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Pour ce deuxième scrutin présidentiel post-printemps arabe, un grand nombre d'électeurs tunisiens sont partagés entre cynisme et désillusion.

Tunisie : illusions perdues à la veille de la présidentielle

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J-4 avant le premier tour de la présidentielle en Tunisie. C’est la deuxième fois depuis la révolution de 2011 que les Tunisiens vont pouvoir élire au suffrage direct leur chef d’Etat. Comment envisagent-ils ce scrutin ? Qu’espèrent-ils de ces élections ? Iront-ils seulement voter ?

Pour ce deuxième scrutin présidentiel post-printemps arabe, un grand nombre d'électeurs tunisiens sont partagés entre cynisme et désillusion.
Pour ce deuxième scrutin présidentiel post-printemps arabe, un grand nombre d'électeurs tunisiens sont partagés entre cynisme et désillusion. Crédits : FETHI BELAID - AFP

En Tunisie, la région de Gafsa est la plus riche en ressources naturelles. La production de phosphate compte parmi les plus importantes sources de revenus de l’Etat. Mais paradoxalement, Gafsa est aussi la région la plus touchée par le chômage. Il y touche une personne sur quatre en âge de travailler, bien au-dessus du taux moyen tunisien, établi à 15 %.

Autant dire qu'ici, à quatre jours du premier tour de la présidentielle – le deuxième scrutin au suffrage direct depuis la révolution de 2011 – la question de l'emploi est au cœur des préoccupations.

Ici, il est plus facile de trouver des diplômés au chômage que des jeunes qui travaillent. Ingénieur en mécanique et en informatique, Ihab, les yeux tristes et rivés sur son téléphone portable, joue à un jeu qui ne l’intéresse même pas.

"C’est comme ça que je passe mes journées : fumer, jouer avec mes amis sur mon téléphone… C’est ça ma vie. Je ne voterai pas, non. Ces gens se moquent de nous."

On a énormément de mafias ici, tout spécialement ceux qui se disent politiciens. Ils ne veulent que le pouvoir, et faire de l’argent.

"J’ai deux diplômes. J’ai 26 ans. Quand est-ce que je trouverai enfin un travail ? quand est-ce que je pourrai fonder une famille ?"

Promesses non tenues

Son voisin l'interpelle : "Posez la question à n’importe qui ici, demandez-leur s’ils veulent rester en Tunisie. Ils vous répondront tous non. On se sent en prison."

Ihab confirme :

On est en prison ! On ne peut rien faire en Tunisie. Rien du tout. Laissons ce pays aux politiciens. On n’a plus aucune raison de vivre ici. 

Lors des premières élections nationales post-révolution, en 2014, les principaux partis ont promis monts et merveilles. Depuis, la situation s’est encore dégradée. Toujours pas de nouvel hôpital, des routes dans un état lamentables… 

Rim est diplômée en informatique depuis sept ans, mais elle n’a jamais trouvé d'autre travail que du bénévolat. Ce qu’elle attend de ces élections ? "Rien."

Je vais voter, mais je vais voter blanc. Aucun des 26 candidats ne mérite ma voix. 

A Gasfa, avec la démocratie, les gens ont appris à devenir cyniques. 

Les rares jeunes qui voteront ne le feront qu’en échange d’un peu d’argent, ou d’une promesse d’emploi faite par les partis qui achètent leur voix. C’est le cas de la plupart des amis de Rim.

Les partis te disent  "Tu votes pour nous et on te trouvera un emploi".  Ils font tous cela. 

"En échange, tu t’engages à voter pour eux, mais tu dois aussi recruter de nouveaux adhérents. Moi, je refuse de me laisser acheter. On condamne la corruption, alors il faut essayer de ne pas se laisser soi-même corrompre.

Mais j’ai beaucoup d’amis qui ont accepté, comme énormément d’autres jeunes d’ailleurs, dans l’espoir de trouver enfin un travail. Les hommes surtout, parce que c’est sur leurs épaules que pèsent les responsabilités économiques. Pour pouvoir se marier, ils doivent absolument trouver un travail. 

Les autres finissent par tenter de traverser la Méditerranée…"

Le poison de la corruption

A Metlaya, à une quarantaine de kilomètres de Gasfa, le phosphate a envahi la ville. Des montagnes sur lesquelles les enfants jouent ici, des montagnes, aussi, qui dégagent des émanations mortelles.

Deux enseignants ont fondé une association pour tenter de donner aux jeunes l’envie d’aller de l’avant et de préserver l’environnement. Mais le cœur n’y est plus depuis les dernières élections.

A quelques mètres, sur le mur de l’école où ils enseignent, les affiches électorales... 

Ils ne vont rien faire, croyez-moi.

Au centre, un visage bien mis en évidence, celui de Youssef Chahed, le Premier ministre, candidat à la présidentielle.

Quand il parle ici d’une ville propre, qui respecte l’environnement et qui exploite les énergies   renouvelables, vous y croyez ? Bien sûr que non.

"La tête de liste de Youssef Chahed, c’est un complice en corruption, parce qu'il est propriétaire des camions qui transportent le phosphate. Pour un coût cinq fois supérieur au transport par train. Vous imaginez combien il gagne ?

Seul changement, on a commencé à parler. Mais la liberté d’expression ne mène à rien, après tout.

Ils font tout ce qu’ils veulent. Parmi ceux qui se présentent aux élections, pas un seul n'est exempt de soupçons de corruption.

Ça nous rend malades, on ne peut rien faire. On est devenus désespérés."

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