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Sur la place Tahrir à Bagdad, les manifestants brandissent le drapeau irakien lors d'un rassemblement contre le gouvernement, le 30 octobre 2019

Portraits d'engagés : contre les pouvoirs en place

4 min
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Cette année, de nombreuses causes sociétales ont animé l'actualité et pour les soutenir, des personnes s'engagent. Toute la semaine, France Culture vous propose leur portrait. Rencontre avec trois manifestants irakiens, dans les rues depuis plusieurs mois pour demander la démission du gouvernement.

Sur la place Tahrir à Bagdad, les manifestants brandissent le drapeau irakien lors d'un rassemblement contre le gouvernement, le 30 octobre 2019
Sur la place Tahrir à Bagdad, les manifestants brandissent le drapeau irakien lors d'un rassemblement contre le gouvernement, le 30 octobre 2019 Crédits : Ahmad al-Rubaye - AFP

L'année 2019 a été rythmée par de nombreux mouvements sociétaux ou politiques : les "gilets jaunes" évidemment, mais aussi l'environnement ou la lutte contre les féminicides, en France comme à l'étranger... Toute la semaine, dans le reportage de la rédaction, France Culture vous propose le portrait de personnes engagées pour l'une de ces causes. Aujourd'hui, direction l'Irak pour rencontrer trois manifestants qui contestent le pouvoir en place, avec chacun des raisons spécifiques. 

L'Irak est aujourd'hui secoué par le plus important mouvement de contestation depuis l'invasion américaine en 2003. Deux mois et demi déjà que les manifestants défilent à Bagdad et dans les provinces du sud pour demander la démission du gouvernement et du Parlement. Unis dans la révolte, ces manifestants ont toutefois différentes visions politiques. Certains sont proches de Moqtada al-Sadr, l’influent leader chiite arrivé en tête des élections législatives de 2018. D’autres voudraient le départ de tous ces grands partis traditionnels, privilégiant les indépendants au Parlement. D’autres enfin, appellent au "dégagisme" et restent pour l’heure sans leader. Malgré leurs différences, ils revendiquent un combat commun, au-delà des anciennes lignes de fractures de la société irakienne. 

Le mouvement Sairoon comme seul allié politique pour Aqil

Sur la place Tahrir, au centre ville de Bagdad, chaque jour depuis mi-octobre, les manifestants défilent ici et font battre sans arrêt le cœur de la contestation en Irak. Sous l’une des nombreuses tentes qui recouvrent cette place, Aqil, 43 ans, boit un thé et enchaîne les cigarettes. Ce manifestant a perdu son petit frère, Safa, dans les premiers jours de la contestation, après qu’une cartouche de gaz lacrymogène l’a heurté en pleine tête. Depuis, il vient ici tous les jours pour manifester. "Moi, je demande quatre choses. Premièrement, la démission du gouvernement. Deuxièmement, une nouvelle loi électorale. Troisièmement, la formation d'un nouveau comité électoral. Enfin, la tenue d'élections anticipées." Aqil est originaire de Sadr City et considère le mouvement Sairoon, dirigé par le leader chiite et nationaliste Moqtada Sadr, comme le seul allié politique de la contestation. 

Outre la démission du gouvernement, Aqil demande la fin de la corruption et des ingérences étrangères, en particulier celle de l’Iran : "Je suis lié à l'Iran par ma confession et je ne suis pas honteux de cela. Mais l'Iran n'a pas pour autant le droit de m'imposer une protection. Le sectarisme est terminé en Irak. Et je ne veux plus que la religion soit liée à la politique." 

Le rejet des figures traditionnelles pour Mohammed

De l'autre côté de la place Tahrir, Mohammed, la carrure massive et le regard assuré, attend un groupe d’amis. Mohammed est originaire de la région d'Al-Anbar, à l'ouest de l'Irak, l'une des principales provinces sunnites du pays. Selon lui, si ces provinces ne se soulèvent pas aujourd’hui, c'est parce que "dans les régions sunnites, c’est plus compliqué, car on va les accuser d'être de Daech et d'être des terroristes. Et puis les gens là-bas ont beaucoup souffert de Daech, ils ont peur." 

Mohammed manifeste donc à Bagdad, pour éviter toute accusation de sectarisme. Comme Aqil, il demande désormais une nouvelle loi électorale et des élections anticipées. 

Seules différences entre ces deux hommes : Mohammed rejette les figures traditionnelles, comme Moqtada al-Sadr ou la plus haute autorité religieuse chiite du pays, Ali Sistani. "Je ne suis pas un grand fan de Sistani, explique Mohammed. S’il veut parler politique, je pense qu’il devrait enlever son turban. Moi, je soutiens les hommes politiques indépendants, sans partis. Je ne veux plus des partis politiques. Et je ne veux plus de religion dans l’État." 

Un changement politique et social pour Sally

Sur la place Tahrir, une autre génération, plus jeune encore, se veut plus radicale dans ses demandes de changements et demande la démission de tous les hommes politiques. Qu’ils soient chiites, sunnites, arabes ou kurdes, membres des partis traditionnels ou indépendants, tous doivent partir selon eux. Sally fait partie de cette nouvelle génération. Elle a 22 ans, a les cheveux teintés en rouge et se dit athée. 

"Pour moi, dit Sally, tous ces gens au pouvoir sont synonymes de corruption. Ils volent l’argent et le pétrole. Je veux quelqu’un qui comprenne les jeunes. J’espère que cette personne émergera bientôt." 

Plus qu’un changement politique, cette génération demande également un changement social. Et en tant que femme, Sally affirme que ce mouvement a déjà permis de faire tomber certains tabous : "les gens ici font changer la société. Les femmes marchent ici, normalement, sans problème, elles aident. C’est quelque chose de normal."

Pour Aqil, Mohammed et Sally, ces manifestations ont déjà permis de changer le visage de l’Irak. Peu importe leurs différences, ils se montrent aujourd’hui unis par un désir commun : celui de retrouver "leur dignité, leur liberté, et leur pays" disent-ils. 

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