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Ruwen Ogien

Ruwen Ogien, une singularité philosophique

58 min
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Ruwen Ogien, philosophe libertaire et égalitaire, retrace avec Frédéric Taddeï sa vie, et les idées qui peuplent sa pensée.

Ruwen Ogien
Ruwen Ogien Crédits : Frédéric Taddeï - Radio France

La droite lui reproche d’être trop égalitaire, la gauche d’être trop libéral , les libéraux lui reprochent d’être arc-bouté sur la justice sociale, les communistes d'être arc-bouté sur les libertés individuelles, les conservateurs lui reprochent d’être trop libertaire, les progressistes d’être trop individualiste, les républicains lui reprochent de ne pas être assez laïque, les religieux de ne croire en rien, les machos lui reprochent d’être favorable au mariage homosexuel et les féministes de défendre la prostitution. Mais comment saisir la complexité et la cohérence de la pensée de Ruwen Ogien ? Aujourd'hui à l'occasion de la publication de ses deux livres : L’État nous rend-il meilleurs ? (Folio) et La Guerre aux pauvres commencent à l'école (Grasset), il revient sur sa vie et sur les grandes idées qui parcourent sa philosophie.

D’où vient cette singularité philosophique ? Ruwen Ogien est né en Allemagne après la Seconde Guerre Mondiale, dans une famille juive qui a échappé à la mort. Il évoque aujourd'hui ce qu'il nomme le "traumatisme des rescapés de la Shoah" - dont le pendant positif est ce sentiment d'être un miraculé.

Parfois ça m’arrive d’avoir ce sentiment […] , j’ai les réflexes de quelqu’un qui va être envoyé dans les camps à tout moment.

Mais il nous parle aussi de son arrivée en France. Son périple débute depuis la Pologne, ses parents allant d’un camp de déplacés à un autre dans l’espoir de rencontrer une association qui leur permettrait d’aller aux États-Unis. C’est de cette manière qu’ils sont arrivés en Allemagne et que Ruwen est né dans un camp de déplacés.

La philosophie de Ruwen Ogien est aussi marquée par sa double formation, la première en philosophie analytique, la seconde en anthropologie sociale. Il n’est pas ce philosophe qui se prononce sur l’état du monde avant de s’y être confronté. Il a d’ailleurs enseigné dans des milieux très pauvres.

Pour lui, il existe plusieurs manières de faire de la philosophie :

Proposer un concept : c'est "réorganiser le monde à la lumière d’un concept" en proposant un "coup de force intellectuel", comme le concept philosophique de "rhizome" chez Deleuze.

Proposer des arguments : c'est présenter des arguments clair, de sorte que l'on puisse soit convaincre l'autre, soit se faire contredire.

Il y a une autre manière de philosopher qui consiste à produire des arguments, des arguments qui peuvent convaincre, et à se mettre soi-même dans une position où les autres gens peuvent nous dire : "Tu as tort".

A LIRE : Mort de Ruwen Ogien, penseur de la liberté

Réflexions sur la neutralité éthique de L’État

Ne pas enseigner la morale à l’école est l'un de ses fer de lance. Il est contre l’hégémonie de la pensée conservatrice, moraliste et nationaliste. L’État n’aurait pas à nous expliquer ce qui est le bien et le mal. Pour le philosophe, l’État doit s’abstenir de poser ou/et d’imposer une certaine conception du bien personnel. Son rôle serait de faire "coexister des croyances morales différentes plutôt que d’en imposer une ". En matière sexuelle, cela se retranscrit par le fait que L’État ne doit pas imposer une conception du bien en affirmant s’il faut être homosexuel ou hétérosexuel, ni même imposer une manière de procréer ou de mourir. Il définit ainsi le terme de laïcité :

Justifier des principes, des règles morales complètement élémentaires, comme ne pas tuer, ne pas voler, ne pas mentir, non pas en faisant appel à des commandements divins, un texte sacré, à la parole divine, etc. mais à autre chose. Alors ça peut être la raison, ça peut être les sentiments, ça peut être la Nation, et ça a longtemps été la Nation.

La prostitution, la GPA, une marchandisation du corps humain ?

Ruwen Ogien défend non pas la marchandisation du corps humain mais le contrôle des désirs. Cet argument de la marchandisation du corps humain ne serait autre qu’"un moyen de rejeter toute innovation normative". Dans le cadre des GPA, Ogien énonce ce paradoxe :

Pourquoi dans le cadre du don d’organe on accepte le don, et non pas l’échange contre de l’argent, alors que chez les mères porteuses on ne l’accepte pas ?

En posant les jalons d'une pensée plus libre et égalitaire, Ogien se demande quelle serait, en principe, la différence entre quelqu’un qui se prostitue et un masseur kinésithérapeute. Selon lui, les deux utilisent leur corps pour soulager le corps d’autrui. Ruwen Ogien rejette ainsi l’idée qu’il existe quelque chose d’indigne dans le travail sexuel. Pour ce faire, le philosophe utilise l’argument féministe "mon corps est à moi". Autrement dit, celui de la libre disposition du corps. Cet argument a permis de justifier que les femmes aient la liberté d’avorter ou encore d’avoir recours à la contraception. En ce sens, la question du travail sexuel devrait être davantage approfondie et non pas soumise à un jugement de ces travailleurs comme étant des "rebuts humains". Il fait alors le constat que la liberté à disposer de son corps est devenue un argument paternaliste alors qu’il était initialement un argument anti-patriarcal.

Faire coexister la liberté individuelle avec la réduction des inégalités économiques et sociales

Jusqu’où la liberté de "faire ce que l’on veut" peut être appliquée – sans contredire au principe de Ruwen Ogien selon lequel "il ne faut pas nuire à autrui" ? Pour cela il faut questionner ce que sont ces "autres" auxquels il ne faudrait pas nuire mais aussi ce que signifie "nuire" exactement, telles sont les questions auxquelles Ogien s'est confronté pour étayer sa pensée.

Le blasphème, les relations entre adultes consentants et les torts qu'on se cause à soi-même, sont trois catégories qu'il nomme "des crimes sans victimes". Ce sont toutes ces nuisances qui ne contreviennent pas à la liberté d’autrui et c’est le cœur de la réflexion sur la liberté individuelle portée par notre philosophe.

A la fois libertaire et égalitaire, Ruwen Ogien pense ce que devrait être la priorité de L’État. Cette dernière consisterait non pas à tabler sur la restauration d’une morale mais avant tout à réduire les inégalités sociales.

C'est pourquoi, Ogien se préoccupe du fait que :

Depuis une vingtaine d’année l’idée que l’explication des inégalités économiques et sociales s’appuie de plus en plus sur une notion de paresse plutôt que sur le fait que certaines personne se retrouvent dans un système inégalitaire et qu’une vie ne suffit pas pour essayer de rattraper les handicaps sociaux de départs.

A LIRE : La maladie, entre drame intime et comédie sociale

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