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L'emprise, une forme de domination entre manipulation et perversion

Qu'est-ce que la notion d'emprise apporte à la compréhension des violences faîtes aux femmes ?

38 min
À retrouver dans l'émission

Dans son livre "Le consentement", Vanessa Springora raconte l'emprise qu'a exercé sur elle l'écrivain G. Matzneff. Davantage utilisée dans les prises de paroles des femmes, cette notion demeure difficile à expliquer et identifier. Son entrée dans la loi permettra-t-elle une meilleure reconnaissance?

L'emprise, une forme de domination entre manipulation et perversion
L'emprise, une forme de domination entre manipulation et perversion Crédits : Ralf Hiemisch - Getty

À l’ordre du jour ce soir : qu’est-ce que la notion d’emprise apporte à la compréhension des violences faites aux femmes ?

Deux des actrices qui ont accusé le producteur américain Harvey Weinstein de violences sexuelles, Salma Hayek et Asia Argento, ont employé à son propos le terme d’emprise. 

La comédienne Adèle Haenel, dans l’entretien qu’elle est accordé au site Mediapart, a utilisé le même mot pour qualifier la relation qu’entretenait avec elle le réalisateur Christophe Ruggia. 

Dans son livre publié aujourd’hui, « Le consentement », dans lequel elle raconte la relation qu’elle a eue alors qu’elle avait quatorze et quinze avec Gabriel Matzneff, l’écrivaine et éditrice Vanessa Springora titre également ainsi son troisième chapitre, avant un quatrième titré «  la déprise ».

Le temps du débat va essayer ce soir de comprendre comment ce terme venu de la psychanalyse est désormais entré dans le domaine du droit pour qualifier un certain type de domination.

Matzneff, et autres affaires : quelques mises à jour

Gabriel Matzneff peut-il être inquiété par la justice ?, Libération, le 31 décembre 2019

Affaire Gabriel Matzneff : « C’était une autre époque », l'argument qui passe mal, 20 Minutes, le 29 décembre 2019

Grenelle des violences conjugales: Que peut changer l'inscription dans la loi de la notion «d'emprise»?, 20 Minutes, le 28 novembre 2019

Affaire Weinstein : qui sont les soixante femmes sorties du silence ?, Le Parisien, le 13 octobre 2017

Articles d'analyse

Francis Curtet, "Une femme sous emprise n'est plus un sujet, c'est un objet", L'Humanité, le 19/04/2018

"Emprise, abus d’autorité, contrainte morale: quand les violeurs conditionnent leurs victimes", Slate, le 28/12/2018 

"L'emprise, cet engrenage crucial des violences faites aux femmes", l'Obs, le 25/11/2017

Christine Angot à Gabriel Matzneff : « Vous preniez vos désirs pour des réalités », Le Monde, 31/12/2019

Sur nos invité.es.

Alain Ferrant , Psychologue, psychanalyste, professeur honoraire en psychopathologie et psychologie clinique à l’université Lyon 2

La question de l'emprise est neutre, elle n'est en soi ni bonne, ni mauvaise, ni positive, ni négative. L'emprise est un processus qui participe au développement de l'individu, au développement psycho-corporel de tout individu. En ce sens, elle permet de construire la maîtrise de son propre corps. Elle permet aussi de conserver la maîtrise du monde et elle joue un rôle extrêmement important dans le développement et dans l'autonomie de chaque individu.

Dans toutes ces affaires d'abus, etc. le phénomène #Metoo a été essentiel, c'est à dire que des femmes ont pu dire « Moi aussi, il m'est arrivé ceci, il m’est arrivé cela ». Et pour sortir de la honte, il faut véritablement convoquer le regard d'autrui.

Sur le témoignage de Vanessa Springora. C'est une activité de vampirisme : le Gabriel en question se nourrit de narcissisme, de l'estime d'elle-même, de cette jeune fille. Il lui pompe son oxygène et sa vie psychique à son profit, à lui. Dans cette situation, elle, comme petite fille et comme jeune fille, se sent aimée, adorée, adulée par cet homme respectable. C'est une situation effectivement terrible parce que lorsque l'emprise cesse et qu'elle commence à s'en dégager, on comprend qu'elle soit ambivalente parce que ce lien lui donnait une certaine force et une certaine présence, une certaine stature.

