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Léonora Miano et Bérengère Cournut

Léonora Miano et Bérengère Cournut

58 min
À retrouver dans l'émission

Spéciale rentrée littéraire 2019 : déplacements

Léonora Miano et Bérengère Cournut
Léonora Miano et Bérengère Cournut Crédits : Christophe Ono Dit Biot - Radio France

Cette semaine dans le temps des écrivains, nous poursuivons notre exploration de la rentrée littéraire avec une nouvelle rencontre. Entre deux romancières, cette fois, qui nous offrent deux des fictions les plus osées et les plus puissantes de la rentrée. Deux fictions qui nous emmènent très loin, l’une dans une Afrique futuriste, magique et prospère, l’autre dans une banquise sans âge, dans un Groenland éternel, du moins voudrait-on le croire. 

Deux textes qui, en pratiquant le déplacement géographique et surtout le déplacement temporel, s’autorisent, grâce à la fiction, à mieux poser, peut-être, grâce aux armes de la fiction, des questions qui, elles, ,sont très actuelles comme l’écologie, les migrations, l’identité, le métissage, la place de la femme dans la société… Décaler le regard pour mieux voir ? C’est la question que nous poserons, en voyageant à travers leurs livres, à Léonora Miano, qui publie « Rouge impératrice », chez Grasset, et à Bérangère Cournut, qui publie « De pierre et d’os », aux éditions du Tripode.

Léonora Miano, née en 1973 au Cameroun, a obtenu le prix Goncourt des lycéens pour « Contours du jour qui vient » en 2006, le prix Femina en 2013 pour « La Saison de l’ombre ». Elle s’attache toujours très finement, par ses romans, à explorer les liens entre l'Afrique et l'Europe. C’est encore le cas avec le très ambitieux « Rouge impératrice » qui dès les premières pages nous transporte dans le futur, dans un continent qui ne s’appelle plus l’Afrique mais le Katiopa, continent prospère vers lequel affluent désormais des réfugiés de la vieille Europe. Le livre commence par le regard d’un homme, Ilunga, chef d’état de Katiopa, sur une femme d’une grande beauté, qu’il aperçoit, alors qu’incognito il se promène dans la rue pour tenter de voir et d’écouter ce que pense son peuple, sur la terrasse d’une maison en ruine, au bord de l’océan, où habitent des "Sinistrés". On appelle ainsi les des descendants de « Fulasi », à savoir des Français, qui ont migré vers l’Afrique pour y trouver une vie meilleure. Pendant près de 600 pages, portées par une langue extrêmement sensuelle, chatoyant de mots tirés de diverses langues africaines et dont la traduction est donnée à la fin du livre, Léonora Miano nous donne à voir, à entendre et à sentir Katiopa, à travers ses croyances magiques, ses tensions, son architecture, les vêtements qu’on y porte. A travers, aussi, l’histoire d’amour entre Ilunga et Boya et au rythme des tensions politiques qui minent Katiopa. Certains décideurs, en effet, sont venus à penser que ces migrants venus d'Europe, sont devenus un problème pour l’unité de Katiopa.... 

Depuis longtemps, demandons nous à Léonora Miano, depuis au moins "l’Utopie" de Thomas More, il est une tradition, chez les intellectuels, qui consiste à inventer un pays qui n’existe pas - c’est l’étymologie d’utopie, ou-topos, le lieu qui n’est pas- pour mieux parler de notre monde. « Rouge impératrice » s’inscrit il dans cette tradition « utopique » ?

Même constance romanesque chez Bérangère Cournut. Après, en effet, un premier roman intitulé "Née contente à Oraibi", où elle s'intéressait à une culture lointaine, les hopi,  peuple amérindien du Nouveau Mexique, l'écrivaine, née en 1979 en banlieue parisienne, publie un nouveau roman dont le héros, ou plutôt ici l’héroïne, appartient aussi à un un peuple  lointain, situé cette fois du côté des pôles, les Inuits du Groenland. Dans cette terre de glace et d’eau, aux nuances de blanc et de bleu infini, on découvre Uqsuralik, qui vient d’être coupée de sa famille par une facture dans la banquise. Pour survivre elle va devoir entreprendre un voyage dans des conditions extrêmes, au milieu des hommes, des animaux, des esprits aussi. Pas de lieux ni de date précise mentionnes dans son texte. On y est d'abord perdu comme son héroïne et comme elle, pourtant, on retrouve notre chemin. A travers les techniques de chasse, car il faut se nourrir, coûte que coûte. A travers la fréquentation des esprits, car il est beaucoup question de magie, de chamanisme, dans "De pierre et d’os". A travers enfin la présence du corps aussi, et du corps féminin qui donne la vie dans un paysage qui peut offrir facilement la mort. Dans une langue réduite, sans mauvais jeu de mot, à l’os, et aux nerfs, Bérangère Cournut nous donne à voir, elle aussi, les batailles de chiens de traineaux, à entendre, le bruit des hommes qui partent chasser en kayak et des veillées où les tambours résonnent. à sentir le goût de la viande de phoque séchée sur la langue, le parfum de l’huile de phoque qui brûle dans la lampe de pierre, l’haleine des chiens qui réchauffe, Pourquoi a t-elle choisi, elle aussi, une période qui n’est pas la nôtre, qui n’est pas donnée, d’ailleurs, comme si on était non pas dans le futur, comme chez Léonora Miano, mais dans un hors temps ? Nulle évocation des problèmes de "déculturation" des Inuits, d’alcoolisme, de fonte des glaces, mais des traditions bien ancrées, des banquises bien solides sauf quand elle craque pour séparer une héroïne de roman de sa famille. Alors d'où vient qu'on y pense sans arrêt, lorsqu'on la lit, à ces questions centrales, dramatiques ? 

Deux textes qui multiplient entre eux les échos. Deux romancières qui font semblant de s'écarter, en apparence, des grands défis contemporains pour mieux les cibler, les traiter, changer notre regard. La voie de la fiction serait-elle aussi celle du salut? D'une féconde lecture du monde tel qu'il va, ou ne va pas? 

"J'aime  la littérature qui nous emmène ailleurs et qu'elle nous sorte  de ce rapport au réel qui est plus quotidien. Par ailleurs, il est impossible de faire l'économie de la magie et du chamanisme si on s'intéresse aux Inuits" B.Cournut 

"Pour  moi Rouge impératrice c'est cela : le rêve qu'il faut faire avant d'agir. Le monde que l'on projette autour de soi, il faut le construire par l'imaginaire. Cela s'applique à l'Afrique comme à l'Europe." L.Miano

Le choix musical de Bérengère Cournut : « Arnaq », de l’artiste inuit Elisapie Isaac.

Le choix musical de Léonora Miano : When Rivers Cry par Somi 

Bibliographie

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