depuis plus d'un an, cette enseignante à l'EDHEC, l'école de commerce de Lille, dispense des cours en streaming, diffusés en direct sur une plateforme en ligne de l'école. 

Je suis connectée à l'interface durant l'ensemble du cours. Je partage aux étudiants, en présentiel ou en distanciel, mes diapositives. Je porte un micro mobile à mon cou, afin que ma voix soit bien entendue quel que soit l'endroit où je me trouve dans la pièce. Cela me permet de me déplacer librement. Et puis, pour le travail en binôme, je vais pouvoir mettre les étudiants à distance dans des petites salles virtuelles. A la fin, ils me rendent l'exercice via la plate-forme.

Des enseignants chefs d'orchestre

L'outil porte le nom de Blackboard. Développé par l'EDHEC avant le premier confinement, et testé par une dizaine d'enseignants, il est brusquement entré dans le quotidien des 150 profs et 8 500 étudiants de l'école, au mois de mars 2020. Celle-ci a mis en place des groupes de formation, entre enseignants expérimentés et novices, pour que tous maîtrisent l'outil de cours en ligne au plus vite. Mais l'exercice est loin d'être simple, comme le décrit Emmanuelle Deglaire : 

Cela demande une grande agilité de l'enseignant. Je suis un peu le chef d'orchestre de ma salle. J'ai une petite sonnerie qui m'indique quand un étudiant à distance veut poser une question. Donc il faut que je revienne vers mon ordinateur pour voir qui demande la parole, que je la donne, que je réponde. Puis que je reparte voir des étudiants présents dans la salle. Il faut que je garde un œil sur les questions posés dans le chat, montrer les diapositives, etc. C'est sportif ! D'un côté, je suis convaincu d'avoir réussi à maintenir la continuité pédagogique. En revanche, ce nouveau format d'enseignement est beaucoup plus clivant. Les étudiants motivés vont continuer à apprendre, à s'investir. Mais pour les autres, c'est beaucoup plus facile de se cacher. Dans une salle de cours, quand on voit un étudiant qui décroche, on peut aller le chercher. Par contre, derrière un écran, on ne le voit pas décrocher. Et on ne peut rien faire. 

Chaque lundi, le doyen du corps professoral, Michaël Antioco, discute avec les responsables étudiants, pour améliorer la qualité des cours en présentiel.
Chaque lundi, le doyen du corps professoral, Michaël Antioco, discute avec les responsables étudiants, pour améliorer la qualité des cours en présentiel. Crédits : Thomas Giraudeau - Radio France

Il a fallu aussi former les enseignants vacataires, les intervenants extérieurs en urgence. "Un peu plus d'un an après, les professeurs sont maintenant en phase de perfectionnement", précise Michaël Antioco, le doyen du corps professoral de l'EDHEC. "Ils peuvent suivre des formations supplémentaires. Et puis, tous les mardis soir, les enseignants se retrouvent pour discuter du distanciel. L'an dernier, nous étions plutôt sur des questions d'agilité, d'empathie avec les étudiants. Aujourd'hui, on est plutôt sur comment intégrer au mieux distanciel et présentiel, quels étudiants sont plus à même de répondre positivement à certains types de pédagogie." Certains outils de quiz, des jeux sont également proposés pour casser le rythme parfois monotone des cours en visioconférence.

Pas de 100% distanciel à l'avenir

L'EDHEC a pu basculer, en quelques jours, en tout distanciel, grâce à des investissements anticipés. Depuis plus de dix ans, existent déjà des formations totalement en ligne, pour les professionnels ou les sportifs de haut niveau. Et puis, l'école a dépensé entre cinq et six millions d'euros, "pour équiper les salles et les professeurs en caméras, en ordinateurs, acheter des licences logiciels, augmenter la bande passante du réseau de l'école", détaille Emmanuel Métais, le directeur général de l'EDHEC. Au vu des frais d'inscription très élevés, plusieurs milliers d'euros par an, "nous devions délivrer le meilleur service possible. Et je crois que nous avons réussi. De nombreux parents et étudiants nous ont remercié. Pour preuve, nous avons lancé un fonds d'urgence pour les étudiants les plus en difficulté. Au total, diplômés et parents ont donné _250 000 euros._"

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Emmanuel Métais, directeur général de l'EDHEC : "Dans certaines circonstances, le distanciel améliore la pédagogie. Mais nous n'irons certainement pas vers un monde 100% dématérialisé."

Les étudiants de l'EDHEC interrogés sont globalement très satisfaits de la qualité des cours en ligne, et des outils numériques mis à disposition par l'école. Grâce à eux, Anne-Frédérique a pu rentrer chez elle, en Côte d'Ivoire, à Noël. Et depuis, elle suit depuis là-bas tous ses cours. 

Il faut que je fasse attention à avoir une bonne connexion Internet, à bien calculer les deux heures de décalage entre Abidjan et Lille. Mais à part ça, tout est assez simple. Les professeurs ont créé des petits groupes d'étudiants, pour que l'on travaille à distance. Nous devons rendre des rapports via la plate-forme. Cela recréé un semblant de lien social, même si, bien sûr, rien ne remplace le présentiel.

