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1989 s'éloigne

5 min
À retrouver dans l'émission

Les jours de liesse où l'on abattit le Rideau de Fer ont fait place à un scepticisme résigné.

Dans Europa, Notre histoire, qui vient de paraître, s'il est des contributions qui peuvent causer un certain énervement, dans leur volonté de "provincialiser l'Europe", d'autres provoquent l'émotion. Ainsi, ayant vécu sur place, à Prague en novembre 1989, la révolte des Tchèques contre le régime communiste, j’ai été ému par l’article consacré par un historien hongrois, György Dalos à ce qui reste de l’esprit de 1989 dans les pays d’Europe centrale.

Les régimes de démocratie populaire ne tenaient, rappelle-t-il, que par la force des armes. Les populations subissaient ces Etats, imposés depuis l’Union soviétique, mais elles étaient demeurées réfractaires au communisme officiel. Les tentatives de rébellion, ouvertes comme celle des Hongrois en 1956, ou feutrée comme celle tentée par les dirigeants communistes locaux comme Dubcek, lors du Printemps de Prague de 1968, avaient toutes été matées par l’Armée Rouge. Mais la Pologne, depuis les grèves ouvrières de la Baltique en 1980, était proche du point de rupture. Depuis 1981, le pays était dirigé par une espèce de dictature militaire d’un nouveau genre.

Cependant, rappelle, György Dalos, diverses tentatives avaient été menées pour tenter de séduire les populations. La Pologne jouissait, grâce à la protection de l’Eglise, d’une relative libéralisation culturelle. La Tchécoslovaquie et surtout la Hongrie avaient bénéficié d’une amélioration du niveau de vie – ce qui faisait de cette dernière « la baraque la plus gaie du camp » (et non « la plus drôle », comme l’écrit le traducteur). Mais ces adoucissements des conditions spartiates de l’existence quotidiennes s’étaient faites au prix d’un endettement colossal auprès de l’Europe de l’Ouest. « L’ironie funeste de l’histoire, écrit Dalos, voulut que, pour survivre, les Etats se considérant comme le nec plus ultra du développement économique en fussent réduits à quémander des crédits à un capitalisme prétendument rétrograde. » Et du coup, « l’Europe de l’Ouest se paraît de plus en plus, aux yeux des citoyens qui vivaient de l’autre côté du rideau de fer, des attributs d’une utopie réelle. »

D’où l’extraordinaire popularité dont jouissait « la Communauté européenne ». Jamais sans doute, l’idée d’unité européenne ne fut aussi populaire qu’à cette époque de la fin des années 1980. Les pays d’Europe centrale et orientale, les PECOs, comme on disait, ne doutaient pas d’ être très bien vite admis au club, après avoir abattu sans drame ni sang versé (sauf en Roumanie) des régimes agressifs, qui menaçaient l’Occident dans le cadre du Pacte de Varsovie. L’idée d’Europe était si populaire que l’écrivain Peter Esterhazy proposa ironiquement de taxer d’un florin ses compatriotes chaque fois qu’ils prononceraient le mot « Europe ». Cela suffirait, prétendait-il, à rembourser la dette publique de la Hongrie… Comme l'idée européenne était populaire en ce temps-là !

L'émotion naît précisément en raison de l’immense déception qui a succédé à tous ces beaux espoirs d’unité, de prospérité, de créativité. Souvenez-vous qu’on parlait alors de Renaissance européenne ! « Nous voulions la justice et nous avons eu l’Etat de droit », résume Bärbel Bohley, Allemande de l’ex-RDA. Et Dalos de commenter – je cite « le décalage entre l’aspiration morale des mouvements civiques d’Europe de l’Est et la rationalité politique des Occidentaux ». « La dernière chose que souhaitaient les Occidentaux », juge l’historien hongrois qui n’est guère reconnaissant pour les milliards investis par l’UE dans son pays, « c’était l’intégration économique et sociale de tous ces pays en faillite. » Selon lui, seule, l’Allemagne de l’est a été mise au niveau « occidental » à travers la réunification. Pour les autres, je cite encore « on laissa les choses suivre leur cours et, de plus en plus, la mondialisation naissante dicta les règles du jeu. » Et en effet, l’Ouest, c’est la technocratie, c’est l’expertise, c’est le pouvoir de la norme et des règlements. Les peuples, eux, cultivent la mémoire et vivent de passions politiques. Surtout de ce côté-là.

C’est ce qu’ont trop bien compris les démagogues au pouvoir aujourd’hui à Budapest et à Varsovie. Ils utilisent aujourd’hui contre l’Union européenne, la rhétorique patriotique de mise autrefois contre l’Empire soviétique. Ils accusent « Bruxelles », sinon d’être une « prison des peuples, du moins de pratiquer à leur égard une politique de « souveraineté limitée » à la Brejnev. Et ils trahissent ainsi les idéaux libéraux et européistes de 1989.

Mais le plus triste, c’est l’oubli dans lequel sont tombés, y compris sur place, à Varsovie, Berlin, Prague et Budapest, ces jours d’innocence et de liesse de 1989. Ces jours de délivrance, où une poignée de dissidents sortant plus ou moins de prison, Vaclav Havel, Mazowiecki, prirent la tête d’une révolution en douceur. Elle allait faire passer ces pays du socialisme au capitalisme et de la dictature à la démocratie en quelques semaines. « Il nous faut constater, non sans une certaine mélancolie, qu’il a suffi d’un quart de siècle pour refouler les événements d’alors. (…) écrit György Dalos. La connaissance active de cette période se réduit. » Aujourd’hui, poursuit-il, « nos héros de la liberté, à Gdansk, Timisoara, Leipzig ou Prague font peu à peu leur entrée au musée de cire de Madame Tussaud. »

Ce refoulement est la conséquence du profond désenchantement dont est victime l’Union européenne depuis une vingtaine d’années. Elle n’épargne certainement pas l’Autre Europe, qui avait pourtant tellement misé sur la réunification… Oui, il est grand temps de relancer le projet européen.

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