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Joseph Andras

Joseph Andras : "J'endosse dans Kanaky ma subjectivité politique, c'est la moindre des politesses"

26 min
À retrouver dans l'émission

Entretien avec Joseph Andras et réaction d'Edwy Plenel, à propos de " Kanaky ", de Joseph Andras, paru aux éditions Actes Sud.

Joseph Andras
Joseph Andras Crédits : © Rezvan S., pour les éditions Actes Sud

Lundi-livre

avec l'écrivain Joseph Andras ( interview par mail ) et le journaliste Edwy Plenel (au micro), à propos du récit de Joseph Andras, Kanaky, publié aux éditions Actes Sud. Une enquête biographique autour de la figure d'Alphonse Dianou, militant indépendantiste et leader du groupe kanak qui mena la prise d'otages d'une gendarmerie de l'atoll d'Ouvéa, au large de la Nouvelle-Calédonie, le 22 avril 1988.

[Edwy Plenel] Il faut rendre hommage à Joseph Andras, jeune auteur caché, dont on ne connaît qu'une photo, avec qui on ne peut communiquer que par mail, qui a choisi de tirer le fil de ce qu'en termes shakespeariens on appellerait des spectres, des fantômes, et qui nous habitent ; ceux de la question coloniale.

Avec " Kanaky", Joseph Andras revient sur sur la Nouvelle-Calédonie et ce moment de fureur, ce massacre que fut le dénouement d'Ouvéa. A l'époque, j'avais mené l'enquête rassemblée dans un livre, "Mourir à Ouvéa " qui avait paru en septembre 1988. J'ai mené cette enquête à partit d'une photographie. J'étais à Paris, la photo avait paru dans Paris-Match après le dénouement de cette prise d'otages en 1988, c'est une photo qui me terrifie. On voit ces indépendantistes kanaks, on reconnaît Dianou, à sa blessure, avec un bandage blanc, il est sur une civière, et tous les autres sont face contre terre. Et on voit tous ces militaires blancs, qui rigolent. C'est une image terrible. Mon enquête a commencé par là ; à Paris, en demandant aux avocats - parce qu'ils étaient détenus en France dans des cellules à Fresnes - de faire reconnaître qui étaient les autres-là, d'aller les voir, leur demander ce qui s'était passé...

Entretien de Joseph Andras avec Tewfik Hakem (mené par écrit uniquement)

Tewfik Hakem : Après De nos frères blessés, roman-enquête sur Fernand Iveton (militant communiste pied-noir guillotiné pendant la guerre d’Algérie), vous revenez avec une autre enquête biographique,  Kanaky  sur Alphonse Dianou, le militant indépendantiste et leader du groupe kanak qui mena la prise d’otage d’une gendarmerie de l’atoll d’Ouvéa le 22 avril 1988. Est-ce une manière pour l'écrivain que vous êtes d'interroger l'histoire de la colonisation française ? 

Joseph Andras : "Interroger" au sens d'examiner, alors, et non de questionner. Les réponses à la "question coloniale" sont connues depuis bien longtemps. 1950, peut-être : Le Discours sur le colonialisme de Césaire a déjà dit tout ce qu'il y avait à saisir sur le sujet ! Ce qui suit son texte, dont ces deux livres, a valeur de notes de bas de page. Entre l'Algérie et la Nouvelle-Calédonie - ou Kanaky -, il s'agit en effet d'un même fil rouge. À la différence que De nos frères blessés se penche sur une affaire ancienne, classée, oubliée de tous, ou presque, et Kanaky sur une lutte présente qu'un référendum s'en va bientôt ponctuer... 

Quand vous décidez d'enquêter sur Alphone Dianou par exemple, vous savez qu'au bout de votre enquête vous allez écrire un roman/ un livre sur le sujet ? 

