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La légiste Cristina Cattaneo et son équipe pratiquant des autopsies en novembre 2015

Redonner une identité à chaque noyé en Méditerranée

4 min
À retrouver dans l'émission

Depuis des années, l'actualité est ponctuée de naufrages tragiques en Méditerranée. Avec des milliers de décès depuis 2015. En Italie, une femme cherche à connaître l'identité de chaque noyé. Rencontre à Milan avec cette légiste, Cristina Cattaneo, et son équipe.

La légiste Cristina Cattaneo et son équipe pratiquant des autopsies en novembre 2015
La légiste Cristina Cattaneo et son équipe pratiquant des autopsies en novembre 2015 Crédits : MARCELLO PATERNOSTRO - AFP

Environ 14 000 personnes sont mortes depuis 2015 en Méditerranée, d'après l'Observatoire International des Migrations. Des migrants prêts à tout pour un avenir meilleur. Mais la plupart du temps, chacun d'entre eux reste un anonyme perdu dans la masse des victimes. En Italie, une femme cherche à connaître l'identité de chaque noyé. Cristina Cattaneo est médecin légiste à Milan. 

Franceline Beretti est allée à la rencontre de son équipe au service des morts, et surtout des vivants.

20 000 ossements et des objets rapatriés de Sicile

Dans le sous-sol d'une université milanaise, sous la lumière artificielle, Cristina Cattaneo et son équipe travaillent en ce moment sur les victimes du 18 avril 2015, le naufrage le plus meurtrier de ces dernières années. Leurs indices pour identifier le millier de noyés : 20 000 ossements rapatriés de Sicile. Avec quelques ossements qui ont été nettoyés, analysés, étiquetés. Il y a par exemple un crâne, des radius, des côtes. Mais les os ne sont pas tout ce qu'il reste de ces migrants. Il y a aussi toutes leurs affaires. Ces objets sont soigneusement lavés, séchés. Ils bouleversent encore Cristina Cattaneo : 

Il y a des téléphones portables. Ça c'est une rose en tissu avec un bracelet et un billet d'un dollar américain. Là, on a une brosse à dents avec du dentifrice et avec cela je crois que c'est un rosaire musulman. Et cela, ce sont parmi les restes les plus parlants parce que ce sont les fameux sacs de terre. Pendant la première autopsie, avec la spécialiste de Catane, on déshabille un cadavre et nous trouvons sous son t-shirt un petit sac de terre fermé avec un lien. J'ai tout de suite pensé que cela pouvait être du haschisch ou un autre genre de drogue. Alors je me tourne vers le policier derrière moi et lui demande ce que c'est ? Il répond 'non, non, non, professeure, ne vous inquiétez pas, ce sont les petits sacs de la terre de leur pays qu'ils amènent avec eux. Surtout les Érythréens.

La chercheuse doit souvent faire de la pédagogie. Comme les bons sentiments ne font pas recette en Italie, pas de grands discours moraux : elle explique l'importance de son travail pour délivrer, par exemple, des actes de décès. 

Pour des questions d'héritages, pour des questions administratives en tous genres, on a besoin de certificats de décès. Pas seulement nous. Tout le monde. Cela ne dépend pas de la couleur de la peau. Il semble absurde de devoir le dire. Parfois, j'ai honte car je dis encore des choses comme 'tu vois, ça, ça montre qu'ils sont comme nous !', et d'un côté c'est vraiment paradoxal. Mais il y a besoin de le dire, de le souligner, que nous sommes tous humains... Surtout en ce moment. 

"Les morts en disent plus que les vivants"

Pour comprendre l'importance de ce travail, il y a aussi l'épave de la tragédie du 18 avril 2015, sortie des eaux par la marine italienne et toujours dans une base militaire en Sicile. Cristina Cattaneo y est entrée pour superviser l'extraction des corps. 

Quand les pompiers ont sorti toutes les victimes, il restait encore un petit espace fermé pour recueillir l'eau du bateau, un espace de 40 centimètres de haut. Il y avait des squelettes de jeunes hommes, même là. Cela veut dire qu'ils sont partis comme ça. Ils ne seraient probablement pas arrivés vivants, même sans le naufrage. Ces garçons avaient des dattes dans la poche, pour tenir. C'est pour cela que les morts en disent plus que les vivants. Si tu te fais raconter le voyage par un survivant, il te racontera toute la tragédie qu'il y a derrière, le dégoût, la terreur... Mais avec la vision, toujours, de quelqu'un qui a survécu, qui a vécu une chose terrible mais qui s'en est sorti. Et là, on n'oublie plus ceux qui n'ont pas réussi. 

En s'occupant des morts, Cristina Cattaneo et son équipe permettent aussi à des centaines de vivants de savoir enfin ce qu'est devenu leur proche et de commencer leur deuil.   

Le travail de Cristina Cattaneo et de son équipe est racontée dans son livre-témoignage Naufraghi senza volto (Naufrages sans visage). Ce grand succès éditorial en Italie sortira en France en septembre prochain (Albin Michel). 

Crédits : Visactu
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