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Les patients racisé.s sont parfois discriminés

Listes de médecins jugés non discriminants : "Sans elles, on se retrouve avec des gens qui ne nous comprennent pas"

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Le 2 août dernier, la publication sur Twitter d’une liste de gynécologues noires a suscité un tollé. Certains y voient une forme de communautarisme voire de racisme inversé. Mais pour les utilisateurs de ces listes, il est question de se protéger.

Les patients racisé.s sont parfois discriminés
Les patients racisé.s sont parfois discriminés Crédits : Philippe Lopez - AFP

Justine* a fui les gynécologues pendant cinq ans après une expérience lesbophobe. La médecin insistait lourdement pour qu’elle prenne la pilule, refusant d’entendre qu’en tant que lesbienne, Justine n’avait pas besoin de contraception. 

Elena* est travailleuse du sexe, racisée et survivante de viol. Elle cache "80% de sa vie à ses médecins", pour ne pas subir leur jugement, quitte à ce que sa santé en pâtisse. 

Erwan*, lui, cherche en vain un psychiatre racisé et bienveillant envers les personnes trans pour l’accompagner. Sarah* ne se soigne plus, parce qu’on ramène toujours le diagnostic à son surpoids, qu’elle aille consulter pour un mal de gorge ou une entorse. 

Les témoignages se recoupent tous : personnes LGBT, handicapé.es, racisé.es, en surpoids, victimes de violences gynécologiques ou psychologiques… Elles ont toutes besoin de ces listes de médecins jugés non discriminants.

Discriminations et défauts de diagnostic

C’est le cas de Kenza. Arrivée en France il y a bientôt dix ans, Kenza est née en Algérie. En tant que femme arabe, migrante et bisexuelle, les discriminations font partie de sa vie et la suivent même chez le médecin. 

"J’ai eu des problèmes de boutons sur le corps. Ma médecin m’a regardé, elle m’a demandée quelles étaient mes origines, où j’avais été en vacances. Quand j’ai répondu l’Algérie, elle m’a immédiatement diagnostiquée une gale". Mais Kenza a beau prendre son traitement elle ne va pas mieux : c’est finalement une généraliste racisé.e recommandée par une amie qui diagnostiquera un zona. "A posteriori j’ai compris que je n’avais aucun symptôme de la gale. Mais parce que je suis arabe je traîne forcément dans des endroits sales, j’ai la gale…"

C’est loin d’être sa seule expérience négative avec le corps médical : médecin du travail islamophobe, gynécologues racistes ou violents… Kenza, comme beaucoup d’autres, n’a plus confiance et se sent même parfois en danger face aux soignants. 

Un principe qui dérange

Pour le Conseil National de l’Ordre des médecins, ces listes remettent en question l’un des grands principes du serment d’Hippocrate : l’humanisme médical. Cette idée, similaire à la notion d’universalisme républicain, voudrait que le médecin soit aveugle à la différence, que son serment empêche, de fait, toute discrimination. 

Mais pour Eric Fassin, sociologue du Laboratoire d'études de genre et de sexualité, l’humanisme médical n’est aujourd’hui qu’un idéal, car on retrouve chez les médecins, les mêmes travers que dans la société. 

La solution est dans la formation

Comment faire de ce grand principe une réalité ? Pour toutes les personnes interrogées, la solution doit passer par un changement dans la formation des médecins. 

Le Conseil National de l’Ordre des Médecins compte sur le plan Ma Santé 2022, annoncé par Emmanuel Macron en 2018, pour faire évoluer les enseignements du premier cycle : mise à jour des savoirs médicaux (beaucoup de symptômes dermatologiques par exemple, ne sont présentés que sur des peaux blanches) et renforcement des cours sur les questions d’éthique et de discriminations. 

Mais en attendant ces changements, qui prendront des années avant de porter leurs fruits, les patients concernés, eux, continueront de s’échanger ces listes de médecins sûrs, sous le manteau. "C'est une réaction, pas une solution", estime Kenza. "Bien sûr que j'aimerais pouvoir pousser la porte de n'importe quel médecin sans me poser de question. Mais ce n'est pas le cas, alors on fait comme on peut."

*Les prénoms ont été changés

Intervenants
  • sociologue, Professeur à l’Université Paris-8 Vincennes-Saint Denis (Département de science politique et Département d’études de genre), Chercheur au LEGS (Laboratoire d'études de genre et de sexualité, CNRS / Paris-8 / Paris-Nanterre)
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