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les étés meurtriers
Épisode 1 :

Utoya, dix ans après : des rescapés racontent leur reconstruction dans une Norvège menacée par l’extrémisme

4 min
À retrouver dans l'émission

Il y a dix ans, le 22 juillet 2011, l'extrémiste Anders Breivik assassinait sur l'île d'Utoya, en Norvège, 69 jeunes. France Culture a retrouvé trois survivants de ce massacre, qui ont réussi malgré ce lourd fardeau à avancer, notamment grâce à leur engagement politique.

Le 22 juillet 2011, Anders Breivik, terroriste d'extrême-droite, tue 69 personnes qui participent à un camp d'été des Travaillistes de l'AUF sur l'île d'Utoya
Le 22 juillet 2011, Anders Breivik, terroriste d'extrême-droite, tue 69 personnes qui participent à un camp d'été des Travaillistes de l'AUF sur l'île d'Utoya Crédits : Grott, Vegard / NTB / NTB via AFP - AFP

Le 22 juillet 2011, deux attaques frappent la Norvège. Les plus violentes depuis 1945. Une bombe dans le quartier des ministères fait huit morts à Oslo. L'auteur de l'attentat, Anders Behring Breivik, se rend ensuite à une trentaine de kilomètres sur l'île d'Utoya où se déroule le camp d'été des jeunes Travaillistes (AUF). Déguisé en policier, il tue 69 personnes. Comment les survivants se sont-ils reconstruits ? Où en est la société norvégienne du débat de la radicalisation ? France Culture a retrouvé trois survivants.

Ce 22 juillet 2011, au milieu d'un lac paisible entouré d'eau vert sombre, des centaines de jeunes refont le monde. Il est 16h30, et dans une heure, certains d'entre eux seront morts. Massacrés par un homme qui vient de descendre du ferry d'Utoya. Un grand blond au regard glacial, Anders Breivik. Il n'a pas choisi Utoya par hasard. Il vise le Parti travailliste, propriétaire de l'espace et "incarnation" selon lui "du marxisme culturel". Pendant 72 minutes, il tire, de façon méthodique, deux fois sur chaque victime. Certains jeunes se cachent dans leurs tentes, derrière un arbre ou au creux d'une falaise qui surplombe la plage. D'autres courent, crient, se jettent dans l'eau glacée et tentent la traversée de deux heures à la nage. Breivik, impassible, continue le massacre. Les victimes les plus jeunes ont 12 ans.  

Se battre pour ceux qui sont morts

Line Hoem a survécu. La jeune femme âgée aujourd'hui de 35 ans a longtemps enfoui ce jour maudit, refusant d'en parler. Elle s'est jetée corps et âme dans la politique. "Tous les jeunes qui étaient à Utoya étaient des militants. Ils croyaient en la social-démocratie et qu'une autre société était possible. Et c'est parce qu'on pensait comme ça qu'on s'est fait attaquer par un extrémiste. Mon engagement politique a été plus important après le 22 juillet qu'avant car ceux qui sont morts auraient dû devenir des responsables politiques. Mais ils n'ont pas pu parce qu'ils ont été tués. C'est important pour nous de continuer, même si c'est difficile". 

Line Hoem avait 25 ans lors de l'attaque d'Utoya, aujourd'hui elle représente le parti Travailliste à l'échelle régionale
Line Hoem avait 25 ans lors de l'attaque d'Utoya, aujourd'hui elle représente le parti Travailliste à l'échelle régionale Crédits : Aslaug Holm

Après un tel traumatisme, la vie ne ressemblera jamais à celle qu'elle a connue :

Avant Utoya, j'étais une danseuse. J'étais une personne très active. Après Utoya, je ne pouvais plus m'entraîner. A chaque fois que mon pouls accélérait cela me renvoyait au jour où j'ai couru pour sauver ma vie et où mon pouls était évidemment très haut. Après Utoya, dès que mon pouls s'emballait, j'avais peur, je faisais des crises de panique, j'avais des flash-backs. Ça a été très dur pour moi. Je dansais beaucoup avant et j'ai eu l'impression de perdre quelque chose d'important de ma personnalité.

