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Sarah Chiche

Sarah Chiche : "L'amour, l'amour fou, est un des derniers bastions d'insurrection possible "

26 min
À retrouver dans l'émission

Rencontre avec la romancière Sarah Chiche qui publie "Les enténébrés", aux éditions du Seuil.

Sarah Chiche
Sarah Chiche Crédits : Hermance Triay @Editions du Seuil

Lundi-livre 

Tewfik Hakem s'entretient avec l'écrivain, psychanalyste, psychologue clinicienne, Sarah Chiche, auteure d’une Histoire érotique de la psychanalyse : de la nourrice de Freud aux amants d’aujourd’hui (éd. Payot, 2018), qui publie aujourd'hui son troisième roman : Les enténébrés, aux éditions du Seuil. Une femme se rend en Autriche, pour écrire un article sur les conditions d’accueil des réfugiés. On est en 2015. Sarah, psychologue, vit à Paris avec Paul, un intellectuel connu ; à Vienne, elle rencontre Richard, un musicien célèbre, c'est l'amour fou. Qui fait surgir le secret, voit resurgir les fantômes - les siens, ceux de l'Histoire. 

Le roman commence par un soleil trop vif. Bien sûr, le point de départ est une histoire d'amour, mais ce qui m'intéressait, c'était de faire du climat, un personnage à part entière.

Mes personnages ? Un intellectuel, Paul, hanté par la dévastation, il écrit sur le mal ; Richard - personnage surgi d'un roman de Thomas Mann - Autrichien, violoncelliste au sommet de sa carrière, plus âgé que la narratrice, qui n'a plus rien à prouver à personne et se vit comme l'incarnation fantomatique de sa propre vie. 

Je n'ai pas de moi, mon seul centre se trouve dans l'écriture. Toutes les références à l'autobiographie et l'autofiction sont caduques. Je peux seulement dire que l'écriture s'est faite dans un état de dévastation, de ruines. Parmi tous les personnages, il y en a un, "Sarah Chiche ", pour lequel je n'ai pas particulièrement de sympathie.

Je suis très guidée par le fait de donner une forme à mon travail, que chaque partie de mon livre ait une forme discursive, un style propres. Je ne me sens ni nue, ni dévoilée, mais il y a des choses avec lesquelles on ne peut pas tricher - la déportation de mon grand-père comme triangle rouge (pas Juif mais prisonnier politique), les sujets qui concernent la guerre, le colonialisme...

J'ai voulu dire qu'il existe des interstices de liberté, l'idée que l'amour, l'amour fou est un des derniers bastions d'insurrection possible.  L'amour fou peut conduire à la passion érotique la plus folle. Je voulais montrer quelque chose de l'excès et l'assumer totalement.

Programmation musicale :

Chostakovitch, Concerto pour violoncelle n° 1, 1984 (Orchestre symphonique de la radio bavaroise)

Extrait du roman 

[ Chapitre 2, p. 15 ] " L’air de la reine de la nuit s’échappe un instant encore de la boîte à musique dont je tourne la manivelle, puis que je repose, dans ce magasin de jouets, d’où je sors, les poings dans les poches. Je traverse une allée de fast- foods et de boutiques de vêtements. Je pousse une porte à battants. Je longe l’aile est, deux étages sous les trains. Je pousse une nouvelle porte. Ils sont là, légion sur des matelas de fortune, à faire la queue devant d’immenses marmites de soupe, essayant de joindre par téléphone leur famille, emmitouflés dans des sacs de couchage, blottis, les uns contre les autres, sous des couvertures, des manteaux, parfois empaquetés dans de simples serviettes éponge, les hommes réchauffant les femmes qui réchauffent les enfants qui serrent tout contre eux des doudous qu’on leur a distribués. Dans cette Babel fracassée, certains sont en transit, le temps de trouver un train pour l’Allemagne. D’autres n’ont plus la force d’aller plus loin. Ce que je vois dans tous ces regards, je ne l’avais jamais vu nulle part. L’homme face à qui je m’assieds, par terre, a une cinquantaine d’années. Il est vêtu d’un cachemire gris râpé. Avant, il était architecte. " 

Intervenants
  • écrivaine, psychanalyste, psychologue clinicienne.
L'équipe
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