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Des collégiennes à Angers en mai 2020

Génération Covid, génération perdue ?

48 min
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L’inquiétude monte sur la santé mentale d'une jeunesse de plus en plus perçue comme sacrifiée dans la lutte contre la Covid.

Des collégiennes à Angers en mai 2020
Des collégiennes à Angers en mai 2020 Crédits : © Damien Meyer - AFP

Il n’y aura pas de génération sacrifiée affirmait en juin Gabriel Attal, alors secrétaire d’État en charge de la jeunesse.

On était à l’issue du premier confinement. La promesse a été réitérée jeudi dernier par Jean Castex lors de sa conférence de presse pour préciser les conditions du second déconfinement. Le premier ministre y a annoncé un dispositif destiné aux 18-25 ans, comprenant la création de 20 000 jobs étudiants, des aides financières d'urgence pour les étudiants précaires et une aide mensuelle pour les jeunes en recherche d'emploi. 

Le même jour, l’Observatoire des inégalités rendait un rapport indiquant que la crise économique engendrée par le coronavirus aggraverait plus fortement la précarité des moins de 30 ans, qui représentent déjà près de la moitié des pauvres en France. À cela s’ajoute la détresse psychologique : selon l’enquête Coviprev menée par Santé Publique France, 29% des 18-24 ans se disent déprimés. Et ce n’est pas la nouvelle de la réouverture des universités en février, après la troisième phase du déconfinement, qui a de quoi leur donner de l’espoir. La « détresse morale » des étudiants « tuera plus, à terme, que le virus », a ainsi alerté cette semaine le président de l'université de Strasbourg Michel Deneken. 

Alors a-t-on sacrifié la jeunesse au nom de la santé des plus âgés ? 

Afin de mettre en débat les mesures prises par la majorité et d’interroger l’état psychologique, économique et social de la jeunesse, Raphaël Bourgois s'entretient avec Sandrine Mörch, députée LREM de la 9ème circonscription de Haute-Garonne et présidente de la Commission d'enquête pour mesurer et prévenir les effets de la crise du Covid-19 sur les enfants et la jeunesse à l'Assemblée Nationale, Anne Lambert, sociologue à l'INED, responsable scientifique de l’enquête COCONEL - logement et conditions de vie, une enquête sur la population générale au printemps 2020 qui a permis d’éclairer la transformation de la situation des jeunes avec la crise sanitaire et Virginie Dupont, Présidente de l'Université Bretagne Sud.

Une génération stigmatisée ? 

On est tous légitimement extrêmement inquiets sur la déprime, sur les pensées suicidaires, sur la dépression qui envahit la jeunesse. Cette crise a servi de révélateur. Il y a tellement de choses qui étaient déjà antérieures au Covid : les jeunes, ça fait longtemps qu'ils sont en dépressurisation,  en perte de repères, d'identité, de sens. (...) Je trouve qu'il y a une typologie de nouvelles qui réduisent le monde à une seule et mauvaise nouvelle, que c'est anxiogène et que ça bloque les jeunes entre deux états d'esprit : la volonté de s'en sortir et l'anxiété majeure. Sandrine Mörch 

Les mots de soutien, les politiques d'aides à ces jeunes sont venus bien trop tard. On a attendu quasiment la fin du confinement, puis la rentrée, pour mettre des aides. Comment voulez-vous qu'ils soient combatifs, pleins d'énergie quand ils vivent avec 1025 euros par mois, quand ils sont enfermés dans leurs logements, puisqu'ils sont les seuls qui sont réellement confinés aujourd'hui ? Je suis très virulente contre les discours psychologisants qui sont culpabilisants pour ces jeunes. Ils sont dans des difficultés matérielles, de vie, de travail, de logement, qui sont massives, et que le confinement révèle et fait éclater - mais qui sont bien des problèmes structurels. Et je pense qu'il faut des politiques à la hauteur de cette classe d'âge, qui seront les actifs de demain, qui seront le moteur de notre société. (...) Nous, les sociologues, ça fait  bien longtemps qu'on travaille dessus et dès avril-mai à l'INED on a fait cette grande enquête qui disait : "Alerte rouge : tous les indicateurs se dégradent le plus fortement et le plus massivement pour les 18-24 ans." Anne Lambert

C'est une génération extrêmement stigmatisée depuis de nombreux mois, puisqu'on ne cesse de dire que c'est par eux que se propage le Covid. (...) Je crois qu'il faut leur faire confiance. Les étudiants sont très attachés à leurs études, à leur avenir. Et dire qu'ils n'en ont rien à faire de tout, c'est faux. C'est une croyance. Mais effectivement, ils ont, comme tout le monde, besoin d'avoir des relations sociales, de la convivialité.  Je suis convaincue que les relations sociales participent aussi à la construction de ces jeunes adultes. C'est absolument indispensable et je crois que ce qu'ils vivent aujourd'hui, on va le payer pendant longtemps. Virginie Dupont

