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Manifestation pour les droits des femmes, Paris, le 8 mars 2020

Qu'est-ce que notre société attend de ses artistes ?

39 min
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Les débats autour de l’après-Césars, du statut de l’artiste et du rapport Racine, ainsi que des performances artistiques de Piotr Pavlenski, révèlent que l’artiste demeure une plaque sensible de son époque. Entre engagement, avant-garde et art pour l’art, qu’attendons-nous de nos artistes ?

Manifestation pour les droits des femmes, Paris, le 8 mars 2020
Manifestation pour les droits des femmes, Paris, le 8 mars 2020 Crédits : AFP

Trois actualités récentes nous sont apparues comme susceptibles d’être liées quant à la place que nous accordons aux artistes : sont-ils des lanceurs d’alerte telle l’actrice Adèle Haenel, des dénonciateurs tel Piotr Pavlenski ou des artistes-auteurs comme le laisse entendre le rapport remis par Bruno Racine au ministre de la culture quant au statut que doivent désormais avoir les auteurs dans notre société ?

Chaman, avant-garde, séparé de la société, engagé ... quel(s) rôle(s) de l'artiste ? 

Pour Myriam Mihindou ce que l'on attend de l'artiste, c'est d'abord "une pratique chamanique" à savoir une pratique "méditative qui part du local pour aller vers le global". Ce qui intéresse l'artiste qu'elle est, c'est de "polariser les corps, de s'adresser à sa communauté humaine sans faire de séparation entre les hommes, les femmes, les couleurs, les cultures". Cela lui permet d'"être en relation avec ce public et d'amener une conscience par polarisation dans la pratique de la performance"

A propos du rôle de l'artiste comme avant-garde, elle pense que "l'artiste est au-dessus et au-delà de ces débats. C'est quelqu'un qui anticipe sur le monde, [...], qui fait des parallèles". A l'inverse, Louis-Julien Petit a lui, en tant qu'artiste, "l'impression de faire un travail très concret qui l'isole excessivement, parce qu'il y a beaucoup de travail d'écriture"

Le public a le sentiment d'avoir vécu un moment. J'installe une temporalité, puisque nous sommes dans une société de vitesse qui est problématique, puisque nous n'avons plus le temps d'incarner les choses, d'incarner les dialogues, les relations, les échanges et même les pratiques. En tant que plasticienne, j'installe une temporalité qui fait que je les entraîne dans un voyage. Myriam Mihindou

Louis-Julien Petit met lui en parallèle l'artiste et le citoyen : "En tant que citoyen, je suis parfois heurté par les injustices de société. C'est le moteur de mes films, je ne sais faire que du cinéma donc quand je suis heurté par une injustice, je vais faire un travail d'investigation pour essayer de la comprendre et essayer naïvement, avec les moyens que donne la caméra de proposer des solutions. Souvent, ces solutions c'est de la désobéissance civile, des propositions interdites mais justes. [...] Je m'inspire de la société civile pour en sortir un film qui peut avoir des répercussions dans la société civile".

La figure la plus proche de l'artiste, ce serait pour moi le chaman, c'est-à-dire son rôle à la fois avec un pas sur le côté pour être capable de dire des choses, et en même temps, des êtres humains qui sont dans la société. Samantha Bailly

Isabelle Barbéris rebondit sur ces propos, puisqu'elle note dans son livre que "les artistes sont devenus des ingénieurs du social qui feignent de se retirer pour laisser la place à ceux qu'ils appellent les invisibles". D'après elle, le film de Louis-Julien Petit, Les invisibles, "est symptomatique d'une tendance, à mon sens trop appuyée, et des expressions artistiques actuelles, à vouloir montrer, à vouloir rendre visible. C'est finalement adopter une conception de l'art qui se rapproche de la communication, parce qu'on veut faire passer un message".

