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Régis Jauffret et Iegor Gran

Régis Jauffret et Iegor Gran : tout sur mon père

1h
À retrouver dans l'émission

Une nouvelle rencontre entre deux écrivains autour de la figure du père. Mais comment recréer son souvenir, quand l'Histoire et l'oubli s'en mêlent? Iegor Gran et Régis Jauffret en débattent avec Christophe Ono-dit-Biot

Régis Jauffret et Iegor Gran
Régis Jauffret et Iegor Gran

Cette semaine dans Le Temps des écrivains, on parle de la figure du père, qui est au centre de deux des romans parmi les plus puissants de cette rentrée littéraire de janvier. 

Celui de Régis Jauffret, « Papa » (Seuil). Avec, dès la couverture, la séquence du film qui a déclenché l’écriture du livre : un homme, Alfred Jauffret, arrêté par la Gestapo en 1943, qui n’avait jamais parlé de cet épisode à son fils

Je constate que la fiction en France dérange beaucoup. C'est très curieux que la fiction dérange plus que le réel , même dans la loi. On ne peut plus imaginer que la fiction soit de la fiction.  On est persuadé que c'est du réel. Il y a des menteurs dans la vie courante et nous on nous considère comme des enfants menteurs. De nos jours Simenon serait considéré comme un assassin car "_c'est celui qui le dit qui l'es_t."  Régis Jauffret

Et celui de Iegor Gran, « Les Services compétents » (POL), où l’on découvre aussi un père sous une autre terreur, celle du KGB. Il s’appelait Andrei Siniavski, il était écrivain et c’était le père de Iegor Gran.

Je trouve que la fiction a tous les droits. Elle est plus intéressante que le réel qu'elle aide à comprendre. De toutes façons qu'est ce que le réel dans une ère de fake news? Quand on fait son CV on fait du fake news et Linkedin est une énorme usine à mensonges. Alors on nous dit "vous avez inventé des trucs" oui mais bien moins que Linkedin !  Iegor Gran

Deux livres de fils, donc, qui assument dans leur récits l’héritage de leur père, et qui écrivent, peut-être, parce qu’ils assument cet héritage, au point, par la fiction, qui permet tout, d’engendrer à leur tour celui qui les a engendré. En les faisant renaître dans l’esprit, et le cœur, des lectrices et des lecteurs. 

Deux auteurs, aussi, lauréats du grand prix de l’humour noir. 

Traquer le père

« Les Services compétents », de Iegor Gran, s'ouvre par une scène de perquisition dans un appartement de Moscou, au milieu des années 1960. Un lieutenant du KGB est à la manœuvre : le lieutenant Ivanov, chargé de découvrir qui se cache derrière le pseudonyme d'Abram Tertz, écrivain « dissident » qui a réussi à faire passer à l’Ouest un texte – paru en 1959 dans la revue « Esprit » – où il ironise sur le « réalisme socialiste », et qui connaissent un succès fou. Interrogée, sa femme, Maria Rozanova, ne se démonte pas. Et le temps de mettre en ordre l’appartement, elle laisse son bébé de neuf mois dans les bras du lieutenant Ivanov. Ce bébé, c’est Iegor Gran. Et Maria Rozanova, sa mère. Et le père ? C’est l’homme traqué, dont, curieusement, Iegor Gran n’a pas choisi prendre le point de vue pour raconter son histoire, préférant adopter celui des ennemis. De ceux qui traquent. 

Ce sont leurs péripéties et tribulations au sein de ces « Services compétents » - qu’en bon lauréat du grand prix de l’humour noir Iegor Gran passe à la moulinette – et que les lecteurs vont suivre, à une époque où la culture occidentale « capitaliste » s'introduit par tous les trous de la forteresse URSS, rendant de plus en plus difficile à contrôler la dissidence intellectuelle qui s’épanouit. La donne ne cesse en effet de changer, du dégel poststalinien ou refroidissement brejnévien, de la glorification de Staline au déménagement de son corps au beau milieu de la nuit, de l'excommunication de Pasternak à la concession d'une consécration éditoriale des plus officielles...

Siniavski sera arrêté et condamné, le février 1966, à la déportation. Il passera près de 7 ans dans les camps… C’est donc une tragédie familiale qu’il s’agit de raconter. Pourquoi, alors, avoir choisi de mettre le père victime à distance pour embrasser le point de vue des bourreaux ? Par pudeur ? Parce qu’il était trop encombrant ? Parce qu’il s’agissait de faire un roman et pas seulement un récit ? 

Rêver le père

Il est aussi marqué « roman » à l’orée du livre de Régis Jauffret qui, dès l’exergue, argue que « la réalité justifie la fiction ». C’est d’ailleurs par la réalité que commence « Papa » : un document d'archive, un documentaire sur la Police de Vichy que l’auteur-narrateur regarde un jour et dans lequel, soudain, il reconnait son père, Alfred Jauffret, sortant menotté de l'immeuble familial, escorté par deux gestapistes, en 1943. Un événement dont il n’avait jamais parlé.

Pourquoi est-il menotté ? Que faut-il en déduire ? L’auteur-narrateur cherche, questionne les proches, enquête, imagine, enfin, et écrit, sous nos yeux, ce roman, où on le voit reconstruire ses souvenirs, et même s’en inventer, tout à la mission qu’il se donne dans ce livre : « Alfred, suis je né avec pour seule mission de te réparer ? » Voilà le portrait d’un homme que son fils ne connaissait pas, mais qui est prêt à tout, grâce aux armes de la fiction, pour clarifier l’empreinte floue qu’il a laissée en lui. Et après tout, nous dit Jauffret, « on a bien le droit de rêver son père ».

Deux auteurs, donc, qui ont choisi la fiction pour parler du père, soit en adoptant un point de vue étranger aux souvenirs familiaux (Iegor Gran), soit en assumant dans le récit l'acte même d'imaginer, de réinventer le père (Régis Jauffret). 

Mais toujours sur le mode de l’enquête.

Pourquoi ces partis-pris narratifs ?

Est-ce donc si difficile, d’écrire sur son père ? 

Musique choisie par Iegor Gran :  Les cordes d'argent (Vladimir Vyssotski - Высоцкий-У меня гитара есть - https://www.youtube.com/watch?v=JN4ZFl-1YN8

Musique choisie par Régis Jauffret : Tears dry d’Amy Winehouse

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