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 Gary Shteyngart et Pierre Lemaitre

Pierre Lemaitre et Gary Shteyngart : l’art de la fresque, arme politique ?

1h02
À retrouver dans l'émission

Pour le premier Temps des écrivains de 2020, un face-à-face surprenant, et engagé, entre le français Pierre Lemaitre, Goncourt 2013, très fêté par le cinéma, et l'américain Gary Shteyngart, l'un des écrivains new yorkais les plus mordant, dont le roman va devenir une série pour HBO.

 Gary Shteyngart et Pierre Lemaitre
Gary Shteyngart et Pierre Lemaitre Crédits : Christophe Ono Dit Biot - Radio France

"J'ai l'impression que la série télé est le chaînon manquant entre le roman et le cinéma. Elle a le format long qui permet l'ampleur romanesque. Le seul problème est que c'est un art collectif où tout le monde donne son avis. Vous connaissez l'adage : Dans le cinéma, tout le monde a deux métiers : le sien et scénariste.  (Pierre Lemaitre)

"Je pense qu'aux USA particulièrement, la télévision est une extension du format romanesque . Moi j'écris dans un format comique mais je sais que c'est de la fiction littéraire. Le cinéma est une nouvelle. La série est comme un roman extraordinaire." (Gary Shteyngart)

Gary Shteyngart est traduit par Michel Zlotowski

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Cette semaine dans le Temps des écrivains, une rencontre entre deux auteurs que l’Atlantique sépare mais que l’art de la fresque réunit. Mais aussi les yeux doux que leur font les producteurs de cinéma ou de séries, très sensibles à leur sens du romanesque échevelé. Le premier est un français, Pierre Lemaitre, lauréat du prix Goncourt en 2013 pour « Au revoir là haut ». Il publie en cette rentrée de janvier son nouveau roman, « Miroir de nos peines » (Albin Michel), pour lequel il remercie  d’ailleurs Albert Dupontel, l’homme qui a porté « Au revoir là haut » à l’écran. Le second est un américain, Gary Shteyngart, l’inoubliable auteur de « Super triste histoire d’amour » (traduction française 2012). Il publie son nouveau roman, « Lake Success », aux éditions de L'Olivier, road movie d’un milliardaire à travers l’Amérique pré Trump, qui sera prochainement adapté en série pour HBO avec Jake Gyllenhaal dans le rôle titre.

Proposition indécente avant la débâcle

C’est une proposition indécente qui ouvre le nouveau roman de Pierre Lemaitre.  Celle que fait à Louise, serveuse dans un restaurant, juste avant la deuxième guerre mondiale, un client régulier de l’établissement. Un homme âgé, médecin de son état. Contre une certaine somme d’argent, elle devra se montrer nue à lui, dans une chambre d’hôtel qu’il aura spécialement réservée. Elle accepte. Et alors que, dans ladite chambre, elle se tourne pour lui faire admirer ses fesses, le vieux médecin se tire une balle dans la tête. 

Un événement fondateur qui précipite la jeune femme, nue toujours et en pleine rue, dans une France à la rue, elle aussi. Et bientôt nue devant l’ennemi. On est en effet en avril 1940, juste avant le début des hostilités, et on va bientôt se retrouver pile dedans, de la ligne Maginot aux rues de Paris, des troquets aux cabinets ministériels, des camps de prisonniers aux routes de l'exode... Une France prise de panique, la France de la débâcle, de l'exode, de la débrouillardise plus que des prouesses militaires, que Lemaitre nous donne à voir, sous toutes les coutures, sous toutes les couleurs. De l’incendie, évidemment. « Miroir de nos peines » en est en effet la suite, venant clore le triptyque commencé en 2013 avec « Au Revoir là-haut », où l’on avait d’ailleurs déjà croisé Louise, Louise Belmont, enfant, lorsqu'elle rendait visite à Edouard Péricourt qui logeait chez elle. La fin d’une grande fresque romanesque, donc, peuplée de personnages toujours hauts en couleur, voyous ou charlatans, comme Raoul Landret, un militaire qui pense avant tout à escroquer l'armée qui l’emploie, mais qui n'est pas moins capable de bravoure quand il s'agit de détruire un pont pour ralentir l'armée allemande, ou de sauver la mise à son camarade. Ou comme Désiré Migault qui change d'identité comme de chemise, tantôt professeur, tantôt avocat, chirurgien ou curé improvisant des versets selon les besoins du moment. 

