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Nathalie Azoulai et Tanguy Viel

Nathalie Azoulai et Tanguy Viel : le démon de la citation

58 min
À retrouver dans l'émission

Cette semaine dans « Le Temps des écrivains », une rencontre entre deux auteurs et un détonateur.

Nathalie Azoulai et Tanguy Viel
Nathalie Azoulai et Tanguy Viel Crédits : Christophe Ono Dit Biot - Radio France

Un détonateur à écriture, à fiction : la citation, cette phrase, cet ensemble de phrase, qu'un écrivain, qui est souvent, d'abord, un lecteur, trouve dans le texte d'un autre et dont il fait son miel, pollinisant en retour peut être, l'esprit d'un autre lecteur, qui deviendra peut-être auteur, et ainsi va la création... 

Citation en effet il y a dans le nouveau livre de Tanguy Viel, « Icebergs » (Minuit), réflexion sur l'acte de faire littérature grâce aux autres.

Citation il y a dans « Clic-Clac » de Nathalie Azoulai (POL). Des citations filmiques cette fois, car dans ce livre il est question de faire un film. Un film impossible, d’ailleurs, tant la protagoniste de ce roman découvre qu’il est peut-être déjà fait. Fait, en tous cas, par les films des autres. 

Une chauve-souris au milieu des icebergs

Auteur de « L'Absolue perfection du crime » (Prix Fénéon et Prix de la Vocation en 2001), de « La Disparition de Jim Sullivan » (2013), ou encore de « L'Article 353 du code pénal » (2017), il a aussi écrit des fictions pour France Culture, de « Maladie » en 2000 à « Avance Rapide 2 » en 2009. Avec « Icebergs » il publie, cette fois, un livre d’une forme nouvelle pour lui. Un essai, une suite de courts chapitres, écrits sur plusieurs années, dans lesquels un écrivain questionne ce qu'il doit aux autres. On le voit ainsi passer d'un chapitre sur ce qu’il appelle « le démon de la citation », à une réflexion sur la bibliothèque du célèbre historien d’art Aby Warburg, d’une réflexion sur les levers de Paul Valery, à l’aube, et à ses « livres marins » à la mort par noyade de Virginia Woolf. Tous, évidemment, cités, venant stimuler, inquiéter, interroger l’écrivain qu’il est sur son métier. « Icebergs » est une promenade mouvementée dans une psyché d’écrivain, entre enthousiasmes et doutes abyssaux. On voit ce dernier « en lisant, en écrivant », pourrait-on dire, citant Gracq, recopier la parole des autres en nous expliquant qu’un écrivain est semblable à une chauve-souris se déplaçant dans le noir et la forêt des livres des autres, sans s’y cogner, et pour y trouver « le code secret de son existence… »  

Drôle de titre qu’« Icebergs », qui donne l'idée de blocs dérivant de manière singulière, solitaire, sur la mer glacée dont ils sont composés,  et heurtant parfois de leurs arrêtes coupantes les bateaux qui auraient la malchance de croiser leur route. Est-ce ainsi que Tanguy Viel voit la littérature ? 

SEGA, Scène d’Extinction du Grand Amour 

Nathalie Azoulai est l’auteur de plusieurs livres dont, en 2015, « Titus n’aimait pas Bérénice », couronné par le prix Médicis. Le motif de la « citation » y était déjà très présent puisque le roman était articulé autour de Racine et de sa tragédie Bérénice, dont Nathalie Azoulai donnait une réplique contemporaine tout en retraçant l’histoire de la langue racinienne. Dans son nouveau roman « Clic-Clac » - comme ce type de lit qui peut être prestement ouvert et refermé - une grande cinéaste, Claire Ganz, peine à tourner la SEGA, la « Scène d’Extinction du Grand Amour » qu’elle aimerait filmer avec ses acteurs Pierre et Marie. Une scène qu’elle visualise parfaitement - une femme y dit à l’homme qu’elle a aimé, « Je ne veux plus te voir »- mais qu’elle n’arrive pas à leur faire faire tant cette scène s’ouvre constamment, comme dans un jeu de poupées russes, vers d’autres films, notamment « Nos plus belles années » de Sydney Pollack (1973), avec Barbara Streisand et Robert Redford. Un « mélo » que sa mère adorait, sa mère qui vient de mourir, et dont le souvenir devient obsédant, d’autant qu’il l’emmène vers un autre film, « La Fièvre dans le sang » d’Elia Kazan (1961), puis un autre film encore, « Les parapluies de Cherbourg » de Jacques Demy (1964), qui se tient entre les deux, ayant été influencé par « La fièvre dans le sang » et ayant peut-être influencé, qui sait, « Nos plus belles années ». Bref, ce clic-clac se change plutôt en king size bed n’en finissant pas de se déployer, accessoire idéal pour revisiter l’histoire du cinéma, ou plutôt l’histoire des citations au cinéma à travers ces trois films dont les acteurs vont peu à peu prendre la parole et essayer d’agir sur leur histoire, et sur cette fameuse SEGA, avant de s’y… plier. 

Page blanche ou page noire ?

Deux livres, donc, qui s’adossent aux œuvres des autres, décrites comme forêts où errer ou couvertures de survie destinées à réchauffer la création. Ecrit-on parce qu’on doit quelque chose aux autres écrivains ? Quel rôle joue la citation dans la création ? La page ne serait-elle jamais blanche, et les livres, jamais « sur rien », faisant mentir Flaubert et Mallarmé ?   

Choix musicaux 

Tanguy Viel: "My girl" de Nirvana

Nathalie Azoulai, "The way we were " par Barbara Streisand. B.O du film  "Nos plus belles années" de Sydney Pollack.

_" Il y a d'abord l'intuition d'un sujet qui est imperceptible et fugace, mais très vite vient la volonté de fabriquer quelque chose, de trouver une forme et de la composer. Et c'est vrai que par rapport à l'enjeu de la composition, la non-fiction est un repos. Parce que la composition est difficile mais c'est un délice aussi."  _Nathalie Azoulai  

"Il y a, dans le fait de se regarder écrire, un risque permanent qui est celui de tenir un journal infini, où on passerait son temps à écrire qu'on écrit. " Tanguy Viel  

Bibliographie

Clic clac

Clic clacMicrobe, 2011

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IcebergsTanguy VielMinuit, 2019

Intervenants
L'équipe
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