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les étés meurtriers
Épisode 7 :

Afghanistan, 18 août 2008 : dix soldats français tués dans l'embuscade d'Uzbin

8 min
À retrouver dans l'émission

Alors que les talibans ont repris le contrôle de l’Afghanistan avant même le départ des derniers militaires américains, l'armée française elle a quitté définitivement le pays en 2014 : six ans après la mort de dix de ses soldats, dans une embuscade. Ce drame a eu de multiples conséquences.

La stèle installée à l'ambassade de France à Kaboul, en hommage aux Français morts en Afghanistan, avec les noms des dix soldats victimes de l'embuscade d’Uzbin.
La stèle installée à l'ambassade de France à Kaboul, en hommage aux Français morts en Afghanistan, avec les noms des dix soldats victimes de l'embuscade d’Uzbin. Crédits : Valérie Crova - Radio France

Dans la torpeur du mois d’août 2008, un titre fait la Une de l’actualité : dix soldats français sont morts dans une embuscade tendue par les talibans à Uzbin, dans la vallée du district de Surobi située à environ 60 kilomètres de Kaboul. C'est l’un des plus lourds bilans jamais enregistré par l’armée française dans une action de combat, depuis l’attentat du Drakkar en 1983 à Beyrouth où 58 parachutistes avaient été tués. 

Deux jours après cet événement tragique, le 20 août 2008, Nicolas Sarkozy se rend en Afghanistan. Le président de la République de l’époque se recueille devant les cercueils des dix militaires morts au combat, au quartier général des forces françaises à Kaboul et prononce ce discours :

J'ai vu ces dix cercueils et sur chacun d'entre eux la photo de vos camarades, leur âge : 20, 21, 22 ans. J'en ai vu parmi vous qui pleuraient. Je les comprends. Je partage votre douleur. Mais en même temps, la meilleure façon d'être fidèle à vos camarades, c'est de continuer le travail, c'est de redresser la tête, d’essayer d'agir en professionnel pour qu'ils soient fiers de vous et que demain, je puisse dire à leurs familles que les copains continuent. Ça ne veut pas dire qu'on oublie son chagrin. Ça veut dire qu'on sait pourquoi on est là. Et je n’ai pas de doute là-dessus : il faut être là. 

Des militaires français en surveillance dans la vallée d’Uzbin, le 12 mars 2009, quelque mois après l’embuscade des talibans qui a coûté la vie à dix soldats français, à quelques kilomètres de là.
Des militaires français en surveillance dans la vallée d’Uzbin, le 12 mars 2009, quelque mois après l’embuscade des talibans qui a coûté la vie à dix soldats français, à quelques kilomètres de là. Crédits : Thibauld Malterre - AFP

Cette guerre dont on ne dit pas le nom

"Être là", c'est-à-dire à plus de 5 000 kilomètres de Paris. L’opinion publique découvre que la France est en guerre depuis 2001, depuis le début de l’intervention occidentale en Afghanistan, aux côtés des Américains et des forces de l’OTAN. Car jusqu'à ce jour du 18 août 2008, personne ne prête vraiment attention à cette guerre lointaine dont on ne dit pas le nom, même au plus haut sommet de l’Etat. C’est toute l’ambiguïté de cette intervention qui dure déjà depuis sept ans. Vient alors le temps des questions. Devant les dépouilles des dix soldats rapatriés en France et rassemblés dans la cour d’honneur des Invalides, Nicolas Sarkozy parle d’un ton ferme :

Nous sommes ici dans cette cour des Invalides. C'est toute la nation française qui peut rendre hommage à dix de ses fils. Certains n'avaient pas 20 ans. Ils ont donné leur vie loin de leur pays pour faire leur devoir, pour la liberté des droits de l'homme et pour des valeurs universelles qui sont au cœur de notre République. En tant que chef des armées, je n'ai pas le droit de considérer la mort d'un soldat comme une fatalité. Je verrai les familles. Je veux qu'elles sachent tout. Elles en ont le droit. Et je veux que vos collègues ne se retrouvent jamais dans une telle situation. Je veux que tous les enseignements soient tirés de ce qui s'est passé. 

Le 21 août 2008, une cérémonie d’hommage national a été rendue aux dix soldats tués en opération dans la vallée d’Uzbin, dans la cour d’honneur des invalides.
Le 21 août 2008, une cérémonie d’hommage national a été rendue aux dix soldats tués en opération dans la vallée d’Uzbin, dans la cour d’honneur des invalides. Crédits : Patrick Kovarik - AFP

Un excès de confiance à l'origine du drame

Passé le choc et le recueillement, des critiques commencent à se faire entendre sur les carences de l’armée française lors de l’embuscade. Une armée sous équipée ou mal équipée, qui aurait "péché par excès de confiance" de l’aveu même du patron des troupes françaises en Afghanistan, le général Michel Stollsteiner. Dans la foulée de l’embuscade d’Uzbin, le journaliste Jean-Dominique Merchet rédige un livre Mourir pour l’Afghanistan. Il revient sur les circonstances du drame :

En 2008, la France n'a pas de drones en Afghanistan, elle a peu d'hélicoptères. Tout cela va arriver après. Il n'y en avait donc pas ce jour-là, le 18 août, quand cette patrouille monte pour aller reconnaître un terrain dans une zone assez mal connue. Les troupes italiennes l’avaient contrôlée quelques mois auparavant. Cette troupe s'engage. Elle monte en toute confiance, sans se dire que peut-être en face, il y a des ennemis. Il y a donc eu à l'évidence un excès de confiance parce qu'il n’y a sans doute pas eu toutes les reconnaissances préalables. Il ne faut pas oublier qu'on est face à des combattants qui ont successivement empêché le contrôle de leur pays par l'armée britannique au XIXe siècle, par l'armée soviétique au XXe, par l'armée américaine et l'armée française au XXIe.

