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Ottessa Moshfegh et Kaouther Adimi dans notre studio de Radio France

Ottessa Moshfegh et Kaouther Adimi

1h02
À retrouver dans l'émission

Rentrée littéraire 2019 L'insolence de la jeunesse

Ottessa Moshfegh et Kaouther Adimi dans notre studio de Radio France
Ottessa Moshfegh et Kaouther Adimi dans notre studio de Radio France Crédits : Christophe Ono-dit-Biot

Cette semaine dans le temps des écrivains, une rencontre entre deux romancières qui mettent la jeunesse à l’honneur. La jeunesse, et son insolence, son jusqu’au-boutisme.

Nous recevons en effet l’américaine Ottessa Moshfegh, dont Bret Easton Ellis nous avait dit, en mai dernier, tout le bien qu’il pensait de cette jeune romancière de 38 ans, et qui publie « Mon année de repos et de détente », chez Fayard.

Et Kaouther Adimi, prix Renaudot des lycéens 2017 avec « Nos richesses », évocation du légendaire libraire et éditeur d’Alger Edmond Charlot, et dont le nouveau roman « Les Petits de Décembre » vient de sortir au Seuil.

« Cool, étrange, singulier et tenu »

Otessa Moshfegh est née à Boston en 1981 d’un père iranien et d’une mère croate. Elle a fait des études en art, travaillé dans un bar punk en chine, publié des textes dans la Paris Review et le New Yorker avant d’obtenir en 2016 avec son roman Eileen, propulsé sur la liste des finalistes du prix Booker et du National Book Critics Circle Award, le prix Hemingway Foundation/Pen Award « Plus noir que noir, froid comme un glaçon, brillamment fait et horriblement drôle », voilà ce qu’a déclaré le grand romancier irlandais John Banville après avoir lu Eileen. En 2018 est paru « My year of rest and relaxation », qui sort en France sous le titre « mon année de repos et de détente », traduit de l’anglais par Clément Baude. « Cool, étrange, singulier et tenu, c’est un immense bonheur de la lire », déclare le NY times. On est tout à fait d’accord.

Quand Woody Allen rencontre Bret Easton Ellis

Que raconte le roman ? Comment une New-Yorkaise de l’Upper East Side, diplômée de Columbia, assez riche depuis que ses parents son morts, décide, parce qu’elle a envie de faire une pause, d’hiberner. Pas de se suicider, non, d’hiberner, comme le ferait une marmotte. Mais comme la nature ne l’a pas prévu pour les êtres humains, elle va avoir besoin d’une aide chimique, et prend donc, différents produits, prescrits par une psy assez dingue, dont chaque apparition est l’occasion pour le lecteur de se régaler d’une dizaine de pages d’une drôlerie irrésistible, un peu comme si l’univers de Woody Allen et celui de Bret Easton Ellis se catapultaient. 

Entre deux sommeils offerts par l’infirmeterol, qui permet des suspensions de conscience qui peuvent durer trois jours – et qu’Ottessa Moshfegh a inventé pour les besoins de sa fiction - elle s’inflige la visite de son ex et sa meilleure amie en mal d’affection, et le reste du temps elle nous livre son impitoyable vision de la vie et de l’époque, servie dans un style acéré, ironique, direct. Tout y passe, les pratiques des jeunes mâles de Manhattan, le milieu de l’art et ses galeries, la jeunesse diplômée shootée aux médocs et à la psychanalyse et c’est tellement décapant qu’on se dit : mais comment elle fait pour être si mordante alors qu’elle est censée s’abrutir de médicaments ? 

Oblomov à Big Apple

Ce personnage qui veut juste « ne rien faire » fait évidemment penser au roman « Oblomov » de d’Ivan Gontcharov, publié en 1859, salué par Tolstoï et Dostoïevski, et dont le héros est un jeune aristocrate incapable d’accomplir la moindre action, en dehors de rêver de faire corps avec son bien-aimé divan ? Mais Ottessa Moshfegh nous dira ne l’avoir jamais lu. Alors comment est née cette idée d’hibernation chimique a priori pas romanesque du tout ?

Trois enfants et une Moudjahida

Kaouther Adimi publie, elle, « Les Petits de Décembre », au Seuil. On est en Algérie, où l’auteure est née en 1986, à Alger. Et dans son livre on n’est pas très loin d’Alger, à Dely Brahim, une petite commune où la vie passe tranquillement, surtout dans ce lotissement peuplé de familles d’anciens militaires plutôt aisés. Quand le roman commence, on est avec trois enfants, deux garçons, Jamyl et Mahdi, et une petite fille, Inès, qui jouent au foot dans un terrain vague qui n’appartient à personne mais qui est devenu l’élément central de la vie des enfants du quartier. Jusqu’à ce que deux généraux, un beau jour, arrivent en voiture et annoncent qu’ils vont s’y construire des villas. Les jeunes se mobilisent, avec l’aide de la grand-mère de l’une d’entre eux, une « Moudjahida », une combattante, adulée pour ses faits de résistance, notamment contre les Français, et bientôt tout s’envenime : les enfants mènent la révolte, les médias s’en mêlent, le pays entier regarde, comment le régime va t-il réagir ? C’est ce qui fait tout le sel de ce roman en forme de fable – même si l’intrigue est tirée de faits réels - où le pouvoir est clairement décrit comme corrompu, le monde adulte comme lâche, et où l’héroïsme est à chercher du côté de la jeunesse et de la sincérité de ses indignations. 

La fièvre de la santé, la folie de la raison.

Est-ce une ode à la jeunesse algérienne, qu’on a pu voir à l’œuvre ces derniers mois dans les rues du pays, qu’à travers ce livre Kaouther Adimi a voulu composer ? Un appel à ne pas baisser les bras, comme si la littérature pouvait venir au secours de la réalité ?

L’occasion, ou jamais, de parler avec des deux écrivaines de cet âge fou dont la littérature a tiré ses meilleures pages, et qu’un grand moraliste du XVIIe siècle, La Rochefoucauld pour ne pas le nommer, définissait ainsi : « La jeunesse est une ivresse continuelle ; c’est la fièvre de la santé ; c’est la folie de la raison. » 

" Ce personnage est une jeune femme qui me semble assez courageuse et que je n'avais jamais rencontrée. Elle sait prendre les choses à bras le corps, détachée. Elle veut réécrire sa propre vie, sa propre histoire et si sa période d'hibernation ne marche pas , elle va se dire " bon tant pis, je vais mourir". Ottessa Moshfegh

" Je voulais créer ce rapport de force absurde entre les enfants qui n'ont rien et les généraux qui ont tout dans leurs mains. Ces petits dans mon roman représentent les intouchables qui sont les plus révoltés possible mais que les généraux ne peuvent ni infiltrer, ni menacer ni emprisonner. " Kaouther Adimi

Choix musical d'Ottessa Mossfegh : "The wolf  that  lives in Lindsey" par Joni Mitchell

Choix musical de Kaouther Adimi :  "La casa del Mouradia "par Ouled el Bahdja

Intervenants
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