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Christophe Paviot et Joseph Incardona

Joseph Incardona et Christophe Paviot: dans la fosse aux serpents

58 min
À retrouver dans l'émission

Deux écrivains rares, mais à la langue mordante, explorent les marges, des laissés-pour-compte américains aux zones troubles de la finance internationale.

Christophe Paviot et Joseph Incardona
Christophe Paviot et Joseph Incardona Crédits : Christophe Ono Dit Biot - Radio France

" Je ne fais jamais de plan. Je veux me surprendre pour être sûr de surprendre mon lecteur.  Si je n'éprouve pas une forme de plaisir, je crains qu'il n'en éprouve pas non plus." Joseph Incardona

"Le mot "écrivain" n'est pas pour moi. Un écrivain, c'est quelqu'un qui ne termine pas ses phrases. Quand l'être aimé l'appelle, il laisse son travail, pose son stylo car il sait qu'il retrouvera, à son retour, ses sensations intactes. Moi je suis plutôt du genre laborieux, de ceux qui terminent leur phrase car j'ai trop peur de ne plus la retrouver après." Christophe Paviot 

Cette semaine dans le temps des écrivains, deux auteurs qu’on n’a pas tellement l’habitude d’entendre, peut être parce qu’ils ne font pas les intéressants. Pas besoin, ils le sont. Deux voix, et deux textes romanesques, vivants, dépaysant, menés tambour battant. Et libres avec les convenances, avec ça, pour mieux dire, peut-être, toute la cruauté du monde. 

L'art du roman... et de capturer les crotales

Christophe Paviot est l’auteur d’un livre choc des années 90, « Le ciel n’aime pas le bleu ». Un roman paysan, une histoire d’inceste en Bretagne, écrit avec des phrases qui fouettaient au sang et faisaient sentir le parfum du sel et de la terre. Depuis, il a écrit plusieurs romans, toujours sonnant et jamais trébuchant, jusqu’à ce nouveau texte, « L’horizon à mains nue », qui paraît chez Lattès. On est loin de la Bretagne, puisqu’il nous emmène au Texas, dans une famille où on chasse le « rattle snake », le serpent à sonnette. Une famille, ou plutôt ce qu’il en reste depuis la mort du père. Et ce qu’il en reste, c’est Julia, la mère courage, et les deux frères Howard et Gary, l’un beau comme un dieu, l’autre laid comme un pou, mais sacrément unis, et maîtrisant tous deux l’art de capturer les crotales. Avec Paviot, nous voilà vite plongés dans des scènes hallucinantes de « folklore sauvage », notamment lorsqu’il nous fait pénétrer, avec ses deux héros, dans le « Roundup » de Sweetwater, la plus grande foire au serpent à sonnette du coin. C’est aussi une histoire sur la puissance des liens du sang que nous propose Paviot, en même temps qu’un roman d’action jouant avec les codes du polar. Car pour se réaliser dans cet Ouest américain contemporain où l’espoir seul ne fait pas vivre, Howard et Gary vont se lancer dans des braquages de banque très particulier, où leurs serpents sont décisifs, propulsant le roman dans une ambiance où « Point Break » de Kathryn Bigelow rencontrerait « Amours Chiennes » d’Alejandro González Iñárritu. 

Pédagogique et tonique

Joseph Incardona est suisse. On lui doit une petite bombe de roman noir publié en 2016 dont le titre était « Chaleur » et qui se déroulait lors d'un championnat du monde de sauna. Ou encore « Derrière les panneaux il y a des hommes », qui lui avait valu en 2015 le grand prix de littérature policière. Le voilà qui revient, chez l’éditeur Finitude, avec « La soustraction des possibles ». Un titre qui fait penser à un hommage à Michel Houellebecq sauf que c’est une référence à l’Arte povera. Paradoxal, car ici on est chez les riches, et même les super-riches, dont le héros Aldo Bianchi, simple professeur de tennis au look d'André Agassi dans le Genève de 1989, convoite le monde doré. Son passeport pour accéder aux villas du bord du lac ? Les épouses délaissées qu’il subjugue sur les courts de tennis pendant ces leçons particulières à la fois pédagogiques et toniques. Odile, notamment, la femme de René Langlois, richissime banquier qui va lui proposer de transporter des sacs remplis de billets entre la France et la Suisse. Et par ricochets lui faire croiser la route de Svetlana. D’origine slovaque, elle aussi veut décrocher le gros lot par tous les moyens.  Avec Incardona, on est promenés au milieu des mafieux, des banquiers, des golfeurs genevois et des gangsters albanais qui jouent à d’autres jeux, dans un voyage dans les marges rythmé par une langue nerveuse qui joue de tous les registres, de tous les genres, du théâtre au polar. 

Ecrire comme on lâche les chiens

Deux romans qui s’ancrent dans des territoires balisés par la violence, qu’elle soit feutrée ou non. Deux textes qui nous jettent dans une fosse à serpents, que ceux-ci soient reptiles ou êtres humains. Deux langues ciselées pour dire la cruauté du monde. Avec des phrases qui marchent à la rage et au plaisir et font parler les « mavericks », comme disent les américains d’après le nom de cet avocat et politicien texan qui au XIXe siècle refusa de marquer au fer rouge son bétail. 

La littérature doit-elle davantage être le lieu de la prise de parole de ceux qu’on n’entend pas ? Des « petits » comme le disent les personnages de Joseph Incardona ? Ecrire, serait-ce « lâcher les chiens » ? 

Le choix musical de Joseph Incardona : "Il cielo in una stanza", par Mina

Le choix musical de Christophe Paviot :  "Beyond the outskirts", par Suede

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