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Jean-Philippe Arrou-Vignod et Rébecca Dautremer

Rébecca Dautremer et Jean-Philippe Arrou-Vignod : mais pourquoi parle t-on de "littérature jeunesse" ?

1h
À retrouver dans l'émission

Emission jeunesse

Jean-Philippe Arrou-Vignod et Rébecca Dautremer
Jean-Philippe Arrou-Vignod et Rébecca Dautremer Crédits : Christophe Ono-dit-Biot
Album midi pile   une aventure de Jacominus Gainsborough
Album midi pile une aventure de Jacominus Gainsborough Crédits : Rebecca Dautremer /sarbacane
Image de Midi Pile : une aventure de Jacominus Gainsborough
Image de Midi Pile : une aventure de Jacominus Gainsborough Crédits : Rebecca Dautremer /Sarbacace

"Quand j'étais en 1ère littéraire, mon père m'a dit "tu sais tu devrais arrêter avec les Bob Morane car tu as le bac français au bout"". J'ai fait Normale Sup et l'agrégation et mon premier roman a été publié pour les adultes dans la collection blanche. Mais je gardais un fond de nostalgie de cette littérature de l'enfance pleine de désir de vie que j'ai retrouvée dès mon premier "Enquête au collège". Jean-Philippe Arrou-Vignod

" Je suis arrivée très intimidée dans l'écriture. Je n'arrivais pas à dire "il était une fois", je me cachais derrière les dialogues de mes personnages. Quand j'ai pu parler à la première personne, il a fallu que je me présente d'abord, pour me sentir à l'aise. " Rébecca Dautremer

Comme chaque semaine dans « Le Temps des écrivains », une rencontre entre deux écrivains pour un voyage au cœur du petit atelier intime où s’élabore « le miracle secret », selon la belle expression avec laquelle Borges, dans « Fictions », nommait la littérature.

Messie cosmoplanétaire

A une petite différence près ce samedi, puisque le studio a pris des airs de fontaine de jouvence. Est-ce la fin de l’année qu’on aperçoit, les fêtes à venir et les livres qu’on rêve de se faire offrir ? Ou est-ce la belle et troublante citation de Lévi-Strauss dans « Tristes tropiques » qui nous a inspiré: "Ce n'est pas seulement pour duper nos enfants que nous les entretenons dans la croyance au Père Noël: leur ferveur nous réchauffe, nous aide à nous tromper nous-mêmes." Nous ne nous sommes pas trompés, en tous cas, en invitant cette semaine deux auteurs qui s’adonnent à ce que l’on appelle, peut-être abusivement, la « littérature jeunesse » : Rébecca Dautremer, dont le « Midi Pile » (éditions Sarbacanes) est un monument de poésie, de minutie, de beauté, de tendresse, et Jean-Philippe Arrou-Vignod, l’idole, le pape, le messie cosmoplanétaire des collégiens qui raffolent des « Enquêtes au collège » troussées par cet agrégé de lettres, ancien professeur. Elles fêtes, ces enquêtes, leurs 30 ans cette année avec « L’Elève qui n’existait pas » (Gallimard)

Théâtre-livre et diorama littéraire

Rébecca Dautremer a longtemps été illustratrice de récits qui n’étaient pas les siens. Notamment des classiques comme « Cyrano de Bergerac » ou « Alice au Pays des Merveilles ». Et puis elle a mené son propre chemin d’autrice, sans abandonner celui d’illustratrice avec les histoires de « Nasredine » chez Père Castor ou encore « Le Bois dormait », chez Sarbacane. C’est chez ce même éditeur qu’elle a donné naissance à un personnage nommé Jacominus Gainsborough, un lapin qui semble venu de chez Dickens ou Beatrix Potter. Si elle retraçait sa vie, de sa naissance à sa mort, dans « Les riches heures de Jacominus Gainsborough », elle lui consacre cette année un monument « instantané » sous la forme d’un théâtre-livre écrit à la deuxième personne, un diorama littéraire qui célébrerait les beautés de l’attente, on ne sait, exactement, comment le décrire. Voyez par vous mêmes… 