Moi je crois à l'histoire de l'action citoyenne. Je me sens très loin de la conception de l'artiste détachée du réel. [...] J'ai eu envie de faire des films pour ceux qui ne sont pas aidés à aider les autres. Et je me dis que je peux avoir une sorte d'immunité et la mettre au service de valeurs nobles et donner la parole à ces personnes-là en utilisant la force médiatique d'un film. Louis-Julien Petit

Césars et pouvoir 

A propos de la cérémonie des Césars, Louis-Julien Petit, qui appartient au collectif qui a signé la tribune des 400, dénonce "l'opacité des Césars". Cette cérémonie "ne correspond plus du tout à la société aujourd'hui, il doit y avoir plus de mixité et de parité, que les âges soient différents, qu'il n'y ait pas que des personnes qui ont 70 ans, mais aussi des jeunes qui soient plus à l'image. En tout cas, il doit y avoir une transparence plus forte"

Heureusement qu'il y a des artistes comme Xavier Legrand qui va parler des violences faites aux femmes, comme Andréa Bescond qui va parler du viol ordinaire et comme Edouard Bergeon qui va parler des suicides au glyphosate. Heureusement que le cinéma est là pour ça. Louis-Julien Petit 

Samantha Bailly note qu'à propos des Césars, "de manière très pragmatique et réaliste, il est question de pouvoir. Il est question, tout simplement, de rapporter les univers des industries créatives au monde tel qu'il est aujourd'hui. Il y a des principes d'impunité, des systèmes qui existent dans lequel il peut y avoir de l'opacité".

D'après elle, cette question en revient à celle "des corps, et de séparer l'artiste de l'oeuvre" mais aussi et surtout à savoir si "les artistes appartiennent ou non au droit commun". Elle note qu'_"_à chaque fois que l'on parle de l'oeuvre, on détourne encore une fois le problème de fond qui est un système, par exemple la structuration des Césars, une manière de fonctionner des industries culturelles, qui sont des univers d'opacité et de cooptation".

Quel statut légal pour l'artiste ? 

Samantha Bailly explique que "d'un point de vue administratif et légal, nous sommes dans une forme de schizophrénie puisque les artistes-auteurs ce sont des plasticiens, plasticiennes, écrivains, écrivaines, scénaristes, sculpteur, sculptrice, photographe, ce qui est différent des artistes-interprètes comme les acteurs et actrices. Nous sommes dans des contradictions dans les textes. Nous sommes perçus via nos œuvres dans le code de la propriété intellectuelle et nous sommes considérés comme des travailleurs dans le code de la sécurité sociale". 

On se rend compte que séparer l'oeuvre de l'homme d'un point de vue strictement pragmatique dans le quotidien, ça ne peut pas exister puisque nous sommes des êtres humains et que le droit d'auteur est très particulier en France. C'est un droit qui est personnaliste. On estime qu'une oeuvre c'est la prolongation de la personnalité de l'individu, ce qui est nul autre comparable dans tous les textes à ce que vous pouvez trouver ailleurs. Samantha Bailly

Samantha Bailly pense que "le cas Adèle Haenel est extrêmement intéressant à étudier à ce niveau". Elle remarque que "quand on dit que les artistes-auteurs ne sont pas reconnus comme des citoyens et citoyennes à part entière, on parle d'un véritable vide juridique. Aujourd'hui, lorsque vous êtes femme, que vous écrivez des livres, que vous publiez dans une maison d'édition et que vous êtes victime de harcèlement sexuel ou de violences sexuelles, on ne considère pas que vous travaillez, donc vous n'avez en fait pas vraiment de recours possible pour faire appliquer vos droits. Il faut en fait prouver la situation de travail, mais elle n'est pas avérée aujourd'hui. On peut certes créer des jurisprudences et espérer qu'elles commencent à construire une pratique. Mais, on est dans un univers dans lequel, en plus, c'est extrêmement difficile pour les femmes de sortir du silence. Donc moi, je suis d'accord pour dire que c'est le territoire du droit qu'il faut saisir". 

Intervenants
  • autrice jeunesse, romancière, scénariste, présidente de la Ligue des auteurs professionnels
  • Maître de conférences-HDR en Arts du spectacle à l'université Paris 7 Denis Diderot et chercheuse associée au CNRS
  • réalisateur du film "Les invisibles" (2019)
  • artiste plasticienne pluridisciplinaire
L'équipe
Production
Production déléguée
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