LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
les étés meurtriers
Épisode 6 :

Turquie, août 1999 : 17 000 morts en moins de quarante secondes

8 min
À retrouver dans l'émission

Quasiment chaque été une crise enflamme une actualité souvent assoupie. Le 17 août 1999, un très violent séisme dévaste le nord-ouest de la Turquie. On comptera plus de 17 000 victimes. Eric Biegala était notre correspondant à Istanbul cette année-là.

Dans les ruines de Gölcük, le 23 août 1999, l'odeur des centaines de cadavres est épouvantable. On mettra près d'un mois pour récupérer et enterrer les dépouilles des 17 000 victimes
Dans les ruines de Gölcük, le 23 août 1999, l'odeur des centaines de cadavres est épouvantable. On mettra près d'un mois pour récupérer et enterrer les dépouilles des 17 000 victimes Crédits : Tarik Tinazay / EPA - Maxppp

C'était une chaude nuit d'été à Istanbul, calme et puis soudain, quelques minutes après trois heures du matin, une sorte de rumeur sur la ville. Sophie Orcasberro, une Française résidant à Istanbul à l'époque se souvient :  "Je suis dans mon lit, en train de rêver que... je suis sur le dos d'un âne qui marche sur un chemin pierreux des hauts de Provence, ça bouge ! "

Une secousse de 37 secondes

La secousse principale est entamée. Elle va durer 37 longues secondes, au point de réveiller toutes les mouettes et goélands qui par milliers nichent en ville. 

À un moment, j'entends les mouettes et mon conjoint me réveille doucement en me disant 'Sophie il y a un tremblement de terre'. J'ouvre les yeux et là : une secousse et il tombe à genoux sur le bord du lit, les secousses sont extrêmement puissantes. On a l'impression que le sol se déplace de deux mètres et revient à sa place en moins d'une seconde... Je me lève, je vais dans le salon qui surplombait le Bosphore et je vois une à une les cheminées des immeubles tomber... et puis un quartier entier sur la rive asiatique qui s'éteint : plus d'électricité , puis un autre, un autre encore... et puis le nôtre !"            
Sophie Orcasberro, une Française installée à Istanbul, victime du tremblement de terre en 1999

Les portes des appartements, dont les gonds ou les cadres ont joué refusent un temps de s'ouvrir. Dès qu'elles le permettent, tout le monde se précipite à l'extérieur. "Il vaut mieux sortir de façon à éviter que le plafond vous tombe sur la tête et de rester coincé sous des décombres. Il semblerait que c'est ainsi qu'on meure dans un tremblement de terre", raconte encore Sophie Orcasberro.

Plus d’électricité, plus de réseau téléphonique non plus. On mettra des heures à comprendre que l'épicentre du séisme n'est pas sur Istanbul mais sur la petite ville de  Gölcük et le golfe d'Izmit, à une centaine de kilomètres plus à l'est.

Des immeubles effondrés par dizaines

Au soleil levant, nous sommes quelques reporters à pouvoir nous y rendre. Le spectacle est dantesque : des immeubles par dizaines se sont écroulés empilant leurs trois ou quatre étages les uns sur les autres. Les répliques du séisme, nombreuses, achèvent certaines bâtisses. Les victimes, écrasées dans leur sommeil, doivent se compter en milliers.

Quant aux secours, ils sont quasi inexistants. Seuls les voisins tentent de dégager des décombres quelques survivants, avec l'aide d'engins de levage dérisoires : le treuil d'un camion, un tracteur ou une mini pelleteuse. La plupart du temps à la main !

Le tremblement de terre sera mesuré à 7,6 sur l'échelle de Richter. Le bilan final donnera 17 480 morts, 45 000 blessés et 250 000 sans abris : la pire catastrophe qu'a connue le pays.

Une catastrophe naturelle, certes, mais où l'homme a joué son rôle. Dès le lendemain du séisme, les accusations fusent. Dans ce reportage recueilli à Gölcük quelques jours plus tard par la chaîne américaine Fox 5. Une jeune fille y met en cause la solidité du bâtiment duquel elle a miraculeusement réussi à sortir : "Le même entrepreneur avait construit cinq immeubles... tous se sont écroulés... c'est un meurtrier ! C'est lui le meurtrier !" La chose est frappante. Quand on visionne les premières images aériennes de la zone du séisme, dans un même quartier, certains immeubles sont complètement aplatis, quand d'autres ont parfaitement résisté.

Le centre de Gölcük le 18 août : dans un même quartier certains immeubles n'ont pas bougé, d'autres sont complètement aplatis. En cause: l'immobilier sauvage et les immeubles "construits en une nuit".
Le centre de Gölcük le 18 août : dans un même quartier certains immeubles n'ont pas bougé, d'autres sont complètement aplatis. En cause: l'immobilier sauvage et les immeubles "construits en une nuit". Crédits : EPA - Maxppp
Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.
Gérer mes choix

Une époque propice à l'immobilier sauvage

Il faut dire que l'époque est au boom de l'immobilier sauvage. Tout le monde en Turquie s'est improvisé promoteur immobilier, construisant, sans permis de construire et surtout sans savoir-faire des centaines de milliers de petits immeubles, tous semblables, sans béton armé, sans fondations avec des façades en briques. On les appelait les Gecekondu, littéralement les "construits en une nuit". Ce sont eux qui ont tué nombre des victimes du séisme de 1999.

Cameron Deggin anime un vlog, un blog vidéo sur Youtube, destiné aux étrangers susceptibles d'investir dans l'immobilier notamment à Istanbul. Il prévient : "Il y a une période particulière qui s'étend des années 1980-1985 à l'an 2000. Une période de 15 ans, durant laquelle on a construit des immeubles particulièrement pourris à Istanbul."

Une étude, quant à la solidité des bâtiments d'Istanbul et leur capacité à résister à un nouveau séisme a été commandée à l'Agence japonaise de Coopération internationale. Elle estime que 350 000 immeubles stambouliotes sont dangereux.

"On dit qu'il y a 350 000 immeubles qui sont pourris ! reprend Cameron Deggin. En fait, il s'agit d'immeubles dans lesquels personne ne devrait vivre en temps normal. Et comme le nombre d'appartements par immeuble dépasse la dizaine, on parle plus probablement de cinq millions d'appartements dangereux s'il devait y avoir un nouveau séisme à Istanbul. Or, on s'attend à ce qu'il y en ait un dans les dix prochaines années !"

La faille nord-anatolienne, celle responsable du séisme de 1999, court en effet d'est en ouest sur toute la longueur du territoire turc. Elle passe sous la mer de Marmara, à quelques encablures à peine au sud de la mégapole d'Istanbul et de ses 15 millions d'habitants. C'est la seule portion de la faille où il n'y a pas eu de séisme. Pas encore.

L'équipe
Journaliste
Avec la collaboration de
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......