Line est toujours suivie par un thérapeute et un entraîneur. Elle apprend doucement à comprendre et canaliser son corps. Aujourd'hui, dix ans après le drame, elle arrive à s'entraîner plusieurs fois par semaine.

Reprendre le contrôle d'Utoya 

Si la politique a aidé Line à s'en sortir, c'est aussi elle qui a sauvé Astrid Willa Eide Hoem, une autre rescapée d'Utoya. La jeune femme au sourire communicatif est devenue la dirigeante du parti de la Jeunesse Travailliste AUF (Arbeidernes Ungdomsfylking). Son destin, et celui de tous les survivants, est lié à l'île d'Utoya et ses 10,6 hectares. Pour Astrid, l'île a même été au centre de sa reconstruction personnelle : 

Le lendemain de l'attaque, le président de notre parti a dit qu'on retournerait à Utoya. Pour moi c'était très important parce que je pensais que notre organisation politique, l'AUF, était morte ce jour-là, que c'était impossible de continuer. Nous étions blessés, en crise, et quand il a dit ça, cela nous a donné un but à tous : nous ne laisserons pas les balles et les terroristes nous réduire au silence.

Il a fallu quelques années pour que Astrid, Line et l'AUF "reprennent le contrôle" de l'histoire de l'île. En 2015, comme une renaissance, un camp d'été a été organisé. Il y en a tous les ans depuis. Un an plus tard, en 2016, un Centre de mémoire et d'information a été construit à Utoya pour raconter ce qui s'est passé, promouvoir la démocratie et contre l'extrémisme. "Le centre doit diffuser le message qui nous permettra de nous prémunir contre la haine, la violence et le terrorisme. C'est un objectif important. Le centre du 22 juillet doit faire passer des valeurs comme l'importance de la démocratie et la transparence. Nous devons savoir comment combattre la haine, la violence et le terrorisme, nous le devons aux 77 jeunes et adultes qui ont si inutilement perdu leur vie en cet affreux jour" , a confié la Première ministre de l'époque Erna Solberg pendant l'inauguration. Chaque année, 10 000 jeunes s'y rendent.

Le centre de mémoire construit sur Utoya après le drame. Le toit est soutenu par 69 piliers qui symbolisent les 69 jeunes tués le 22 juillet
Le centre de mémoire construit sur Utoya après le drame. Le toit est soutenu par 69 piliers qui symbolisent les 69 jeunes tués le 22 juillet Crédits : Jon Olav Nesvold / NTB scanpix Nesvold, Jon Olav / NTB / NTB - AFP

Justice équitable

Anders Brevik a cessé son massacre lorsque la police est arrivée sur l'île. Il a été interpellé sans opposer de résistance. Cette nuit du 22 juillet, au fil des heures et du décompte du nombre de morts, les Norvégiens en apprennent un peu plus sur l'auteur de cette terrible attaque. Il a 32 ans, il est célibataire et a publié trois ans auparavant un manifeste de 1 518 pages où il part en croisade contre le multiculturalisme et livre son obsession de l'islam et sa peur de la féminisation de l'Europe. Il est là pour "sauver la Norvège et l'Europe d'une invasion musulmane". A la police, il expliquera que son geste était "cruel" mais "nécessaire" et qu'il cherchait le meurtre de masse, mieux vaut "tuer trop que pas assez".

