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Christian Salmon, Emmanuel Laurentin, Marylin Maeso et Pauline Escande-Gauquié dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne

Le clash a-t-il remplacé le débat public ?

39 min
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A l’heure des réseaux sociaux, tweeter devient synonyme de clasher et dialoguer d’insulter. Alors que le débat public se fait de plus en plus violent, peut-on encore débattre ? Dans le tumulte de l’injonction à la réactivité, où est passée la réflexion sur les réseaux sociaux ?

Christian Salmon, Emmanuel Laurentin, Marylin Maeso et Pauline Escande-Gauquié dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne
Christian Salmon, Emmanuel Laurentin, Marylin Maeso et Pauline Escande-Gauquié dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne

C’est de conflit de parole, de bataille de mot dont il sera question ce soir, sous la magnifique figure de l’allégorie de l’Éloquence, sur cette fresque de Pierre Puvis de Chavannes qui s’intitule « Le bois sacré », une Éloquence dont le peintre nous dit qu’elle célèbre les conquêtes de l’esprit humain. Mais y a-t-il de l’éloquence sur les réseaux sociaux ? 

Éloquence, clash, voici des expressions dont on se demande si elles font bon ménage quand le débat public semble rongé par la violence verbale et la volonté d’humilier l’autre. Nous parlerons de parrêsia, de conspiration du silence, de spirale du silence ou d’ère du clash. 

La raison pour laquelle le clash est le contraire du débat, c'est précisément parce que le clash sert d'écran de fumée pour éviter qu'on discute du fond. Le but d'un clash, c'est littéralement d’empêcher qu'on débatte. Marylin Maeso

La polémique, ou le refus de voir l'adversaire 

Marylin Maeso, s'inspire d'Albert Camus pour analyser le mécanisme de la polémique : "il dit que la polémique ça consiste à simplifier l'adversaire, et par conséquent, à refuser de le voir. Il a cette formule très exacte : "Celui que j'insulte, je ne connais plus la couleur de son regard, ni s'il lui arrive de sourire ni de quelle manière. Devenus au trois quart aveugle par la grâce de la polémique, nous ne vivons plus dans un monde d'hommes mais dans un monde de silhouette". " 

La philosophe remarque que "ce que l'on peut voir aujourd'hui c'est notamment la pratique de la counterculture à savoir la culture de l'annulation. C'est une pratique qui consiste à décréter qu'une personne doit être annulée, comme on annule un événement, on peut annuler une personne si elle a dit ou fait quelque chose qui ne va pas. On fait en sorte qu'elle n'ait plus droit à la parole ou qu'on l'invisibilise"

Dans la disputatio, il y a un adversaire. Vous avez un point de vue, il y a le point de vue adverse, mais cela implique que vous reconnaissiez le point de vue de l'autre comme un point de vue qui se tient. Si bien que vous êtes prêts à argumenter face à lui pour défendre votre position. Dans le cas de la polémique au sens moderne du terme, ce n'est pas du tout ce qui se passe. Il n'y a pas d'adversaire, il n'y a que des ennemis. Le but, ce n'est pas de discuter sa position, c'est de lui attribuer la position nécessaire de manière à pouvoir ne pas avoir à discuter et à pouvoir l'annuler. Marylin Maeso

La sémiologue Pauline Escande-Gauquié, parle des réseaux sociaux comme des "monstres 2.0" qui amènent à "réévaluer les normes partagées collectives au niveau des mœurs, politique et idéologique". Elle explique qu'à l'origine des réseaux sociaux "il y avait la culture des hackers, le désir de donner la possibilité à tout le monde de pouvoir s'exprimer. Il y avait une logique d'horizontalité dans la prise de parole démocratique, de libre-expression et de gratuité. Aujourd'hui on se questionne sur l'héritage qu'il nous reste de cette utopie". 

En effet, la sémiologue s'interroge : "Pourquoi ce qui est rendu visible aujourd'hui, c'est ce qui est transgressif et polémique ?" Elle en donne l'explication suivante : "A partir du moment où nous sommes dans une rhétorique du pathos, de l'émotionnel, cela va être favorisé par le dispositif du réseau social [...]. Par exemple, sur twitter, il y a un nombre de mots limité. Ensuite, nous sommes dans une logique d'évaluation qui est en fait, la demande d'un feedback immédiat. Cet aspect de l'immédiateté amène aussi à de l'émotionnel et du pathos en demandant de réagir soit par commentaire, soit par émoticônes, qui sont finalement des dispositifs d'évaluation"

A partir de la crise de 2008, on est entré dans ce que j'appelle la spirale du discrédit. C'est à dire que toutes les autorités, à savoir ceux qui ont la légitimité de parler, ont perdu toute crédibilité dans l'espace public. Au fond, ce n'est plus l'adhésion, ce n'est plus la conviction, ce n'est plus la délibération qui joue le rôle central, mais c'est bien le discrédit. Christian Salmon

Parrêsia et démagogie

A propos du concept foucaldien de parresia, Marylin Maeso note que "la traduction la plus littérale, c'est le franc-parler, le fait de dire la vérité. [...] Le pendant négatif du concept, c'est le rôle des démagogues, la manière dont eux s'emparent de la parole pour dire au peuple ce qu'il a envie d'entendre de manière à lui faire faire et lui faire croire ce qu'il veut. Dans l'Antiquité, et Foucault s'en fait écho, on avait conscience du fait que la parole est un pouvoir et qu'un pouvoir, on peut l'utiliser pour faire le bien ou pour faire son propre bien, c'est-à-dire dans son intérêt personnel. Aujourd'hui les réseaux sociaux donnent des armes encore plus puissantes pour faire passer ses propres idées en donnant à la population ce qu'elle a envie d'entendre."

Pourquoi Camus dit : "Nous étouffons parmi les gens qui croient avoir absolument raison ?" Parce que c'est un mécanisme fondamental du psychisme humain que le doute est quelque chose de désagrable. [...] La démagogie et les discours fondées sur le clash donnent à entendre ce que l'on a envie d'entendre, ce qui permet d'échapper à l'épreuve du doute et donc d'avoir le sentiment de rester dans son confort intellectuel. Marylin Maeso 

Pour une éthique du regard

Pauline Escande-Gauquié plaide pour "réhabiliter et éduquer le public à une certaine éthique du regard". En effet, elle explique que déjà Howard Becker disait que "si le scandale a un écho, c'est parce qu'il y a un public qui est là pour l'écouter et réagir"

Marylin Maeso rebondit sur cette idée en notant que "Foucault, dans sa conférence sur la parrêsia met en évidence justement sa dimension pédagogique". Elle note qu'"on pourrait croire que passer de la disputatio médiévale aux réseaux sociaux, c'est une démocratie parce qu'on passe du petit cénacle universitaire à l'ensemble de la population. Je pense que c'est un peu illusoire comme vision des choses parce que ce que possédaient les membres et les universitaires qui prenaient part à la disputatio, c'est la culture du débat"

L'argumentation n'est pas une pratique innée. Il n'y a pas d'innéisme de la pensée, et de la manière de présenter ses idées, d'argumenter et d'être capable d'entendre le désaccord comme autre chose que comme une offense. Tout cela s'apprend. Marylin Maeso

La philosophe parle à ce titre d'une "responsabilité des médias à donner à voir au grand public autre chose que des émissions où systématiquement c'est le clash qui prend le dessus. [...] Je pense que si on donnait de la visibilité grâce aux médias, à des pratiques véritablement de débat, cela serait une manière de véritablement démocratiser le débat et l'assainir". 

Intervenants
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