J.A. : Au tout départ, il y a la curiosité : je découvre cet homme, je cherche à en savoir davantage et réalise qu'il n'existe que très peu d'informations. Et que ce très peu est truffé de contradictions ou d'incongruités : on nous parle d'un assassin sanguinaire à la fois disciple de Gandhi et prêtre défroqué. Quand je dis "on", il s'agit de la grande presse et de l'essentiel des ouvrages produits en France, dont la moitié sont le fait de militaires. Je creuse, soucieux de comprendre les articulations, de démêler les nœuds : en vain. De cet échec naît ce désir d'enquête. J'entre en contact avec sa famille puis, après de longs mois d'échanges collectifs, me rends sur place afin de rencontrer ses proches. Sans savoir s'ils m'autoriseront à poursuivre plus avant ou m'opposeront un refus clair et net. Il se trouve qu'ils ont accepté et que j'ai pu commencer à travailler pour de bon, avec l'idée qu'il s'agirait d'un livre, mais d'un livre dont la forme ne m'est pas apparue immédiatement. Le télescopage avec le référendum a d'ailleurs bousculé l'intention de départ - uniquement biographique. 

Edwy Plenel est avec nous ce matin, quelle est la question que vous voulez lui poser Joseph Andras ? 

J.A. : Edwy Plenel a beaucoup travaillé sur Mitterrand. Une question me vient aussitôt à l'esprit : comment entendre que la gauche réformiste, républicaine, social-démocrate - voire anticapitaliste, sur le papier -, ait pu si souvent prêter main forte aux diverses menées impériales ? 

Vous faites allusion au Président Mitterrand face à la prise d'otage en Nouvelle Calédonie ou au ministre de la justice pendant la guerre d'Algérie qui refusa la grâce à Iveton? 

J.A. : On pourrait également parler du Mitterrand qui, en donnant l'ordre de couler le Rainbow Warrior, viole la souveraineté de l'État néo-zélandais. Ou du Mitterrand à qui Chevènement fait faux bond durant la guerre du Golfe. Mais, pour tout vous dire, qu'il se nomme Mitterrand ou Truc ne m'importe vraiment pas : j'aime mieux voir en termes de longues durées, de mouvements de fond, de structures. Les individus, pris dans ces strates de pouvoir, sont peu ou prou interchangeables. En acceptant que Fernand Iveton soit décapité, Mitterrand n'a rien commis d'exceptionnel : c'est un geste à l'image d'un certain nombre de républicains. Et c'est ce continuum qui m'intéresse, et qui, pour avoir lu Plenel écrire, par exemple, sur Guy Mollet, l'intéresse sans doute aussi. 

Dans Kanaky vous écrivez « Le journaliste examine, l’historien élucide, le militant élabore, le poète empoigne ; reste à l’écrivain de cheminer entre ces quatre frères », cela résume et votre style et votre propos, mais l’historien peut-il être poète face aux faits ? Le journaliste peut-il se permettre d’être militant d’une cause et se prévaloir de sa qualité de témoin, de journaliste.

J.A. : Il y a là deux points, je crois. Le rapport aux faits, donc à la vérité. Et la place de l'écrivain, donc du statut de la littérature. Je n'ai que des évidences à rappeler... L'énoncé pur d'un fait, ça n'existe pas : parler d'un sujet est un acte en soi puisqu'il en occulte un autre ; c'est un choix, donc une coupe, un prélèvement, qui relève d'une subjectivité. Quand BFM titre "Les vacances d'été, trop longues pour 4 Français sur 10, doivent-elles être raccourcies ?", on pourrait y voir un travail journalistique "neutre" et rondement mené. Il n'en est bien sûr rien : cette phrase est un engagement idéologique pur et dur, une profession de foi militante. Allez, imaginons que cette enquête soit correcte et représentative (ce qu'il faudrait questionner, c'est-à-dire interroger les tenants et les aboutissants méthodologiques) : les faits - les chiffres - énoncés dans la première partie de ce titre ne sont pas discutables. La seconde partie n'a pourtant aucun lien logique avec la précédente. D'autant qu'un autre journaliste - qui, lui, ne serait pas un libéral, c'est-à-dire ne serait probablement pas à ce poste - pourrait, tout aussi factuellement, titrer "Les vacances d'été, pas assez longues pour 6 Français sur 10, doivent-elles être rallongées ?". C'est un exemple bouffon que je vous donne là, mais récent et révélateur. Un historien n'est pas un être hors-sol, un journaliste n'est pas un robot sans passions ni inconscient. Tout savoir est situé, toute production d'informations est ancrée. Ce qui n'est pas grave, puisque ça ne peut pas être autrement. Il suffit seulement de l'assumer, de ne pas se planquer derrière "l'objectivité" ou le refus de "l'idéologie". J'endosse dans Kanaky ma subjectivité politique : la moindre des politesses. Et je précise que cette politesse a un coût : être extrêmement rigoureux en matière de faits ! Et citer ceux qui vous emmerdent plutôt deux fois qu'une. Quant à l'écrivain, tout me porte à croire, maladroit bâtard qu'il est, qu'il peut occuper les carrefours. Ce que vous appelez justement "une rencontre". Je suis redevable aux historiens, aux journalistes de terrain, aux anthropologues, je pique certains de leurs outils, mais nous ne manœuvrons pas exactement sur les mêmes mers ! Et c'est heureux. 