Les leçons d’Uzbin seront tirées. Le gouvernement Fillon engage rapidement des moyens militaires supplémentaires dont des drones, des hélicoptères et des équipements individuels qui faisaient cruellement défaut aux soldats en opération. Certains confessent à l’époque avoir été contraints d’acheter leurs propres chaussures… et selon Jean-Dominique Merchet :

C'est l'un des moments peut-être où l'armée française a été la plus mal lotie. On était à la fin d'un cycle, en 2008. Il va y avoir en effet par la suite énormément d'investissements pour les soldats en opération. Cela va monter réellement en puissance, jusqu'à ce qu'on peut voir aujourd'hui au Mali où l'équipement est vraiment de bonne qualité. Globalement, des fonds importants ont été mis dans l'armée française. Le budget de la défense est en hausse depuis des années. Avec un renforcement considérable des moyens engagés en Afghanistan à partir de 2008, jusqu'en 2011 et 2012. Mais en vain puisqu'on va partir.                                                                                                             

Les prémices du désengagement

Avec 26 morts, l’année 2011 sera la plus meurtrière pour les 3 800 soldats français stationnés en Afghanistan. Face à la pression de l’opinion publique et de l’opposition, le président Sarkozy annonce un retrait progressif qui sera achevé pendant le mandat de son successeur à l'Elysée : François Hollande, lors du sommet de l’OTAN du 21 mai 2012, affirme que la France a fait "plus que son devoir" en Afghanistan

Puis ce sera au tour des Etats-Unis. Au plus fort de leur présence, 100 000 soldats américains étaient déployés en Afghanistan. Le retrait des GI’s est évoqué sous Barack Obama. Il se fera en plusieurs étapes. La mort en 2011 au Pakistan d’Oussama ben Laden, tué par un commando des forces spéciales de la marine américaine, lui permettra de l’amorcer. Face à la difficulté qu’ont les Afghans à assumer seuls leur sécurité, le retrait américain sera retardé à plusieurs reprises. En 2015, Washington ralentit le rythme du départ des soldats américains pour permettre aux forces afghanes d’être mieux entraînées et équipées. 

En 2015, alors que la campagne électorale bat son plein outre-Atlantique, le candidat républicain Donald Trump opère un virage à 180 degrés. Il déclare que la guerre en Afghanistan était une "erreur". Toute l’attention est désormais portée sur un autre ennemi qui sème la terreur en Syrie et en Irak : Le groupe Etat islamique qui concurrence Al-Qaïda.

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Vingt ans de guerre pour un bilan amer 

Elu en 2016, Donald Trump se rend trois ans plus tard en Afghanistan où il confirme vouloir réduire le nombre de soldats sur place. Il ira au-delà, en engageant un dialogue avec les talibans. En février 2020, un accord est signé à Doha avec les fondamentalistes sunnites. Il prévoit le retrait de toutes les troupes américaines d'ici la mi-2021. Dès son arrivée à la Maison Blanche, son successeur Joe Biden fixe la date hautement symbolique du 11 septembre 2021, jour anniversaire des attentats contre le Word Trade Center à New York, pour son achèvement. Après vingt ans de guerre, la plus longue de l’histoire des Etats-Unis, le bilan est amer, confirme Jean-Dominique Merchet : 

De toute évidence, c'est un échec militaire et politique de grande ampleur, au bout de vingt ans d'intervention militaire, vingt ans quand même, ce qui est considérable. C'est la plus longue guerre des Etats-Unis. Au bout de vingt années d'engagement, l'armée américaine s'en va. Elle s'en va en laissant le territoire entre les mains des gens qu'elle était venue combattre, c'est-à-dire les talibans qui, d'une manière ou d'une autre, n'ont jamais été éradiqués. Ils sont toujours là et pèseront de manière considérable dans la suite de l'histoire afghane. C'est un échec occidental total qui fait suite à un échec soviétique. En fait et on le savait depuis le premier jour, ce pays est incontrôlable. Mais nous, les Occidentaux, les Américains et les Français qui sont venus leur prêter main forte comme d'autres, nous avons été pris par un sentiment de toute puissance. Nous, nous étions meilleurs que les Soviétiques. Nous allions y arriver. Nous n'y sommes pas plus arrivés qu'eux. Nous avons dépensé des milliards de dollars, des centaines de milliards de dollars et nous avons laissé là-bas un certain nombre de nos hommes :  90 pour la France. Les Américains en ont perdu des milliers. Tout cela, pourquoi ? Il serait bien d'en tirer des leçons, sur le fait que les Occidentaux ne sont plus en situation de régler les problèmes du monde par la force.

Selon l’analyse Cost of War du Watson Institute de l’université américaine Brown, la guerre en Afghanistan a coûté plus de 2 260 milliards de dollars aux Etats-Unis. 2 442 soldats américains et 90 soldats français ont été tués. Depuis 2001 côté afghan, plus de 47 000 civils sont morts et près de 70 000 membres de l’armée et de la police ont également perdu la vie.

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