La justice le condamne en août 2012 à 21 ans de prison, la peine maximale en Norvège. Elle pourra être prolongée de cinq ans en cinq ans indéfiniment, tant qu'il sera considéré comme dangereux. Il est depuis à l'écart des autres détenus. Gaute Skjervø, survivant d'Utoya et aujourd'hui vice-président de l'AUF, estime aujourd'hui que le procès de Breivik a été équitable. "C'était peut-être le test le plus important de notre démocratie. Nous, les survivants, étions en colère, furieux. Mais je suis heureux que nous n'ayons pas eu à décider, c'est la démocratie qui l'a condamné". Une opinion que partage Astrid Willa Eide Hoem, la patronne de l'AUF, "notre système judiciaire a fonctionné. Si tu enfreins une loi, tu seras jugé équitablement". 

Dix ans après, la Norvège n'est plus dans une bulle

Cette tragédie a bouleversé à jamais la Norvège. Aslaug Holm l'a bien observé. La réalisatrice a remporté l'Amanda (équivalent norvégien d'un César) de la meilleure réalisatrice pour son film Brødre en 2015. Elle a vu la société norvégienne changer. En 2006, elle réalisé un documentaire sur Jens Stoltenberg en le suivant lorsqu'il était Premier ministre et chef du parti des Travaillistes : 

Il y avait comme un voile d'innocence à cette époque sur la Norvège. Certains conseillers politiques le disaient même, "quand on subira la première attaque terroriste, quelque chose changera". Cela voulait dire qu'ils savaient que cela arriverait en Norvège parce qu'on fait partie d'un ensemble et beaucoup de pays y sont confrontés. On pensait que notre pays était dans un coin paisible du monde. Là, on a perdu notre innocence. On ne peut plus faire comme si on était dans une bulle et qu'on n'a pas à participer à la réflexion globale.

La crise migratoire de 2015 a aussi fait bouger les lignes en Norvège. "Beaucoup de gens ont eu peur de ce qui se passait", raconte Aslaug Holm. Ils se sont demandé comment on pouvait protéger notre pays. S'est développé ensuite le racisme anti-musulman, la peur d'être "envahi''.   

Pour rendre hommage aux survivants d'Utoya, Aslaug a tourné un documentaire sur quatre femmes rescapés. Le film, Generasjon Utoya, est sorti en avril 2021. Elle suit quatre jeunes femmes qui ont décidé de continuer la politique malgré le drame. "On voulait montré les jeunes politiciens dans leur combat pour avancer, et dans leur combat pour imposer leurs valeurs. On les filme pendant deux-trois ans. C'est comme un portrait d'une organisation politique de jeunes. On montre leurs espoirs en l'avenir parce qu'ils voient le monde du bon côté et ils n'abandonnent pas même si ils sont attaqués".  

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Parmi les témoins de Generasjon Utoya, Line Hoem et l'île d'Utoya, elle-même. "Dans le film, Utoya est une sorte de personnage. On commence en hiver, et c'est une image symbolique. L'île est glacée et dans un sens, Line aussi est dans cet état car elle a eu tellement peur le 22 juillet qu'elle est restée immobile sur la plage. A travers le film, on voit le printemps qui s'installe et tout devient plus chaud. Line aussi va mieux, elle est en plein traitement. A la fin, c'est l'été et plein de jeunes sont de retour sur l'île avec leurs espoirs et leurs rêves. Il y a de la joie sur Utoya. La lumière brille plus que le côté sombre". 

L'importance d'un débat public

Malgré l'espoir de la réalisatrice et des jeunes militants de l'AUF, comme beaucoup de pays européens, la Norvège voit depuis 2011 la montée de l'extrême-droite. Gaute Skjervo, vice-président de la Jeunesse travailliste, rescapé de l'attaque, est inquiet : 

Les idées de Breivik sont de plus en plus partagées, par exemple que le parti travailliste veut importer les lois islamiques en Norvège. On les voit dans commentaires des articles des journaux, sur Facebook, sur Twitter. Et elles ne sont pas relayées uniquement pas les plus extrémistes. Personne ne dira qu'il soutient l'action de Breivik, mais pas mal soutiennent ses idées. Et c'est dangereux.