Dans sa dernière chronique dans le magazine Transfuge, l’écrivain François Bégaudeau estime que l’idée de Kanaky est politiquement impeccable mais littérairement « produit un livre répétitif,»… avant de conclure « Devant dix-neuf cadavres oubliés, la littérature n’a-t-elle pas raison de la mettre, pour cette fois, en sourdine ? Question ouverte ». Avez-vous eu le sentiment d’avoir sacrifié dans Kanaky le style pour le fond ?

J.A : Pour expliquer le succès d'un de ses livres, Bégaudeau l'avait un jour décrit comme "sexy", "pitchable" et doté d'"arguments presque marketing". Sauf à penser que la littérature devrait uniquement pousser la chansonnette et non s'impliquer dans le champ politique, je ne comprends pas l'opposition qu'il construit - mais je manque sans conteste de talent pour le "marketing".

Pour revenir à Alphonse Dianou, qu'est-ce qu'il représente pour vous. Ou plus exactement qu'aimeriez-vous que le lecteur pense de lui à la fin de votre récit documenté ? 

J.A. :Comme je le dis quelque part dans le bouquin, il m'a fallu être injuste : m'arrêter sur Dianou, c'était l'isoler, le singulariser, le surélever, bref, personnaliser le combat indépendantiste. Ce qui est cruel pour ses camarades et contradictoire avec les attendus de l'émancipation politique : le "nous" y prime naturellement. Mais on raconte vraisemblablement mieux un individu qu'un collectif. La partie se donne plus volontiers que le tout - même si Patrick Deville écrit de belles fresques. Alphonse Dianou n'est, pour cette raison, pas nommé en couverture : le titre est son pays, donc un combat commun. Un sentiment partagé, d'ailleurs, par ses proches lorsque nous en discutions ensemble. Je compte sur les doigts d'une main les Français qui m'ont dit savoir l'existence de Dianou, voire d'Ouvéa, avant la parution du livre : ce trou noir me paraît emblématique. En parlant de lui, je voulais, par-delà la violence et le bruit de "l'affaire", celle de 1988, donner à saisir ce qui pousse, un matin, un chrétien pacifiste à occuper une gendarmerie avec des armes à feu aux côtés de plusieurs dizaines d'hommes, injustement décrits comme autant de militants formés par la Libye. Chercher ce qui précède ce temps T. Et ce qui en découle. Bref, faire de l'histoire, offrir au lecteur de la nuance et restituer, autant que possible, la rationalité à l’œuvre dans ce drame - si souvent dépeint par le pouvoir en "folie" ou en "fanatisme". N'oublions pas le noyau dur de la narration officielle : ces hommes n'en étaient pas, des hommes, donc étaient des sous-hommes ; c'est le mot de Chirac.

Dans l'interview accordée à Diacritik vous dites "J'avais un fort devoir de responsabilité avec Ivetonn et Dianou". Concrètement comment ce " devoir" s'exerçait dans votre processus d'écriture. Est-ce à dire que vous vous interdisiez de relater tout ce qui n'aurait pas plu aux deux "martyrs" ou à leurs combats ?

