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Manifestation contre la loi restreignant l'avortement en Pologne dans la ville de Wroclaw le 30 janvier 2021

Six mois après les manifestations pour le droit à l'avortement, les jeunes Polonais toujours en colère contre le PiS

5 min
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Au cœur de l'hiver, les Polonais sont descendus dans les rues pour un mouvement des plus massifs depuis la chute du communisme. C'est la quasi interdiction de l'avortement qui a mis le feu aux poudres. Les jeunes, particulièrement mobilisés contre le gouvernement, sont toujours en colère.

Manifestation contre la loi restreignant l'avortement en Pologne dans la ville de Wroclaw le 30 janvier 2021
Manifestation contre la loi restreignant l'avortement en Pologne dans la ville de Wroclaw le 30 janvier 2021 Crédits : Krzysztof Zatycki/NurPhoto - AFP

"Dégagez !" Ce fut l'un des cris de ralliements de la foule qui a battu le pavé contre le PiS, le parti Droit et Justice au pouvoir après la quasi interdiction de l'avortement par le Tribunal constitutionnel. Des femmes, des hommes, et surtout des jeunes, lycéens souvent, ont crié leur hostilité au parti au pouvoir, de manière parfois très crue. Des cortèges impressionnants au cœur de l'hiver brandissant l'éclair rouge, signe de ralliement d'une foule électrisée par les atteintes aux droits des femmes... C'est la question de l'avortement, devenu de fait quasi illégal sauf en cas de viol ou de danger pour la vie de la mère, qui a mis le feu aux poudres, mais les slogans ont très vite pris une tournure anti gouvernementale. La Pologne des villes mais aussi celle des campagnes s'est mobilisée. Pendant des semaines, des dizaines de milliers de manifestants, pour la première fois de très nombreux jeunes, ont défilé quotidiennement contre le PiS, le Parti Droit et Justice au pouvoir.

Le PiS conspué jusque dans ses fiefs

Klementyna Suchanow, co fondatrice du Mouvement Strajk Kobiet, la Grève des Femmes, à l'origine de la mobilisation avoue avoir été surprise par l'ampleur et la diversité de la mobilisation. "C'était nouveau de voir autant de jeunes, ce n'était jamais arrivé en Pologne, explique-t-elle. De plus, 

Des groupes très différents nous ont rejoints : des travailleurs, des militants de la grève pour le climat, différentes professions, comme les chauffeurs de taxi. 

Klementyna Suchanow, co fondatrice du mouvement la Grève des femmes, Strajk Kobiet, dans son bureau à Varsovie
Klementyna Suchanow, co fondatrice du mouvement la Grève des femmes, Strajk Kobiet, dans son bureau à Varsovie Crédits : Marie-Pierre Vérot - Radio France

"C’était incroyable. Vous pouviez les voir bloquer les rues de Varsovie pour empêcher la police de passer et nous protéger en fin de manifestation afin que la police ne puisse pas nous attaquer. C’est quelque chose que l’on n’avait jamais vu."

Et, note Klementyna Suchanow, ce qui est particulier, c'est que c'est un agenda féministe, la question de l'avortement, qui  été utilisé comme fer de lance pour des manifestations contestant plus largement les politiques gouvernementales. Un féminisme qui bouscule le PiS, une révolution qu'analyse finement Agnieszka Zuk.

Pour Filip Pazderski, chercheur, analyste politique spécialisé dans les questions de démocratie et de société civile à l’institut des affaires publiques, ces dernières manifestations étaient bien particulières :

Ce n’était pas la première fois, que les rues de Varsovie et d’autres grandes villes étaient le théâtre de manifestations mais cette fois ci, elles étaient d’évidence les plus importantes, ce sont aussi celles qui ont le plus gagné l’ensemble du pays. Et ce que l’on observe également, c’est qu’il y a de plus en plus de jeunes gens qui se mobilisent : pour les droits de différentes minorités, contre les dérèglements climatiques, contre les violences policières, ou les atteintes à l'indépendance des médias, de la justice. Ce qui motive les jeunes Polonais ce sont des thématiques très différentes de celles que présente aujourd’hui le PiS. Et ça c’est un problème pour ce parti.