Pour Gaute, qui préfère ne pas reparler du 22 juillet, les Norvégiens n'ont pas encore fait leur examen de conscience. "La société norvégienne n'a toujours pas réussi à comprendre que l'extrême-droite est une menace", estime Gaute. Anders Behring Breivk n'était pas "juste quelqu'un de fou", insiste Astrid Willa Eide Hoem, dirigeante de l'AUF, "il faut admettre qu'il est l'un d'entre nous". Breivik est allé dans "nos écoles", il avait un travail, et fréquentait à Oslo "les mêmes bars que mes amis" victimes souligne Gaute, "nous devons comprendre qu'il était l'un d'entre nous avant de comprendre ce qui s'est passé le 22 juillet". 

Pour Astrid Willa Eide Hoem, il faut relancer le débats public sur les moyens d'empêcher les attaques terroristes : 

Nous n'avons pas eu les débats nécessaires après le 22 juillet. On a beaucoup parlé du nombre de policiers et du nombre d'hélicoptères qu'on devrait avoir en Norvège. On a parlé de la santé mentale du terroriste, de la mémoire des victimes. On a parlé de beaucoup d'aspects du 22 juillet mais pas des causes politiques, du fait qu'il était d'extrême droite et qu'il a tué des gens à Utoya parce qu'ils étaient de l'AUF. Même si il est le seul responsable de ses actes, on sait que beaucoup de gens partagent cette idéologie en Norvège et en Europe. En 2019, nous avons eu une nouvelle attaque terroriste ici, dans une mosquée par un extrémiste qui soutient les théories de Breivik. Quand on n'a pas de débat sur ces idéologies, je ne suis pas sûre qu'on peut en tirer les conséquences et tenir notre promesse de "plus jamais ça".

L'appel de l'AUF a été entendu, notamment par son principal opposant politique, le parti des jeunes conservateurs. Son dirigeant, Ola Svenneby, a parlé publiquement du 22 juillet pour la première fois depuis dix ans. Dans un article, il a fait une promesse aux Travaillistes : "On ne doit pas laisser l'AUF débattre seule. Elle n'est pas la seule responsable, tous les partis doivent se réunir et discuter de l’extrémisme et ne plus considérer que comme nous n'étions pas sur place le 22 juillet, nous ne sommes pas concernés". Débattre et même s'opposer, l'essence de la démocratie.

Espoir d'un monde meilleur

Pour relancer le débat, l'AUF a aussi publié un livre cette année, Aldri tie, aldri glemme (jamais le silence, jamais l'oubli). Une anthologie de 15 textes rédigés par des rescapés, des responsables politiques et des figures du pays comme des comédiens. Ils évoquent ce qui a été fait ces dix dernières années et ce qu'il reste à faire. La Jeunesse Travailliste demande également la création d'une commission chargée de trouver des pistes pour empêcher l'extrême droite de prospérer sur Internet ou dans les écoles.  

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En attendant, Line et Astrid portent haut les valeurs qui ont coûté la vie à leurs amis. Line espère que le film dans lequel elle apparaît - Generasjon Utoya - va enfin l'aider à parler de ce qui s'est passé. "J'espère parler aux plus jeunes, peut-être dans les écoles parce que c'est très important qu'ils sachent ce qui s'est passé".  

Pour l'avenir, Astrid espère elle "créer une société où l'on peut être soi-même, peu importe qui on aime, à quoi on ressemble, quelles sont nos croyances". Mais la dirigeante politique confie que même avec le temps, le souvenir de ce jour est toujours aussi douloureux : 

Je vis avec le 22 juillet tous les jours. J'ai peur parfois, quand je fais des apparitions publiques. Il y a dix ans, les amis que j'ai perdu me manquait. Aujourd'hui, c'est ce qu'ils et elles seraient devenus qui me manque. Cela ne fait qu'amplifier la tristesse, même dix ans après.  

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