Un Kerouac en Greyhound

Autre fresque, celle que Gary Shteyngart nous offre avec « Lake Success », en forme de virée en Greyhound à travers l'Amérique pré-trumpienne, de New-York à la Californie, de Wall Street aux banlieues résidentielles au fin fond du Texas, et dont le héros n’était pas, a priori, destiné à se retrouver dans un bus en route pour l’Amérique profonde. Comme nous l’apprend la première phrase de « Lake Success » : « Barry Cohen, homme aux 2,4 milliards de dollars d'actifs sous gestion, entra d'un pas chancelant dans la gare routière de Port Authority. »

Cet homme vient en effet de quitter son appartement de Manhattan à plusieurs millions de dollars, ivre et maculé de sang, blessé par sa femme et la nounou de son fils atteint d’autisme. Il ne porte avec lui qu’une valise, pleine de montres de prix et fuit ce qu’il est devenu, désireux de retrouver un ancien amour du côté d’El Paso. Avatar blindé du Sal Paradise de « Sur la route de Kerouac »,  Barry va découvrir, depuis son bus,  une Amérique qu’il ne connaissait pas, qui vit loin des gratte-ciel de New-York et qui s’apprête à voter Trump. Une Amérique, écrit Shteyngart, plongée dans l'« ennui d'un pays belliqueux sans véritable guerre à livrer ». Voilà ce qui constitue la moitié de « Lake Success », l’autre étant consacrée à l’épouse de Barry, Seema, fille d’immigrants de Bombay restée à New York pour s’occuper de Shiva, leur fils autiste donc, flanquée d’une armée de serviteurs. Seema aussi va s’embarquer dans une aventure imprévue : avec un voisin écrivain guatémaltèque et assez glamour. Il y a dans « Lake Success » un parfum de « bûcher des vanités », mais où l’on ne se perdrait pas seulement dans le Bronx : dans l’Amérique entière, plutôt… 

L’ombre de Trump et de Stendhal

Deux fresques donc, élaborées par deux grands architectes du roman. Comment travaillent-ils ? Ont-ils toujours en ligne de mire les images que pourraient devenir leurs mots ?

Deux « road trip novels », aussi, ici en bus sur les rubans de bitume de l'Amérique contemporaine, là dans une antique Peugeot 90 S « terne comme un miroir de deuil » sur les routes de la débâcle de 40. Ecrit-on mieux quand on fait voyager ses héros, et qu’on est fidèle à la leçon de Stendhal qui voulait qu’un roman soit « un miroir qui se promène sur une grande route » ?

Deux livres aux puissants ressorts politiques aussi, avec, chez Shteyngart, l’ombre de Trump qui plane sur toutes les pages, et chez Lemaitre, la présence des grands thèmes contemporains que sont la désinformation, le complotisme, la question des réfugiés, du racisme, alors même que son roman se situe à quelques 80 ans de nous, en plein dans ce que Marc Bloch appelait « l’étrange défaite ». Le roman, miroir de nos peines ? Ou de nos futures rébellions ? 

Il sera question de tout cela dans ce premier volet de la nouvelle année du Temps des écrivains.

Musique  de Gary Shteyngart:  L’Internationale par les Chœurs de l'Armée rouge 

Musique  de Pierre Lemaitre: Marin Marais : sonnerie de Sainte Geneviève du Mont-de-Paris.

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Bibliographie

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Lake successGary ShteyngartEd de L' Ollivier, 2020

Intervenants
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