Ne plus avoir honte de son pays

Le PiS, le parti au pouvoir, conspué jusque dans ses fiefs, en Basse Carpates notamment. C'est dans une de ces petites villes, Krosno, que nous retrouvons Emma, une lycéenne qui a pris la tête des cortèges. Elle a 16 ans. 

Emma Schläppi, une jeune lycéenne de Krosno, engagée dans les manifestations de l'automne,  milite pour le changement
Emma Schläppi, une jeune lycéenne de Krosno, engagée dans les manifestations de l'automne, milite pour le changement Crédits : Marie-Pierre Vérot - Radio France

"Lors de la première manifestation à Krosno, il y avait je pense 4 à 500 personnes, rassemblées ici sur la place du marché où nous nous trouvons, raconte-t-elle. Je ne pensais pas qu'il y aurait autant de monde. J'imaginais qu'on serait peut-être maximum 20, 30 mais quand j'ai vu autant de femmes, et pas seulement des femmes, arriver ici avec des banderoles et avec cet esprit combatif, ça m'a fait tellement de bien, comme une bouffée d'adrénaline et cela m'a donné confiance pour prendre la tête de la manifestation. 

Je pense que ces manifestations c’était comme un cri de colère après tellement de choses, pas seulement la question des droits des femmes en Pologne mais aussi les droits des LGBT qui ont été piétinés durant la campagne pour la présidentielle, ou les droits des travailleurs dont le gouvernement ne s’occupe pas. En fait tout cela, ça a rassemblé les gens, pas seulement les femmes que l’on privait de leurs droits, mais aussi tous ceux qui voulaient protester contre le gouvernement parce qu’il ne fait pas son travail. 

Je pense que le changement ne se produit pas seulement au parlement ou au gouvernement mais aussi dans la rue. C’est ce qui s’est passé à l’époque communiste, c’est comme ça que tout a commencé.

La chute d’un gouvernement oppresseur commence toujours par une manif dans la rue où les gens crient leur mécontentement.

Emma s'investit localement pour changer les politiques et les mentalités. C'est au niveau local qu'il faut commencer pense-t-elle, parce qu'elle aime sa ville, Krosno, sa région Les Basses Carpates et qu'elle ne veut dit-elle plus avoir honte de son pays. A quelque 150 kilomètres de là, non loin de la frontière ukrainienne, d'autres jeunes se mobilisent pour sauver les forêts de la destruction... Certains groupes investissent les bois, d'autres font campagne en bord de route. 

Des militants opposés aux coupes forestières, déguisés en loups, occupent une forêt dans les Biesczczady, dans le sud est de la Pologne
Des militants opposés aux coupes forestières, déguisés en loups, occupent une forêt dans les Biesczczady, dans le sud est de la Pologne Crédits : Marie-Pierre Vérot - Radio France

Contre l'église mais pas contre la religion

A Cracovie, plusieurs groupes de jeunes militent pour l'apostasie et secouer le joug de l'église conservatrice. Ils ont installé leur stand sur la grand place. Des bannières rappellent les crimes de l’église, notamment les scandales de pédophilie. Un jeune garçon en soutane et les cheveux rose danse sur un rythme endiablé. "Dans l’église polonaise, explique-t-il, il n’y a pas d’amour, il n’y a pas de tolérance. Il y a de la violence, de l’agressivité, de l’hypocrisie, il y a le sexisme, un manque d’acceptation pour les personnes LGBT". A ses côtés, une jeune fille déguisée en religieuse et portant des cornes rouges distribue des tracts pour expliquer comment révoquer son baptême. 

Un stand pour promouvoir l'apostasie, à Cracovie, en Pologne
Un stand pour promouvoir l'apostasie, à Cracovie, en Pologne Crédits : Marie-Pierre Vérot - Radio France

Karol a déjà fait la démarche "On peut certainement trouver un lien entre mon apostasie et la politique en Pologne, dit-il, parce que l'église et le gouvernement c'est presque la même chose aujourd'hui. L'Eglise a tellement d'influence sur le parti au pouvoir! Ce qui s'est passé est un signal pour beaucoup pour quitter les rangs de l'église. Ils restent croyants. Ils ont quitté l'église mais pas la religion. Et l'on dit ainsi au PiS qu'il n'a pas le droit de nous imposer des lois dictées par l'église.