On tourne les pages de « Midi Pile » comme on pousse, les uns après les autres, les petits panneaux d'un décor de théâtre à l'italienne. Chaque tableau se présente sur la page comme l’annonce d’un autre tableau encore plus saisissant, alors on tourne la page, on regarde, on lit le court texte qui l’accompagne, et on en tourne une autre, écartant le rideau d'une chambre, ouvrant des volets, un portail, écartant des branchages pour arriver dans la ville, puis vers le port ouvert vers la mer et la fin du livre, qui nous renvoie à son début où il est question d’une chose très simple : quelqu’un attend quelqu’un et lui demande de le rejoindre à « midi pile » et surtout, de ne pas être en retard. Ce sont les retrouvailles promises entre ces deux êtres, ou les adieux avant la séparation, que nous conte le livre. 

Commerce avec les fantômes

Jean-Philippe Arrou-Vignod a d’abord publié des romans chez Gallimard comme « Le Rideau sur la nuit », prix du premier roman en 1984 ou « L’Homme du cinquième jour » couronné par le prix Renaudot des lycéens en 1997. Il est aussi l'auteur du « discours des absents », Prix Roland-de-Jouvenel de l'Académie française 1994, un essai sur la lettre qui s’ouvrait par une phrase de Kafka tirée des « Lettres à Milena » : « Les lettres ne sont que tourments, c’est un commerce avec les fantômes ». Et puis parallèlement, il s’est lancé dans la littérature jeunesse avec le premier tome d'une série intitulée « Enquête au collège » qui connait un succès fracassant, même si d’autres séries ont suivi, comme celle, plus autobiographique, des « Histoires des Jean-Quelque-chose », publiées entre 2000 et 2018, chez Gallimard, où il est désormais éditeur. 

Dans « L’Elève qui n’existait pas », les lecteurs retrouveront les trois comparses du collège Chateaubriand : Rémi, Pierre Paul Louis de Culbert alias P.P. Culvert alias et Mathilde. Ils vont devoir cette fois-ci démêler le mystère d'un jeune garçon errant en pleine nuit dans les couloirs du collège, se servant dans les cuisines de la cantine et s'abritant dans une maison voisine du pensionnat et pas très hospitalière. On y mène l’enquête au CDI, l’infirmerie est surnommée la morgue, une lampe-torche fait du morse et il y a un honneur à laver… Un polar pour les moins de seize ans ? En tous cas, certainement pas un livre d’enfantillages.

Pas d’enfantillages

Proust nous sert de fil rouge dans cette émission. Proust, qui disait dans le « Contre Sainte-Beuve » : 

« En outre, il est aussi vain d'écrire spécialement pour le peuple que pour les enfants. Ce qui féconde un enfant, ce n'est pas un livre d'enfantillages. Pourquoi croit-on qu'un ouvrier électricien a besoin que vous écriviez mal et parliez de la Révolution française pour vous comprendre ? D'abord c'est juste le contraire. Comme les parisiens aiment à lire des voyages d'Océanie et les riches des récits de la vie des mineurs russes, le peuple aime autant lire des choses qui ne se rapportent pas à sa vie. De plus, pourquoi faire cette barrière ? Un ouvrier peut être baudelairien."

Oui, Proust, qui nous permet d’interroger nos deux invités sur cette étrange expression de « littérature jeunesse », sans préposition. Pourquoi ? 

Qu’est ce qu’exigerait donc le fait d’écrire pour des enfants par rapport au fait d’écrire pour des adultes ? Un rapport particulier entre les mots et les images ? Entre l’écrit et l’oral ? Une responsabilité particulière en tant qu’initiateur à la littérature ? Et s’il y a une littérature jeunesse, il y aurait donc une littérature vieillesse ? 

Choix musical de Rébecca Dautremer : _Lamento Della Ninfa, d'_Ane Brun.

Choix musical de Jean-Philippe Arrou-Vignod : Ascenseur pour l’échafaud, de Mile Davis.

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