J.A. : En rien ! Par responsabilité, j'entends que mon travail d'écriture n'avait pas la latitude dont dispose la fiction, l'imaginaire en roue libre. Je faisais ici référence, en miroir, au long poème que j'ai publié sur le port du Havre - un travail qui n'a nécessité aucune enquête, aucun témoin, aucuns débats, aucune tension, aucune larme. Prendre en charge une existence réelle pour la conter, pour tenter de le faire, du moins, car cela reste un projet par avance impossible, impose une discipline aiguë, une entrave volontaire à la création. Surtout lorsqu'il s'agit d'une existence contemporaine, et d'une existence politique qui s'insère dans une lutte portée, à l'heure qu'il est, par quantité de personnes et d'organisations politiques. J'étais libre d'écrire ce que je voulais, et j'ai pleinement utilisé cette liberté : personne n'a relu le manuscrit crayon à la main. Ce "devoir" est seulement affaire de place. Comment me positionner ? Comme du joint entre les dalles. Ne pas phagocyter le récit, ne pas se projeter plus qu'il ne le faut, ne pas se servir de l'Histoire pour sa petite tambouille littéraire. 

Vous avez refusé le Goncourt du premier roman pour De nos frères blessés, et vous n'accordez pas d'interview. A quelques exceptions près, Seuls L'Humanité, journal pour lequel il vous arrive de collaborer, et Diacritik ont pu vous rencontrer pour des interviews. "Je ne tiens  pas tellement à écrire pour des journaux financés par des milliardaires, des banquiers d’affaires ou des vendeurs d’armes" avez-vous déclaré par exemple à Diacritique, soit, mais vous refusez également de venir vous exprimer dans une radio de service public comme France Culture, pourquoi ?

J.A. : J'ai rencontré plusieurs médias militants, en effet, car je sais qu'ils ne me parleront plus, pour la centième fois, de cette histoire de prix mais du fond, des textes.

Et pour ceux qui en plus du fond, des textes, veulent aussi interroger l'auteur et son parcours, comment leur expliquer votre positionnement ? Voulez-vous faire entendre votre voix au-delà des quelques médias militants ou ce n’est pas plus important que ça pour vous ? Comment expliquez-vous votre retrait médiatique ?

J.A : Ce positionnement est simple : un écrivain écrit, donc ce qu'il a à dire se trouve avant tout dans ses textes. La parution de De nos frères blessés m'a, immédiatement et sans que je le désire le moins du monde, exposé au boucan médiatique. J'ai détesté cette brève expérience. Je ne sais pas y repenser sans colère. Personnalisation, dépolitisation, institutionnalisation : autant de menus pièges qu'il m'a alors fallu tenter d'éviter. Les livres, j'en fais le pari chaque jour un peu plus, doivent, aujourd'hui plus encore qu'autrefois - j'entends l'aujourd'hui connecté, visuel, sonore, impatient, bavard, compulsif -, tenter d'exister par eux-mêmes. Du papier au lecteur, en ligne directe, dans le lent silence de la lecture. Tout discours d'opposition se dilue, à la longue, sous les lumières. Il me semble que le propos défendu par mes bouquins s'en trouve aiguisé, renforcé, mieux armé, dès lors que je n'en tire aucun bénéfice symbolique, aucune reconnaissance individualisée : il en va donc d'un certain "retrait", comme vous dites. Je ne sollicite pas les médias, je ne suis demandeur de rien, je ne cours pas après les articles ou les entretiens. J'ai, du reste, tendance à penser que mon travail s'arrête sitôt que je rends mon manuscrit : la suite ne m'appartient plus - j'aime mieux bosser sur de nouveaux textes. Je réponds parfois quand on me sollicite, au cas par cas, si cela me semble cohérent ou pertinent... Les espaces indépendants, critiques et militants ont dès lors ma préférence et toute mon affection : c'est une fraternité tacite, vivifiante après des mois, ou des années, d'écriture.

Alphonse Dianou dans les années 1980, archives familiales. " Kanaky ", de Joseph Andras
Alphonse Dianou dans les années 1980, archives familiales. " Kanaky ", de Joseph Andras Crédits : © Editions Actes Sud

Programmation musicale :

Le groupe Kanak, Gurujele, C’est qui qui paye ?  (2007 )

Archive

France Inter, Journal du 04/05/88 : portrait d'Alphonse Dianou, chef présumé des ravisseurs d'Ouvéa ( corr. Dominique Delaroa, à Nouméa).  

Bibliographie

Kanaky, éditions Actes Sud

KanakyJoseph AndrasActes Sud, 2018

Intervenants
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Production
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