Karol a fait son apostasie "On peut certainement trouver un lien entre mon apostasie et la politique en Pologne" dit-il
Karol a fait son apostasie "On peut certainement trouver un lien entre mon apostasie et la politique en Pologne" dit-il Crédits : Marie-Pierre Vérot - Radio France

Un peu partout en Pologne des jeunes se sont réveillés, ils pourraient de nouveau descendre dans la rue, ils sont prêts de nouveau à se mobiliser, Klementyna Suchanow en est convaincue :

Ce qui a commencé à l’automne et continue encore aujourd’hui, c’est une révolution. Sans aucun doute. La mentalité polonaise change à toute vitesse. C’est vraiment incroyable. Ce n’est plus la même nation depuis les manifestations. Ces jeunes gens qui étaient dans la rue cet automne sont nés dans cette Pologne membre de l’Union européenne et ils voient les choses différemment. Ils ont des discussions complètement différentes, ils sont ouverts d’esprit. 

La fin de l'homo sovieticus polonais

D’une certaine manière on peut dire que ce qui s’est passé l’automne dernier, c’est la fin de homo sovieticus polonais. Quelque chose est mort et quelque chose de nouveau est né.

"Et nous n'avons plus qu'à attendre la prochaine étape. C’est un moment de transformation. En 1989, ce fut une transformation du système politique, et là c’est une transformation profonde, des mentalités."

Le changement se produira-t-il bientôt? Les pesanteurs restent importantes, les jeunes n'ont pas encore trouvé d'incarnation politique et le PiS verrouille les leviers de pouvoirs. Beaucoup ont décidé de s'expatrier. Les jeunes Polonais se sentent parfois un peu seuls pour impulser un renouveau démocratique. La société civile polonaise en guerre contre le PiS attend désormais beaucoup de l'Europe, qu'elle trouve bien passive face aux atteintes portées à l'état de droit. C'est le message d'Adam Bodnar, défenseur des droits en sursis lorsque nous le rencontrons. Il incarne l'une des dernières institutions encore indépendantes.

"Je pense que la démocratie polonaise vit un moment décisif. Nous savons que certains pays comme la Hongrie sont déjà, disons, perdus d’un point de vue démocratique. Et selon moi la Pologne est sur le point de sombrer un peu plus vers une sorte de système hybride, une démocratie non démocratique en quelque sorte . C’est donc un moment charnière du point de vue des changements qui se produisent en Pologne, la pression sur les juges, la pression sur les médias indépendants, sur la société civile, les limites apportées aux contre pouvoirs en Pologne. 

Adam Bodnar, le défenseur des droits polonais dans son bureau en mai 2021. "La Pologne, dit-il, vit un moment décisif pour la démocratie"
Adam Bodnar, le défenseur des droits polonais dans son bureau en mai 2021. "La Pologne, dit-il, vit un moment décisif pour la démocratie" Crédits : Marie-Pierre Vérot - Radio France

L’Union européenne a un rôle essentiel à jouer. 

"J’apprécie certaines de ses interventions, particulièrement les procédures d’infraction que la Commission dépose auprès de la cour de justice de l’Union européenne. J’apprécie le travail de cette Cour. Mais tout de même, j’ai parfois le sentiment que l’UE est trop lente et manque vraiment d’imagination face aux changements qui se produisent en Pologne. On parle beaucoup trop de dialogue et de recherche de solutions constructives ou de nouveaux instruments qui empêcheraient ces régressions démocratiques en Hongrie ou Pologne. Ce qui nous manque ce sont des actes forts de la part de la commission européenne, Elle ne devrait pas avoir peur et arrêter avec ces "dialogues constructifs" qui ne mènent nulle part. Parce que pendant ce temps, le gouvernement polonais continue son travail de sape de l’état de droit en Pologne.

Je pense, ajoute Adam Bodnar, que c’est une question existentielle pour l’Union européenne. On ne parle plus seulement de la petite Hongrie. Il est maintenant question de deux Etats membres dont l’un pèse 38 millions d’habitants. Donc pour moi, ce qui se passe ici pourrait entraîner la destruction des valeurs européennes au sein même de l’Union. C’est pourquoi, je le répète, la Commission devrait faire preuve de beaucoup plus d’imagination pour répondre au défi que pose la Pologne à l’état de droit. Et elle trouvera à ses côtés une société civile qui lui fait encore confiance de façon massive."

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