Zoé Royaux, Avocate pénaliste au barreau de Paris et porte-parole de la Maison des Femmes 

En ce qui concerne l'aspect juridique, ce qui est important, c'est considérer de comprendre cet enfermement dans lequel sont plongés les victimes de violences psychologiques qui sont très difficiles à caractériser et à déterminer.

Tout le monde doit se sentir concerné et en tout cas c'est la justice qui doit prendre le relais. Les policiers et les gendarmes qui donnent du crédit à ce que la victime peut dire, c'est les proches qui peuvent noter alors les violences psychologiques

Je pense que tout le monde doit se sentir concerné et en tout cas, pour le domaine qui est le mien, c'est la justice qui doit prendre le relais. C’est les policiers et les gendarmes qui donnent du crédit à ce que la victime peut dire, c'est les proches qui peuvent noter alors les violences psychologiques et puis c’est les magistrats, qui doivent répondre aussi de manière adaptée et de manière rapide. Et ça, ça veut dire qu'on a besoin de moyens humains, de moyens financiers et donc de former aussi des professionnels qui soient aptes à comprendre ce que la victime peut vivre et dénoncer.

Marie Rose Moro, Psychiatre pour enfants et adolescents, psychanalyste et professeur à l’université Paris-Descartes. Chef de service à la Maison des adolescents de Cochin (Maison de Solenn, Paris) et à l‘hôpital Avicenne (Bobigny)

Sur le témoignage de Vanessa Springora. Pour qu'une chose aussi violente se passe, il y a plusieurs niveaux. Dans un premier temps, on le voit dans l'exemple, ni les mots ni le corps de la jeune fille lui appartiennent, ni sa subjectivité. Ensuite, il y a les parents qui sont censés protéger les enfants et les adolescents d'une telle violence et d'une telle dépossession, d’une telle destruction et qui parfois ne le font pas. Et puis, il y a aussi la société autour qui, elle aussi, a une responsabilité collective par rapport aux enfants et aux adolescents, et qui doit non seulement aider les parents à faire ce travail de protection, mais aussi permettre que les parents n'autorisent pas ce genre de violence et d'auto destruction.

Il faut sortir de l'idée que dans des situations de pédophilie, il y aurait une dimension initiatique entre l'adulte et l'enfant. C'est bien d'autres choses dont il s'agit : une violence, qui vient s'inscrire tout de suite parce qu’on ne peut pas anticiper les effets. Les symptômes sont extrêmement importants dans le moment, à moyen terme et à long terme. La reconstruction doit défaire l'ensemble de ces processus qui ont été blessés. C'est comme une blessure qui touche le corps à différents niveaux et il faut tout reconstituer, y compris la confiance dans les adultes qui ont lâché cette jeune fille et qui l'ont laissée dans cette situation d'emprise. 

Bérangère Couillard, Députée LREM 7eme circonscription de Gironde.

ll va y avoir la mise en place d'une formation continue pour les forces de l'ordre. Et une formation commune pour les forces de l'ordre et les avocats a déjà commencé en 30 heures de formation. La ministre de la Justice a annoncé qu’il y allait avoir à chaque mutation des magistrats une formation pour les magistrats. Donc, on va dire à l'horizon de cinq à dix ans, tout le monde aura été formé. C'est déjà une grande avancée. 

Intervenants
  • Psychologue, psychanalyste, professeur honoraire en psychopathologie et psychologie clinique à l’université Lyon 2
  • avocate pénaliste et porte-parole de la Fondation des Femmes
  • psychiatre pour enfants et adolescents, psychanalyste, directrice de la maison de Solenn et professeure à l'université Paris-Descartes
  • Députée LREM de la 7ème circonscription de Gironde
L'équipe
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