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 Déjà en 2018, les universités connaissent un mouvement de contestation du fait de l'introduction de la sélection à l'Université

Comment faire redémarrer l'Université ?

39 min
À retrouver dans l'émission

Mise en concurrence et privatisation des universités, précarité étudiante et enseignante... autant de motifs pour que « le 5 mars, l’université et la recherche s’arrêtent ! ». Alors que le modèle français d’université s’étiole, quels choix politiques permettront de relancer l’Université ?

 Déjà en 2018, les universités connaissent un mouvement de contestation du fait de l'introduction de la sélection à l'Université
Déjà en 2018, les universités connaissent un mouvement de contestation du fait de l'introduction de la sélection à l'Université Crédits : AFP

Cette journée du 5 mars a été baptisé par les étudiants et les professeurs qui protestent contre la loi de programmation pluriannuelle sur la recherche, de journée où la recherche et l’université s’arrêtent.

Nous avons déjà évoqué, dans le Temps du débat, les conditions nécessaires pour développer une recherche autonome.

Mais, dans le contexte particulier de la France qui voit cohabiter grandes écoles et universités, ces dernières se sentent constamment marginalisées, accueillant chaque année plus d’étudiantes et d’étudiants, avec des moyens d’enseignement qui n’évoluent pas

Le système français sacrifie-t-il son université dans un contexte de concurrence internationale accrue ? Faut-il faire évoluer les structures universitaires ainsi que les modes de recrutement ?

L'université fonctionne... mais à quel prix ? 

Certes on arrive à donner cours, mais ce sont les précaires qui en paient le prix fort. Il y a - 65 % des postes de maître de conférence depuis les années 1990, - 56 % des postes proposés au CNRS entre 2000 et 2020. Cela veut dire que ce sont les précaires qui effectuent les charges d'enseignement et de recherche. Donc certes l'université fonctionne, mais elle détruit son personnel d'enseignement et de recherche. Eglantine Dubois

D'après Eglantine Dubois, les précaires sont "les doctorants, mais aussi de plus en plus de docteurs sans poste, c'est-à-dire des personnes qui n'ont plus le statut d'étudiant ni celui de jeunes travailleurs, sachant que l'on finit une thèse à la fin de la vingtaine et que la moyenne d'âge de recrutement est à 34 ans, et enfin, les vacataires, qui sont particulièrement privilégiés par l'université, ce sont des enseignants mais qui n'ont pas de contrat de travail puisqu'ils doivent, soit avoir un employeur principal, soit être auto-entrepreneur pour pouvoir être embauché par l'université. Ils sont payés 26 centimes en dessous du SMIC horaire et leur rémunération n'est versée qu'à la fin des cours, à savoir une fois qu'ils ont rendu les notes à la fin du semestre". 

Christophe Granger note que "le statut de vacataire est une ignominie, ce sont des gens qui n'ont pas de sécurité sociale, pas de chômage, qui n'ont rien du tout, qui sont obligés de trimer, d'accepter à peu près tout ce qu'on veut d'eux. D'ailleurs, on parle à leur propos d'auto-entreprenariat. Or, si l'Etat sous-traite à des auto-entreprises privées, alors on n'est plus du tout dans le service public en ce qui concerne l'université". 

Les vacataires se retrouvent à boucher des trous car, par rapport à la masse d'étudiants qui arrive, on ne recrute pas davantage d'enseignants. Christophe Granger

Christine Gangloff-Ziegler précise que "la fonction de vacataire est par essence une fonction secondaire, parce que cela fait partie de la définition. Or, certains en font une partie importante de leur activité ce qui peut les mettre dans une situation de précarité".

Églantine Dubois réagit en précisant que "la raison pour laquelle, en sciences humaines et sociales, on fait des vacations, c'est pour avoir des bons CV, pour être recruté, parce qu'on a encore cet espoir illusoire". 

Je suis maître de conférence en biochimie, j'ai 40 ans passé, j'ai fait ma thèse et je gagne aujourd'hui 1744 euros net. Je ne demande pas un salaire mirobolant qui va me permettre d'être en concurrence avec un chercheur américain qui aurait envie de venir travailler ici. Ce que je demande, c'est de pouvoir faire mon travail d'enseignant-chercheur, sans avoir besoin de me dire en permanence "On a pris ceux-là mais pas ceux-là parce que là on est dans une filière sélective et là non", je demande d'avoir du temps, de l'espace pour produire de la recherche de qualité ou pas de qualité, c'est aussi l'aléa de la recherche. Christophe Granger

Concurrence entre les universités : des "facs poubelles" et des universités d'élites ? 

D'après Christine Gangloff-Ziegler, "il y a un souhait qui est affiché au niveau national, c'est de pouvoir identifier une dizaine d'universités à capacité internationale, et avec effectivement la capacité à rivaliser et de rentrer dans un bon niveau dans les classements internationaux"

La mise en concurrence existe d'une certaine manière dès qu'il y a des appels à projets. [...] En revanche, pour l'enseignement, ça ne fonctionne pas sur ce modèle là, ou beaucoup moins. Christine Gangloff-Ziegler

Christophe Granger explique qu'il "n'arrive pas à comprendre comment on peut arriver à tenir un discours disant que les universités sont du service public, et parler de sélection et de mise en compétition des établissements. Où est le service public là-dedans ?

On parlait du désastre social des vacataires, il y a aussi un désastre scientifique pour nous et pour les étudiants. Les vacataires, on ne leur fait plus passer d'auditions pour les recruter, on ne peut plus justifier à l'intérieur de notre monde professionnel pourquoi on a pris tel vacataire plutôt que tel autre. Pour la plupart des vacataires, c'est donc un arbitraire généralisé. Cet univers professionnel là ne tient plus debout, la mise en compétition produit cela. Christophe Granger

A propos des filières dites "en tension" à l'université, intitulées non-sélectives mais qui de fait le deviennent, Christine Gangloff-Ziegler précise qu'en effet "elles ne sont pas sélectives, mais qu'à un moment donné, on atteint les capacités d’accueil [...] et donc on n'est plus en mesure d’accueillir les étudiants dans des conditions de réussite". Elle reconnait qu'"aujourd'hui, on peut classer les étudiants par rapport aux résultats qu'ils ont pu obtenir". 

A ce propos, Eglantine Dubois précise que "la raison pour laquelle on ne peut pas accueillir plus d'étudiants, c'est aussi qu'on ne recrute pas". C'est pourquoi, le collectif des précaires de l'université de Rouen, qu'elle représente, milite pour "une politique de titularisation ou de création de postes". 

Intervenants
  • historien, directeur scientifique de "Anamosa", membre du Centre d'histoire sociale du XXe siècle (Paris 1/CNRS)
  • vice-présidente de la Conférence des présidents d’université
  • doctorante en sociologie, membre du collectif des précaires de l'université de Rouen

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