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Le jeune saint Jean-Baptiste au bélier, Le Caravage, 1602

Olivier Wickers : "Quand on va voir Caravage, c'est comme cesser de se fuir"

26 min
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Olivier Wickers, essayiste, auteur de " Perdre le jour, Caravage en cinq actes " (éditions Exils, 2017) nous parle de l’exposition "Caravage à Rome, Amis et ennemis ", au Musée Jacquemart-André, jusqu’au 28 janvier 2019.

Le jeune saint Jean-Baptiste au bélier, Le Caravage, 1602
Le jeune saint Jean-Baptiste au bélier, Le Caravage, 1602 Crédits : © Musée Jacquemart-André

mardi - expo

C'est en compagnie d'Olivier Winckers, énarque et essayiste, que nous entrons dans l'exposition dont tout le monde parle: Caravage à Rome, amis et ennemis, au musée Jacquemart-André. Cette exposition permet au visiteur de (re)découvrir Le Caravage, figure emblématique de la peinture européenne du XVIIème siècle, par des peintures exposées ensemble pour la première fois, un Saint-Jérôme inédit - qui faisait partie de la collection de la famille Borghese - mais aussi d'appréhender l'oeuvre de ce peintre à la réputation sulfureuse par le prisme de sa période romaine, moment charnière de sa carrière artistique. 

On voit bien ce qui fait un grand peintre, c'est qu'il ne vous parle pas comme les autres peintres de qualité, mais moins intéressants à mes yeux; Caravage ne vous parle pas d'où il est, ni de ce qu'il fait, il vous parle depuis une sorte d'exil, c'est à dire d'un pays qu'on ne connaît pas, mais dont on sent que lui-même ne s'y trouve pas si bien - et il s'y trouve finalement si mal qu'il aimerait bien que vous l'y rejoigniez.

Caravage va nous confronter à nos fictions, la fiction dont nous sommes un sujet - nous avons une biographie, une valeur - et Caravage en quelque sorte par ses tableaux nous dit: "en es-tu si sûr ?" et "je vais te montrer autre chose qu'un sujet avec une biographie". Aller voir cette exposition, c'est cesser de se fuir. 

Comme tout génie il est hors du temps, il crée son espace à lui. Il faut chercher ce hors du temps, cet espace singulier d'une oeuvre géniale mais qui renvoie à chacun d'entre nous - nous avons chacun à l'intérieur de nous ce rapport singulier à des espaces et à un temps que les génies, finalement, rouvrent. Il y a quelque chose d'assez proustien dans ce projet, qui est de vous dire qu'il y a un hors du temps qui n'est pas que la mémoire, qui n'est pas que le présent, et où on côtoie des figures qui nous disent mieux que les figures trop arrangées, trop fines, trop jolies, qui nous sommes, ou ne sommes pas. 

Sur le carton du musée on va lire "Saint Jean-Baptiste", sur le catalogue du musée on va lire "Saint Jean-Baptiste", et pourtant on aura beau regarder, écarquiller, ouvrir les yeux, se souvenir de tous les Saint Jean-Baptiste qu'on a vu dans les églises, on apercevra une peau de bête, la vie au désert, le draps rouge, on va se dire c'est peut-être lui, et cependant tout dans ce jeune homme dit "je ne suis pas celui que tu crois, et nommes-moi si tu l'oses". Le tour que Caravage nous joue est un tour de passe-passe. Caravage ne cesse de défigurer; il nous présente un Saint Jean-Baptiste qui ne ressemble pas à un Saint Jean-Baptiste; il défigure Holophèrne en le décapitant; parce qu'à vrai dire, il pense que la figure est un exil.

Saint Jean-Baptiste tenant un mouton, Le Caravage
Saint Jean-Baptiste tenant un mouton, Le Caravage Crédits : © Musée Jacquemart-André

La période romaine du Caravage est très particulière dans son oeuvre au sens où c'est la ville où il va être connu, reconnu, où il va commencer à peindre de plus en plus librement, en s'affranchissant des ateliers et de leurs contraintes, et où il va trouver son public, composé de clercs et de laïcs très riches qui s'entichent et rivalisent d'initiatives pour obtenir un tableau de lui, puisqu'il refuse même les commandes. Loin d'être un artiste maudit, c'est plutôt un artiste très libre. C'est une personnalité complexe de ce point de vue-là, du point du vue du marché de l'art, qui est le point de vue du succès. La période romaine se découpe en deux: une période dont le musée Jacquemart-André donne un exemple à travers le tableau du Joueur de Luth, la période des jeunes gens en fleur. Il va rompre très vite avec cette période de charme, quand précisément son succès fait que le public qui a de l'argent lui demande des tableaux non pas de genre - même s'il a cassé les codes du genre - mais des tableaux qu'à l'époque on appelle des tableaux d'histoire, donc plutôt des tableaux religieux. Le Caravage, confronté à ce qui est le récit suprême de l'identité, c'est à dire le choix par Dieu des saints dont nous répétons encore les noms, compte tenu de ce que Caravage pense du fait que la figure est un exil, que le récit est une hypocrisie ou un leurre, c'est là qu'il va développer des moyens techniques géniaux pour ne pas répondre à la commande. Et donc le Caravage de la peinture d'histoire à Rome c'est celui qui va défigurer l'histoire. 

Marie-Madeleine en extase - Le Caravage
Marie-Madeleine en extase - Le Caravage Crédits : © Musée Jacquemart-André

Borghese, neveu du Pape, aime tellement le Caravage qu'il fait mettre en prison des propriétaires de tableaux du Caravage, dont la rareté sur le marché après sa fuite est encore accrue, pour les libérer ensuite contre ces mêmes tableaux.  La folie qu'a inspiré Caravage en effet ne date pas de l'exposition Jacquemart-André. 

Ecce Homo - Le Caravage
Ecce Homo - Le Caravage Crédits : © Musée Jacquemart-André
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