A la fac de Lille, des investissements plus tardifs

A l'université de Lille, on ne songe pas non plus à proposer davantage de formations totalement à distance, à l'avenir. Avec ses moyens, plus limités qu'une école de commerce rapportée à son nombre d'étudiants (73 000 contre 8 500 à l'EDHEC), elle a dépensé trois millions d'euros pour équiper les 65 amphithéâtres de l'université en caméras et en écrans, acheter 1 500 ordinateurs et les prêter aux étudiants qui n'en disposaient pas, et acquérir des licences pour utiliser le logiciel de visioconférence Zoom. Mais ces investissements ont été plus tardifs. Le confinement a pris au dépourvu l'université de Lille, moins préparée que l'EDHEC. Les amphis n'ont été équipés que l'été dernier, après le premier confinement. 

A l'université de Lille, son vice-président, Christophe Mondou, constate que les outils numériques ne suscitent plus le moindre blocage de la part des enseignants auparavant récalcitrants.
A l'université de Lille, son vice-président, Christophe Mondou, constate que les outils numériques ne suscitent plus le moindre blocage de la part des enseignants auparavant récalcitrants. Crédits : Thomas Giraudeau - Radio France

"On a depuis longtemps un plan de formation pédagogique à destination des enseignants, pour les aider à appréhender les outils nécessaires au distanciel", se défend Christophe Mondou, vice-président de l'université, en charge de la formation. "Certains le suivent, pas d'autres, pour des raisons légitimes. Depuis la rentrée de septembre 2020, nous proposons tous les quinze jours des ateliers, des webinaires pour former les enseignants à l'enseignement hybride [une partie des cours en distanciel, une partie en présentiel], à la comodalité [durant le même cours, des étudiants sont présents, d'autres suivent en direct depuis chez eux], à l'évaluation et aux examens à distance. Nous sommes clairement mieux préparés qu'il y a un an."

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Christophe Mondou, vice-président de l'université de Lille : "Il faut penser à la scénarisation pédagogique du distanciel, et cela n'a rien à voir avec du présentiel, ça ne se fait pas en un jour."

Le chercheur se bat depuis plusieurs années pour que les outils numériques soient davantage intégrés dans les formations, que des évaluations à distance soient menées. "Avant le premier confinement, nous n'arrivions pas à mettre ces sujets sur le devant de la scène", regrette Christophe Mondou. "On nous disait que ce n'était pas envisageable. Et puis, la crise sanitaire a tout bouleversé. Beaucoup d'enseignants qui étaient opposés aux outils numériques se disent maintenant qu'ils sont intéressants. Sur notre plate-forme Moodle, des centaines de cours ont été créés. Les professeurs accompagnent ainsi mieux leurs étudiants."

Le distanciel, utile à l'avenir pour les étudiants qui travaillent

"Un certain nombre d'enseignants ont fait des efforts pour adapter les cours en distanciel, nous proposer des exercices en ligne", confirme Auguste, étudiant en Master 1 Sciences Politiques. "En revanche, il n'y a pas eu d'adaptation des emplois du temps. C'est vraiment très fatigant de suivre durant des heures des cours à distance, sur son écran d'ordinateur. Le jeudi, j'enchaîne six heures de cours magistral via Zoom." Même emploi du temps difficilement tenable pour Yasmine, en Master 1 Droit International. Pour faire remonter les difficultés de sa promotion, elle a mené un sondage et envoyé les conclusions de celui-ci à son directeur de master. Depuis, les enseignants donnent un peu moins de travail durant les cours de TD, et les rendent plus interactifs. 

Si elle souhaite au plus vite retrouver les cours et l'ambiance de l'université en présentiel, elle reconnaît quelques avantages aux cours à distance. 

Cela peut être une solution pour les étudiants qui travaillent à côté de leurs études. C'était mon cas il y a deux ans, et j'ai parfois dû faire des choix entre aller bosser et aller en cours. Si j'avais eu la possibilité d'écouter ou de voir les cours a posteriori, cela aurait été très utile. Je trouve aussi intéressant de garder ce système pour des étudiants malades, ou qui vivent des situations particulières. Avant les partiels aussi, des étudiants ont une mémoire auditive donc cela peut leur permettre de mieux apprendre.

Contrôler qui accède aux cours à distance

Pour Thomas Alam, en revanche, le distanciel reste un pis-aller. Maître de conférence en sciences politiques, et élu au conseil d'administration de l'université de Lille, il constate qu'il est très difficile de faire de la pédagogie inversée, de faire des étudiants des acteurs de la production de la connaissance. Lors des cours magistraux en distanciel, ces derniers ont parfois du mal à poser des questions, à interpeller l'enseignant. En revanche, en cours de travaux dirigés, par petits groupes, Thomas Alam et ses collègues ont tenté d'adapter leurs cours aux contraintes du distanciel. 

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Thomas Alam, maître de conférence en sciences politiques : "Nous avons arrêté les exposés en cours de travaux dirigés"

L'enseignant pointe une problématique qui commence à faire surface, avec ces cours en distanciel enregistrables et donc diffusables et partageables par chaque étudiant. "Comment sécuriser l'accès à ces cours et donc aux connaissances ? Comment les réserver seulement à nos étudiants et éviter que des intrus viennent perturber le bon déroulement des cours ? Des militants masculinistes ont récemment infiltré une réunion en visioconférence d'un collectif féministe", décrit Thomas Alam. "On peut penser que des cours sur les questions de genre, par exemple, puissent bientôt être visés." 

Le vice-président de l'université, Christophe Mondou, répond que les cours des enseignants sont protégés par le code de propriété intellectuelle. Sans l'accord de l'enseignant, il est interdit de diffuser, partager ces cours enregistrés. "Cela est passible de sanctions et nous avons rappelé à l'ordre quelques étudiants à ce sujet."

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