Une vision erronée de la jeunesse 

Ce virus agit comme un révélateur. Maintenant on doit s'en servir aussi comme un détonateur. Si je reviens à ma commission d'enquête, ce qui a très vite été décelé, c'est qu'il y a une vision erronée de la jeunesse qui empêche une bonne prise en compte de leurs besoins. Ils sont absents de toutes les concertations dans l'élaboration des politiques publiques. C'est une parole qu'on n'écoute pas. Et on ne sait pas non plus leur parler. (...) Il faut savoir que c'est un mal endémique, ils sont mal représentés depuis très longtemps : l'âge moyen de la population est de 42 ans, celui des maires est de 62 ans, celui des députés est de 51 ans ... Il y a un vrai problème de représentativité des jeunes pour impulser les politiques qui les concernent en priorité pour demain. Les jeunes et les décideurs politiques ne parlent pas la même langue.Sandrine Mörch

Les jeunes sont très peu représentés mais je tiens à rappeler qu''un certain nombre d'études montrent qu'ils sont très intéressés par la chose politique. Il y a plus de la moitié des jeunes qui ont déjà signé des pétitions en ligne, 15% qui ont déjà manifesté au cours d'une année donnée. Le problème, ce n'est pas tellement leur intérêt pour la chose politique. (...) On pense toujours cette catégorie d'âge comme ayant le désir d'être autonomes, très festifs, avec tous les rites de passage, le bac, les fêtes étudiantes ... (...) Oui, quand on enregistre les taux d'inscription sur les listes électorales, la participation, si on s'en tient à ces indicateurs officiels, on voit qu'ils sont en retrait. Mais si on se donne un peu les moyens d'aller regarder où ils sont actifs, leur rapport au politique, où est-ce qu'ils s'expriment ... Alors on découvre une jeunesse mobilisée. Anne Lambert 

Les étudiants sont associés dans les différents conseils des universités. On a également des vice-présidents étudiants qui sont aussi les porte-paroles des étudiants. Pendant le premier confinement ce sont eux qui nous ont donné l'alerte sur les difficultés numériques rencontrées par les étudiants qui se retrouvaient brutalement isolés, confrontés à suivre du jour au lendemain des cours parfois uniquement par l'intermédiaire d'un téléphone, puisque certains n'avaient pas d'ordinateur. Pendant l'été on a pu se préparer pour anticiper ce deuxième confinement. On a pu préparer les étudiants, mais aussi former nos enseignants, avoir de meilleurs outils pour leur permettre de suivre les cours dans de meilleures conditions. On a également aussi pu mettre en place ce qu'on n'avait pas réussi très bien à faire au premier confinement, tout ce qui est l'accompagnement des étudiants en matière de paniers repas. Virginie Dupont

Penser le monde après la Covid

Il faut investir massivement dans la jeunesse et je pense que c'est déjà ce qui se fait de manière conjoncturelle aujourd'hui avec le plan "Un jeune, une solution" : c'est quand même le triplement du budget habituel consacré aux jeunes. Ça facilite l'entrée des jeunes dans la vie professionnelle avec toute une série de mesures associées qui aident les entreprises qui tendraient la main aux jeunes. C'est orienter et former plus de 200.000 jeunes vers des secteurs d'avenir, donc vers de nouvelles formations qualifiantes. On ne peut pas dire que les jeunes soient oubliés dans le plan de relance, on ne peut pas dire que les jeunes soient oubliés dans l'accompagnement, notamment pour ceux qui sont particulièrement éloignés de l'emploi, des parcours d'insertion, pour tous ces saisonniers qui ont perdu leur travail. Sandrine Mörch

Effectivement on peut se satisfaire des nouvelles propositions qui ont été faites par le Premier ministre cette semaine. Mais un certain nombre de ces mesures, si les étudiants ne reviennent pas en présentiel, ne pourront pas se mettre en place. Je pense qu'il faudrait que le gouvernement revienne sur ces propositions et qu'il permette que les universités ouvrent de nouveau dès le mois de janvier. On ne fait pas confiance aux jeunes étudiants et on ne fait pas confiance aux universités non plus. Virginie Dupont

Il faut saluer bien sûr les différentes aides d'urgence ponctuelle qui ont été mises en œuvre à la fois sur ces emplois étudiants, le doublement des budgets des CROUS, l'extension des bénéficiaires de la garantie Jeunes. Après la question c'est plutôt celle des politiques structurelles. C'est-à-dire, qu'est-ce qui va être pérennisé ? Qu'est-ce qu'on va mettre en place une fois que cette crise sera finie pour améliorer durablement la situation des jeunes générations en France ? Une partie assez large de la communauté académique, des associations de prise en charge des jeunes et de la pauvreté demandent soit l'extension du RSA aux jeunes, soit des dotations de départ pour les jeunes ou, plus largement, la mise en place d'un revenu minimum civique ... L'idée est de pouvoir garantir à une population, et en particulier aux jeunes, des revenus minimaux d'existence qui ne dépendent pas seulement de la famille. Si on les renvoie à l'aide familiale ou l'aide informelle des proches, ça les renvoie à des inégalités très fortes pour se lancer dans la vie active, pour acquérir une forme d'autonomie. Anne Lambert

Musique diffusée 

Beats - David Numwami

Intervenants
  • Sociologue, chercheuse à l’Institut national d’études démographiques (Ined) et directrice de l’unité de recherche Logement, Inégalités Spatiales et Trajectoires.
  • Présidente de l'Université Bretagne Sud
  • Députée LREM de la 9ème circonscription de Haute-Garonne
L'équipe
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